9 太平洋戰場,一個次要戰場 作者:貝諾伊斯特·B ·伊漢

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Le Pacifique, un théâtre secondaire

par Benoist BIHAN

Vu d’Europe, il est aisé de ravaler au rang de théâtre d’opérations secondaire l’Asie et le Pacifique, à égalité avec la Méditerranée – voire après. Qu’ont après tout de commun avec la lutte contre l’« ennemi principal » en Europe l’Allemagne nazie, les chocs aéronavals et amphibies dans le Pacifique, les combats dans la jungle birmane, les batailles pour la domination de la Chine ? Pas grand-chose, certes – quoique. Mais lire la guerre du Pacifique au prisme de son pendant européen, c’est se fourvoyer sur les enjeux et les conséquences d’un conflit qui, loin d’être un théâtre annexe, est en réalité une guerre parallèle, puis imbriquée après le 7 décembre 1941 dans celle qui déchire l’Europe de septembre 1939 à mai 1945.


La domination de l’Asie n’est pas un enjeu secondaire

Cette autre Seconde Guerre mondiale, largement méconnue en France, est pourtant plus longue. Loin de commencer avec l’attaque le 7 décembre 1941, par l’aéronavale japonaise, de Pearl Harbor, prélude à une offensive générale des forces nippones contre les colonies européennes d’Asie du Sud-Est et du Pacifique central, et le protectorat américain des Philippines, elle débute en réalité le 7 juillet 1937, lorsque le Japon envahit la Chine. De même que l’on pourrait faire commencer la Seconde Guerre mondiale en Europe dès la crise des Sudètes, soit à partir de mars 1938, on pourrait faire débuter la guerre du Pacifique dès le 19 septembre 1931, lorsque l’armée japonaise s’empare de la Mandchourie, nominalement chinoise, pour en faire un protectorat nippon, le Mandchoukouo, dirigé par l’empereur fantoche Pu Yi, dernier représentant de la dynastie mandchoue renversée en Chine par la Révolution de 1911. Et la guerre du Pacifique, on le sait, se termine presque quatre mois après la fin des hostilités en Europe : le 2 septembre 1945, date de signature de la reddition sans conditions de l’empire du Japon aux puissances alliées.


Loin d’être une part annexe d’une Seconde Guerre mondiale qui se serait jouée en Europe, la guerre du Pacifique est donc un conflit longtemps distinct de celle-ci, et que l’on pourrait plus exactement appeler « guerre pour l’Asie » : si on se bat dans le Pacifique entre 1941 et 1945, on se bat aussi au même moment dans toute l’Asie du Sud-Est, de la frontière indienne à la Chine et, depuis 1937, au cœur de celle-ci. Et les opérations aéronavales débordent dans l’océan Indien. La géographie de la guerre du Pacifique, seule, interdit de la considérer comme secondaire : elle implique, directement ou indirectement – sans compter les États-Unis ! –, plus de 40 millions de kilomètres carrés de surface terrestre – un gros quart des terres émergées –, abritant la moitié de la population mondiale en 1939, et un théâtre d’opérations maritime représentant, si l’on y inclut l’océan Indien, près de 250 millions de kilomètres carrés, soit plus que l’ensemble des terres émergées, et près de la moitié de la surface de la Terre.


Ces chiffres vertigineux ne marquent toutefois pas à eux seuls l’importance d’un conflit. Mais les enjeux de la guerre du Pacifique sont aux moins équivalents à ceux du conflit européen. La lutte engagée contre le Japon impérial est la contrepartie pour le contrôle de l’Asie de celle livrée à l’Allemagne nazie. Les mêmes acteurs s’y retrouvent d’ailleurs côté allié : les États-Unis, le Royaume-Uni et son immense Empire, mais aussi l’URSS, dont le rôle est essentiel au début et à la fin du conflit. Plus anecdotique, les Pays-Bas, maîtres de l’Indonésie (les « Indes néerlandaises ») depuis le XVIIe siècle, figurent aussi au rang des belligérants qui combattent à la fois l’Allemagne nazie et le Japon.


La France y joue un rôle, au travers de ses colonies : l’Indochine vichyste, ouverte sous la contrainte aux forces japonaises à partir de septembre 1940, fournit à celles-ci de précieuses bases lors de leurs offensives de 1941-1942. C’est d’Indochine que partiront les bombardiers et avions torpilleurs qui, le 10 décembre 1941, coulent les navires de ligne HMS Prince of Wales et Repulse, chassant la Royal Navy des eaux asiatiques jusqu’en 1944. Côté gaulliste, le Pacifique revêt une grande importance : le premier territoire à se rallier au général de Gaulle est la partie française du condominium franco-britannique sur les Nouvelles-Hébrides (l’actuel Vanuatu), le 22 juillet 1940 ; la Nouvelle-Calédonie, qui suit le 24 septembre, fournira aux Américains une base essentielle aux opérations menées dans le Pacifique Sud-Ouest en 1942. Nouvelle-Calédonie, Polynésie française et Wallis et Futuna donneront aux Forces françaises libres un bataillon du Pacifique, qui se bat à Bir Hakeim (26 mai-11 juin 1942) et débarque en Provence en août 1944.


Ces pays, avant tout le Japon et les États-Unis, et dans une moindre mesure le Royaume-Uni et l’URSS, s’y disputent – comme l’Allemagne et l’URSS en Europe – la domination sur rien de moins qu’un hémisphère, le plus peuplé de surcroît : difficile de balayer de tels enjeux d’un revers de la main.


Cet affrontement est en réalité en gestation depuis l’orée du XXe siècle. En 1894-1895, un bref conflit oppose le Japon à la Chine. Tokyo y gagne la grande île de Formose, et des ambitions. Dix ans plus tard, en 1904-1905, l’armée et la marine nippones mettent fin, à Moukden1 et Tsushima2, aux velléités impériales russes en Mandchourie et en Corée… et réveillent celles du Japon, qui entend se tailler en Asie un empire à l’égal de celui de son modèle en la matière, la Grande-Bretagne. Voici posées les bases d’un affrontement triangulaire entre Japon, États-Unis et Chine. La Chine, voilà l’enjeu premier de la guerre du Pacifique, qui n’existe pas hors de la volonté japonaise d’en faire son empire des Indes, et du tropisme sinophile américain qui, depuis 1911 et l’instauration de la république de Chine, voit dans l’ex-empire du Milieu le futur partenaire démocratique idéal de Washington. L’URSS, héritière de l’Empire russe, et le Royaume-Uni tiennent dans cette partie de grande stratégie le rôle d’observateurs intéressés, avant d’en devenir des acteurs à part entière.


Avant même le début de la Seconde Guerre mondiale, tous les États riverains du bassin du Pacifique intègrent donc les enjeux propres à celui-ci à leurs calculs stratégiques. Dès le courant des années 1920, la Royal Navy considère – comme, fort logiquement, l’US Navy – la marine impériale japonaise comme l’adversaire principal3. Mais, et cela a des conséquences directes sur l’Europe, l’URSS aussi ne cesse sous Staline de lorgner vers l’Asie. Les forces soviétiques en Extrême-Orient sont, à la fin des années 1930, la portion la plus compétente et la mieux équipée de l’Armée rouge, preuve s’il en était que le dictateur soviétique considère le Japon comme une menace pressante. Le court conflit frontalier de Khalkhin-Gol (Nomonhan pour les Japonais), entre le 11 mai et le 16 septembre 1939, couronnement d’une série d’incidents de frontière entre Japonais et Soviétiques, n’est pas qu’un épisode secondaire de la rivalité nippo-soviétique. Il affecte au contraire directement l’attitude de l’URSS en Europe.


Dans un livre très documenté4 publié en 2012 et au sous-titre éloquent – « La victoire de l’Armée rouge qui a façonné la Seconde Guerre mondiale » –, l’historien américain Stuart D. Goldman explique comment la volonté d’éviter une guerre sur deux fronts – Allemagne et Japon – constitue la préoccupation essentielle de la diplomatie soviétique à la fin des années 1930. La montée en 1938-1939 des tensions avec le Japon est au cœur des motivations de Staline : lorsqu’il envoie son ministre des Affaires étrangères Molotov signer le pacte germano-soviétique, le 23 août 1939, les combats font rage à Khalkhin-Gol, et bien que la victoire soviétique semble ne plus devoir faire de doute, l’URSS ne sait pas encore si le conflit demeurera limité. Et même après l’invasion allemande de juin 1941, Staline ne dégarnira qu’avec la plus extrême réticence le théâtre d’Extrême-Orient.


Le Pacifique a une influence directe sur la guerre en Europe

Après Pearl Harbor, les événements dans le Pacifique ne vont cesser d’affecter, à des degrés variables, la conduite de la guerre en Europe. Certes, les alliés anglo-américains, dès la conférence Arcadia (22 décembre 1941-14 janvier 1942), s’accordent pour donner à l’Europe la priorité des efforts militaires. Américains et Britanniques estiment que l’Allemagne représente un danger plus grave et immédiat que le Japon, qu’ils savent en particulier incapable de s’en prendre directement au continent américain – alors que le IIIe Reich a prouvé qu’il pouvait frapper Londres, même sans grand résultat militaire, et que la Wehrmacht est encore aux portes de Moscou. Mais cette priorité n’empêche pas le Pacifique de rapidement influer sur la stratégie des deux alliés.


Pour le Royaume-Uni, l’ampleur et la rapidité de l’expansion japonaise en Asie du Sud-Est ne tardent pas à faire de la défense de l’Inde un enjeu qui ne le cède qu’à la sauvegarde de la Grande-Bretagne elle-même. La préservation du joyau de l’Empire depuis plus d’un siècle est, pour Churchill, un but de guerre essentiel, qui justifie à lui seul la défense acharnée de la route maritime par la Méditerranée et le canal de Suez.


La défense de l’Australie en est un autre, qui se double de la nécessité pour les Britanniques de maintenir uni le Commonwealth. Néo-Zélandais et, surtout, Australiens fournissent en effet au Royaume-Uni des renforts essentiels à la lutte en Méditerranée. Ces divisions qui font face à Rommel ne sont toutefois pas un cadeau des ex-dominions à leur ancienne métropole, mais une contrepartie à l’assurance que Londres est en mesure d’assurer leur défense avancée. L’offensive japonaise de décembre 1941 a donc sur la stratégie méditerranéenne et, partant, européenne du Royaume-Uni une influence directe, tout particulièrement après la chute de Singapour en février 1942, où disparaît une division australienne. Les Australiens ne cachent pas à Londres – qui n’en peut mais – leur ressentiment devant l’incapacité de la Grande-Bretagne à venir en aide à son ancien dominion5 et exigent le basculement de leurs forces vers le Pacifique. Ceci, de même que la fixation en Inde d’une large part de l’Indian Army, diminue d’autant dans les opérations à venir en Europe le poids militaire relatif du Royaume-Uni, de plus en plus privé de ressources humaines mobilisables.


Pour les États-Unis, l’importance du Pacifique réside d’abord dans l’effet psychologique de l’attaque sur Pearl Harbor, « jour d’infamie » jusqu’à aujourd’hui ; Hitler – qui déclare la guerre aux États-Unis par solidarité avec le Japon ! – et les nazis ne sont qu’un adversaire secondaire aux yeux des GI, dont l’hostilité à l’égard des Japonais est considérablement aggravée par le racisme mutuel des combattants et les méthodes de guerre nippones, faisant du Pacifique – ce n’est pas, non plus, « secondaire » – le théâtre de guerre le plus brutal après le front germano-soviétique6. Le Pacifique ne tient véritablement la seconde place derrière l’Europe dans les préoccupations américaines qu’entre la reddition des forces allemandes en Tunisie, en mai 1943, et la confirmation de la réussite de l’opération Overlord, avec la percée alliée hors de Normandie en juillet-août 1944. Avant, la défense de l’Australie et des îles Hawaï revêt une importance essentielle, notamment pour l’US Navy qui renâcle à envoyer vers l’Atlantique des moyens encore comptés alors que l’absence de chaque navire se fait cruellement ressentir dans le Pacifique. Ce n’est donc qu’après la fin de la longue lutte pour Guadalcanal, précisément en février 1943, sachant qu’ils ont définitivement brisé l’élan japonais – et le dos de la marine impériale – que les États-Unis jouent pleinement le jeu du « Germany First » proclamé à Arcadia.


Mais, dès la victoire sur Hitler acquise, l’enjeu asiatique reprend toute sa place dans les calculs de Washington, d’autant que la promesse d’une victoire prochaine sur le IIIe Reich devrait impliquer rapidement un nouvel acteur dans la guerre du Pacifique : l’URSS. Les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale sont ainsi une véritable course à l’Asie entre Américains et Soviétiques7. Cette course s’achève sur la ligne de départ du premier conflit armé de la guerre froide, la guerre de Corée : la partition entre les deux moitiés du pays, le 38e parallèle, est celle partageant les zones d’occupation respectives des forces soviétiques, qui se déversent à l’été 1945 sur la Chine du Nord, après avoir pulvérisé l’armée japonaise, et des forces américaines débarquant après la reddition du Japon. Et la décision américaine d’employer l’arme atomique sur Hiroshima (6 août 1945), mais surtout de mener un second bombardement sur Nagasaki, le 9 août, est autant une démonstration de puissance en direction de Moscou qu’une injonction de se rendre envoyée à Tokyo… La reddition du Japon doit d’ailleurs plus à la peur des élites militaristes japonaises d’une occupation soviétique – entendre « communiste » – qu’à celle d’une destruction par le feu nucléaire8.


Dans le camp opposé, il est évident que le Pacifique océanique – la guerre contre les Américains – constitue pour le Japon l’effort principal à partir de décembre 1941. Cet effort, même s’il est en réalité surtout celui de la marine – la grande affaire de l’armée impériale demeure la Chine –, empêche le Japon de jouer le moindre rôle contre l’URSS. La défaite subie à Khalkhin-Gol, la fixation en Chine de l’essentiel de ses effectifs terrestres s’opposent à l’élaboration d’une stratégie d’ensemble de l’Axe. Il est vrai que ni Berlin ni Tokyo ne l’envisagent sérieusement. Mais il est difficile de ne pas penser qu’Hitler, que son racisme pour les Américains – « négroïdes enjuivés » – aveugle, n’ait pas au moins estimé que le Japon attirerait contre lui l’essentiel des moyens américains, qu’il sous-estime totalement. Ce calcul a pesé sur la guerre en Europe, tandis que le fait que l’URSS, seule des cinq principales puissances belligérantes, ait échappé à une guerre sur plusieurs fronts a sans doute favorisé la victoire soviétique sur l’Allemagne.


Art de la guerre et conduite des opérations : l’influence majeure du Pacifique

On le voit, la guerre du Pacifique a eu une influence profonde sur la conduite stratégique de l’ensemble des principaux belligérants de la Seconde Guerre mondiale, qu’ils soient demeurés cantonnés à l’Europe ou non. Mais le Pacifique a également eu une influence considérable sur la conduite militaire des opérations. Outre l’arme atomique, qui n’intervient que dans les derniers jours de la guerre, alors que les hostilités sont déjà terminées en Europe, la guerre du Pacifique et ses extensions en Asie continentale tiennent une place essentielle dans le développement des principales innovations doctrinales, opérationnelles et tactiques de la Seconde Guerre mondiale.


Dans une direction inattendue d’abord : l’URSS. Comme l’a montré Jacques Sapir9, l’art opératif soviétique et la doctrine de la bataille, puis des « opérations dans la profondeur » qui en constituent la mise en œuvre par l’Armée rouge, sont en partie nés, et se sont largement développés en Mandchourie : en 1904-1905, sur la base des expériences de la guerre russo-japonaise dont le père de l’art opératif, Alexandre Svetchine, est vétéran10 ; en 1939, lorsqu’en pleines purges staliniennes Gueorgui Joukov11 inflige aux Japonais la défaite de Khalkhin-Gol, conduisant son opération selon les principes – adaptés aux contraintes diplomatiques imposées par Staline – de la bataille dans la profondeur ; en 1945, enfin, lorsque l’Armée rouge victorieuse de la Wehrmacht désintègre en quelques jours les forces nippones en Mandchourie et démontre sa maîtrise des opérations dans la profondeur dans une offensive stratégique qui deviendra un cas d’école12.


Dans une direction plus évidente ensuite : les États-Unis sont très largement tributaires de la guerre du Pacifique et de leur préparation pour celle-ci dans trois domaines : les opérations aéronavales et sous-marines, en premier lieu et sans surprise ; les opérations amphibies, ensuite ; le bombardement à longue distance, enfin.


S’agissant du premier domaine, la guerre du Pacifique constitue le creuset dans lequel se forgent non seulement l’US Navy, mais l’essentiel de la pensée navale contemporaine. Rôle du porte-avions, emploi – efficace, à l’inverse des U-Boote allemands – des sous-marins pour mener une guerre impitoyable au commerce tout en ne se privant pas d’attaquer de grandes unités à l’occasion13, mais aussi emploi tactique du radar pour la défense aérienne comme le combat de surface, et plus largement développement d’une approche véritablement interarmes du combat aéronaval où l’ensemble des bâtiments de tous types, organisés en Task Forces en fonction de leurs missions, coopèrent étroitement entre eux et avec les aéronefs tant en attaque qu’en défense14.


Quant aux opérations amphibies, si les Britanniques ont leur part d’innovations, notamment au travers des raids de commandos menés en 1940-1942 le long des littoraux européens, ceux-ci ne font qu’adapter au contexte moderne leur vieille tradition de « descentes » sur les côtes adverses. Une seule condition : que celles-ci ne soient pas, ou faiblement, défendues. Or la libération de l’Europe nécessite précisément de pouvoir mener des assauts amphibies de vive force, face à des défenses préparées. La solution vient du Pacifique, et spécifiquement du corps des Marines. Dès les années 1920, et particulièrement dans les années 1930, les Marines développent la doctrine et les matériels qui doivent leur permettre de s’emparer des îles du Pacifique. Dans le cadre du plan Orange, le plan de guerre de l’US Navy contre le Japon, et de ses successeurs, la mission des Marines – qui, bien que formant corps, dépendent de l’US Navy – est de s’emparer et de défendre les bases permettant aux navires américains de ravitailler sur la route du Japon. C’est pour conduire cette mission que vont être développés la batellerie de chalands et de barges de débarquement, les blindés amphibies, l’organisation tactique adaptée… qui seront ensuite mis à profit, mais par l’US Army, en Afrique du Nord, en Italie, et en Europe en 1943-1944, tandis que les Marines – et des unités de l’US Army – porteront au sommet de leur art les opérations amphibies dans le Pacifique en 1944-1945. D’ampleur comparable au débarquement en Normandie pour les Américains (3 divisions), l’assaut sur Saipan dans les Mariannes, lancé le 15 juin 1944, est toutefois conduit au milieu de l’une des plus grandes batailles navales de l’Histoire15 et par des troupes ayant fait non dix heures, mais dix jours de mer depuis Pearl Harbor, à presque 6 000 kilomètres de distance – la distance entre les ports britanniques et les plages de la baie de Seine, où débarquent les Alliés le 6 juin 1944, est d’environ 250 kilomètres.


Le développement par l’United States Army Air Forces de bombardiers lourds, capables d’effectuer des raids à longue portée – les B-17 et B-24 qui mèneront la campagne contre l’Europe, les B-29 qui bombarderont le Japon – doit tout lui aussi à la préparation d’une guerre contre Tokyo. La mission première des bombardiers de l’USAAF avant guerre, en effet, est la défense lointaine des côtes américaines contre les flottes adverses : le viseur Norden, employé pour les raids contre l’industrie allemande, a été conçu à l’origine pour détruire des cuirassés. Ceux-ci sont, avant tout, nippons, et les premiers B-17 ne seront pas préparés pour l’Europe, mais envoyés dans le Pacifique – soixante exemplaires neufs seront détruits au sol dans les premières heures de l’offensive japonaise vers les Philippines.


On peut enfin créditer la guerre du Pacifique de la naissance d’une doctrine militaire destinée après 1945 à un grand succès : celle de Mao Zedong, popularisée par ses écrits sur la guerre révolutionnaire16. Si c’est la guerre civile chinoise qui la voit pleinement réalisée, la pensée militaire de Mao se forge en effet autant face aux Japonais qu’aux nationalistes de Tchang Kaï-chek, et est donc indissociable de la guerre du Pacifique.


Le rapide reflux d’Asie des États européens, qui y régnaient jusqu’ici en quasi-maîtres, après 1945, reflux auquel Mao a contribué directement et indirectement, par l’aide militaire chinoise ou par la diffusion de ses écrits théoriques, est d’ailleurs sans doute la plus grande et la plus durable des conséquences de la guerre du Pacifique. L’essor de la Chine et de l’Inde, le dynamisme de l’Asie du Sud-Est, mais aussi la complexe situation politico-stratégique doublée de malaise culturel du Japon et l’inextricable conflit intercoréen sont les produits directs de la guerre du Pacifique. Sa fin précipitée par la reddition du Japon – alors que l’on pensait que le conflit se poursuivrait encore un an au moins – n’a pas réellement permis d’en préparer le règlement : il n’y eut ni Yalta ni Potsdam pour l’Asie, juste de vagues ententes. Aussi l’histoire de la première moitié du XXIe siècle a-t-elle de très fortes chances d’être celle du règlement, y compris par les armes, de tous les comptes – et ils sont nombreux – non soldés en 1945 en Asie et dans le Pacifique. S’il n’y avait qu’un argument pour affirmer que le Pacifique, loin d’avoir été un « théâtre secondaire », a bien été un conflit dont la mémoire est aussi essentielle que l’a été sa place dans le cadre plus large de la Seconde Guerre mondiale, c’est bien celui-ci.


Bibliographie sélective

Costello, John, The Pacific War : 1941-1945, New York, Quill, 1982.


Dower, John W., War without Mercy. Race and Power in the Pacific War, New York, Pantheon Books, 1987.


Ienaga, Saburo, The Pacific War : 1931-1945, New York, Pantheon Books, 1978.


Myers, Michael, The Pacific War and Contingent Victory : Why Japanese Defeat Was Not Inevitable, Lawrence, University Press of Kansas, 2015.


Sapir, Jacques, La Mandchourie oubliée. Grandeur et démesure de l’art de la guerre soviétique, Paris, Éditions du Rocher, 1996.


Toland, John, The Rising Sun : The Decline and Fall of the Japanese Empire, 1936-1945, New York, Modern Library, 2003.


Toll, Ian, Pacific Crucible : War at Sea in the Pacific, 1941-1942, New York, W. W. Norton & Company, 2012.


Willmott, H. P., Atlas de la guerre du Pacifique 1941-1945, Paris, Autrement, 2001.


1. Livrée du 20 février au 10 mars 1905, la bataille de Moukden (aujourd’hui Shenyang, en Chine du Nord) est le dernier grand engagement terrestre de la guerre russo-japonaise : 280 000 Japonais y battent 340 000 Russes. C’est la plus grande bataille depuis celle de Leipzig, en 1813. Il n’y aura plus d’affrontement de cette ampleur en Asie avant la Seconde Guerre mondiale.


2. Les 27 et 28 mai 1905, une escadre japonaise sous les ordres de l’amiral Tōgō Heihachirō bat et détruit devant l’îlot de Tsushima la meilleure partie (21 navires sur 38) de la flotte russe venue d’Europe secourir Port-Arthur.


3. Andrew Field, Royal Navy Strategy in the Far East 1919-1939 : Planning for a War against Japan, Londres, Frank Cass, 2004. La marine japonaise, davantage que les marines italienne ou allemande, préoccupe la Royal Navy. Nombre des adaptations techniques des bâtiments britanniques pendant l’entre-deux-guerres sont entreprises en prévision d’une guerre avec le Japon. Voir aussi Norman Friedman, Naval Firepower : Battleship Guns and Gunnery in the Dreadnought Era, Barnsley, Seaforth Publishing, 2008.


4. Stuart D. Goldman, Nomonhan 1939. The Red Army Victory that Shaped World War II, Annapolis, Naval Institute Press, 2012.


5. David Day, The Politics of War. Australia at War, 1939-1945 : From Churchill to MacArthur, Sydney, HarpersCollins Australia, 2003.


6. John A. Lynn, Battle : A History of Combat and Culture, From Ancient Greece to Modern America, Cambridge, Westview Press, 2003, chap. 7 : « The Merciless Fight : Race and Military Culture in the Pacific War ».


7. Tsuyoshi Hasegawa, Racing the Enemy : Stalin, Truman, and the Surrender of Japan, Cambridge, Harvard University Press, 2005.


8. Ibid.


9. Jacques Sapir, La Mandchourie oubliée. Grandeur et démesure de l’art de la guerre soviétique, Paris, Éditions du Rocher, 1996.


10. Aleksandr A. Svechin, Strategy, Minneapolis, East View Publications, 1991 (éd. originale [Strategiia] Moscou, Voennyi vestnik, 1927). Après 1905, Svetchine (Svechin) fait en particulier partie de la commission chargée de tirer les expériences du conflit, dont il rédige la meilleure partie du rapport.


11. Sur Joukov à Khalkhin-Gol, voir Jacques Sapir, La Mandchourie oubliée, op. cit., et Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, Joukov, l’homme qui a vaincu Hitler, Paris, Perrin, 2013, chap. 7.


12. Jacques Sapir, La Mandchourie oubliée, op. cit., et David M. Glantz, The Soviet Strategic Offensive in Manchuria, 1945, Londres et New York, Frank Cass, 2003.


13. Les submersibles américains coulent ainsi 3 porte-avions lourds et 2 légers, 1 cuirassé et plusieurs croiseurs nippons entre 1942 et 1945.


14. Thomas C. Hone, « Replacing Battleships with Aircraft Carriers in the Pacific in World War II », Naval War College Review, vol. 66, no 1, Newport, Naval War College Press, 2013.


15. La bataille de la mer des Philippines (19-20 juin 1944). Barrett Tillman, Clash of the Carriers : The True Story of the Marianas Turkey Shoot of World War II, New York, Penguin Books, 2005.


16. Mao Tse-tung, On Guerilla Warfare (trad. Samuel B. Griffith II), Chicago, University of Illinois Press, 1961.

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