4 希特勒先發制人,挫敗了史達林的進攻。 作者:Jean L OPEZ和 Lasha O TKHMEZURI

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Hitler a devancé une attaque de Staline

par Jean LOPEZ et Lasha OTKHMEZURI

Parmi les légendes qui encombrent la perception de la Seconde Guerre mondiale, il en est une qui tient une place à part par sa radicalité : en déclenchant l’opération Barbarossa, le 22 juin 1941, Hitler n’aurait fait que devancer de quelques jours une offensive soviétique. On peut à bon droit qualifier cette thèse de révisionniste dans la mesure où elle renverse le jugement commun sur un des événements les plus importants du XXe siècle. Jugement qui est à prendre au sens juridique. Le tribunal militaire international de Nuremberg a en effet reconnu coupables « de complot et de crime contre la paix » – notamment d’agression préméditée contre l’URSS – le Reichsmarschall Goering, le feld-maréchal Keitel et le général Jodl, principaux conseillers militaires d’Hitler, ainsi que Joachim von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères, pour ne parler que d’eux. Les trois juges occidentaux de Nuremberg auraient-ils été abusés par leur collègue soviétique, le major général Iona Nikitchenko ? Goering, Keitel, Jodl et Ribbentrop auraient-ils dit la vérité en répétant jusqu’au bout que le IIIe Reich se trouvait en 1941 en état de légitime défense face à l’URSS ? L’Armée rouge s’apprêtait-elle à marcher sur Berlin ? « L’attaque perfide, prédatrice et parjure1 » contre une Union soviétique pacifique ne serait-elle qu’un mensonge stalinien masquant des intentions délibérément agressives ?

La théorie du brise-glace

Le premier point à relever est l’ancienneté de cette thèse. Elle est en effet émise le jour même de l’attaque, le 22 juin 1941, dans la proclamation d’Hitler au peuple allemand, ainsi que dans son ordre du jour aux soldats du front de l’Est. Le Führer relève la présence de « 160 divisions russes » à sa frontière, rappelle d’innombrables violations de l’espace aérien allemand par les avions rouges – c’est l’inverse qui est vrai – et invente de toutes pièces une pénétration armée de troupes soviétiques les 17 et 18 juin, « repoussée après de longs échanges de tirs2 ». Le mensonge est classique – il avait déjà servi, à Gleiwitz, contre la Pologne le 31 août 1939 ; il n’a d’autre visée que de justifier devant l’opinion allemande la rupture unilatérale du pacte de non-agression signé le 23 août 1939. Aucun historien occidental n’a été dupe de cette fable dont Hitler semble avoir été l’inspirateur direct. De fait, la thèse de l’attaque préventive se trouve reléguée pendant quarante ans au rayon des artifices de la propagande nazie.

Elle resurgit au milieu des années 1980 sous la plume de Viktor Souvorov, pseudonyme de Vladimir Bogdanovitch Rezun, un officier du renseignement militaire soviétique passé à l’ouest en 1978 et condamné à mort dans son pays. Un premier article – « Qui planifiait une attaque en juin 1941, Hitler ou Staline ? » – paraît en mai 1985, suivi d’un livre en russe, publié à Paris en 1988, sous le titre Ledokol (Le Brise-Glace). L’ouvrage prend son envol international avec la version allemande (1989), puis anglaise (1990) et sa réédition en russe à Moscou, en 1992, un an après la disparition de l’URSS. Le Times de Londres et le Frankfurter Allgemeine Zeitung lui font une publicité positive. Le succès populaire est phénoménal en Allemagne, en Autriche, dans les anciens pays satellites de Moscou et, surtout, en Russie où Le Brise-Glace dépasse les 10 millions d’exemplaires3. Après une querelle de vingt années qui a accouché de centaines de livres et d’articles, l’immense majorité des historiens rejettent l’ouvrage de Souvorov-Rezun et l’idée d’une guerre préventive. Il demeure néanmoins un noyau d’irréductibles, à des degrés divers, tels Joachim Hoffmann et Walter Post en Allemagne, Heinz Magenheimer en Autriche, Richard Raack aux États-Unis, Mikhaïl Meltiukhov et, plus prudemment, Vladimir Nevejine en Russie.

L’ouvrage de Souvorov n’est pas de type universitaire. C’est un pamphlet, un brûlot, un réquisitoire violent contre Staline transformé pour l’occasion en un diable omniscient capable de prévoir le cours de l’histoire mondiale vingt ans à l’avance. Souvorov accuse en effet le dictateur d’avoir contribué à l’arrivée d’Hitler au pouvoir, d’avoir déclenché la Seconde Guerre mondiale puis favorisé les victoires allemandes pour, le moment venu, passer à l’attaque et soviétiser l’ensemble d’une Europe en proie au chaos et écrasée par l’occupation nazie. L’Armée rouge était quasiment prête à passer à l’action au moment où Hitler l’a devancée, de quelques jours seulement selon Souvorov. Les historiens n’ont guère eu de peine à démonter l’argumentaire du Brise-Glace, qui abonde en erreurs factuelles, citations tronquées, affirmations gratuites, et qui ne se préoccupe jamais des intentions allemandes. Malgré ces réfutations, l’ouvrage de Souvorov a enraciné jusqu’à aujourd’hui la thèse de l’attaque préventive dans des millions de consciences, à l’est du Rhin et jusqu’à l’Oural. Sa parution a néanmoins eu des retombées positives en ce qu’elle a forcé à l’ouverture, ou à la réouverture, de deux chantiers historiques importants. Le premier repose la question de la nature de la politique extérieure de Staline entre 1939 et 1941, et au-delà ; le second, adressé plus spécifiquement aux historiens militaires, vise à rendre compte du dispositif offensif de l’Armée rouge au moment où elle est attaquée par la Wehrmacht. Et pour lier les deux questions en une seule : à quel plan politique et stratégique l’Armée rouge s’apprêtait-elle à répondre à l’été 1941 ?

Barbarossa, le plus ardent désir d’Hitler

Avant d’esquisser quelques réponses à ces questions, il faut rappeler une certitude, parfaitement étayée après soixante ans de recherches sur les intentions d’Hitler. En attaquant l’Union soviétique, le maître du IIIe Reich n’a pas répondu à une menace militaire. Dès son arrivée au pouvoir en 1933, il a déclaré à ses généraux son intention de conquérir et coloniser l’est de l’Europe. L’historien Rolf-Dieter Müller4 a montré que la Wehrmacht n’a cessé de développer des plans contre l’URSS et de pousser à une attaque surprise, jusqu’à l’automne 1939. Si la décision de détruire l’URSS est traditionnellement datée du 31 juillet 1940 – la directive datant du 18 décembre suivant –, elle a été précédée, en juin, par des préparatifs formés à la seule initiative du haut commandement de l’armée de terre. Hitler et la Wehrmacht n’ont eu de cesse de vouloir, en parfaite communion, régler son compte au « judéo-bolchevisme », bien avant que le pacte Ribbentrop-Molotov du 23 août 1939 ne donne aux deux futurs adversaires une frontière commune.

Non seulement Hitler ne craignait pas une attaque soviétique, mais au contraire il redoutait que de nouvelles concessions de Staline ne viennent, au dernier moment, le priver de sa croisade idéologique et raciale. On ne trouve pas mention de préparatifs d’attaque soviétique dans les discours d’Hitler à ses généraux, notamment dans celui du 30 mars 1941, pas plus que dans les journaux personnels des maréchaux et généraux allemands commandant les armées massées à l’est. Le 11 mars 1941, von Bock, commandant du groupe d’armées Centre, note au contraire : « Des agents de renseignements venus de Lituanie parlent de grandes manœuvres russes dans les pays Baltes et affirment qu’elles masqueraient un déploiement pour attaquer l’Allemagne. Impossible à croire ! » Le 27 mars : « Bien peu de choses plaident en faveur de la probabilité d’une attaque russe5. » Quant au général Erich Marcks, le père d’une des versions du plan Barbarossa, il ira jusqu’à regretter que les Russes ne lui fassent pas la grâce d’attaquer les premiers6.

Revenons à la première des questions réactivées par l’ouvrage de Souvorov, Le Brise-Glace. Que cherchait Staline : la sécurité des frontières de l’URSS ou l’exportation par la force, ou la subversion, ou les deux, du modèle soviétique ? Au risque de décevoir le lecteur, la réponse n’est toujours pas acquise. L’ensemble des spécialistes du champ se range selon un spectre continu, qui va de la recherche de la sécurité avant tout à la poursuite de la révolution mondiale. L’historienne allemande Bianka Pietrow-Ennker voit, quant à elle, la source du désastre de l’été 1941 dans la volonté stalinienne de courir ces deux lièvres à la fois. À ce gradient s’en superpose un second, sur la nature de Staline diplomate : le Géorgien est-il un réaliste, un pragmatique opportuniste ou bien un idéologue choisi par Lénine précisément pour sa propension à penser toujours en bolchevik ? Là encore, les portraits contradictoires abondent, le Russe Oleg Khlevniouk adhérant au second, l’Israélien Gabriel Gorodetsky au premier.

En ce qui concerne le présent article, la question est de dimension plus réduite. Elle est de savoir, au-delà de la place de l’idéologie dans la pensée de Staline, s’il existe des preuves de l’existence d’un « complot contre la paix » ourdi par lui, pour reprendre la terminologie du procès de Nuremberg. Souvorov en avance deux, qui seraient sorties de la bouche même de Staline : ses discours du 19 août 19397 et du 5 mai 1941.

19 août 1939 : le jour où Staline a déclenché la Seconde Guerre mondiale ?

Le 19 août 1939, vers 22 heures, Staline convoque d’urgence une réunion secrète du Bureau politique et des chefs de la section russe du Komintern, l’Internationale communiste. L’avant-veille, l’ambassadeur allemand à Moscou, Schulenburg, au nom de Ribbentrop, a proposé à Molotov la conclusion d’un pacte de non-agression entre le Reich et l’URSS. À cet instant crucial, donc, Staline aurait exposé en petit comité le rôle que doit jouer l’URSS, alors que l’Europe assiste à une marche à la guerre entre le Reich d’un côté, et la Pologne, soutenue par les Franco-Britanniques, de l’autre. Voici quelques lignes du texte reproduisant son discours : « La paix ou la guerre. Cette question est entrée dans sa phase critique. Sa solution dépend entièrement de la position que prendra l’Union soviétique. […] Si nous acceptons la proposition de l’Allemagne, que vous connaissez, de conclure avec elle un pacte de non-agression, l’Allemagne attaquera certainement la Pologne, et l’intervention dans cette guerre de l’Angleterre et de la France deviendra inévitable. Dans ces circonstances, nous aurons beaucoup de chances de rester à l’écart du conflit et nous pourrons avantageusement attendre notre tour. […] Donc, notre but est que l’Allemagne puisse mener la guerre le plus longtemps possible afin que l’Angleterre et la France soient fatiguées et à tel point épuisées qu’elles ne soient plus en état d’abattre l’Allemagne. […] En même temps, nous devons intensifier le travail idéologique dans les pays belligérants, afin que nous soyons bien préparés pour le moment où la guerre prendra fin. »

Ce texte montrerait la duplicité et la responsabilité de Staline dans le déclenchement de la guerre ; on pourrait aussi y retrouver l’idée maîtresse de Souvorov : l’Allemagne nazie était manipulée pour devenir le fourrier du communisme en Europe, le « brise-glace » de Staline. Il a été abondamment utilisé, d’abord par Goebbels, puis par les défenseurs de Souvorov. Dans ses Mémoires8, Churchill cite en passant la réunion du Bureau politique du 19 août 1939. Dès 1958, l’historien allemand Eberhard Jäckel a émis des doutes sérieux sur l’authenticité du texte attribué à Staline9. Retraçant son parcours et celui de ses diverses variantes, il a conclu à un faux, peut-être fabriqué par l’homme qui l’a communiqué à l’agence Havas, le 28 novembre 1939, un journaliste suisse férocement anticommuniste, Henry Ruffin. La découverte d’un exemplaire du texte dans les archives soviétiques en 1996 a si bien relancé le débat que l’historien russe Sergej Slutsch a repris l’enquête en 2004. Après une remarquable critique interne et externe du document10, il a démontré, avec toute la clarté nécessaire, qu’il s’agit bien d’un faux caractérisé, qu’aucune réunion du Politburo ne s’est tenue ce jour-là et qu’en aucun cas Staline n’aurait fait part de ses réflexions stratégiques à cet organe, et encore moins au Komintern.

Le toast du Kremlin

Le second discours utilisé par Souvorov pour démontrer les intentions hostiles de l’Union soviétique est daté du 5 mai 1941. Son importance s’accroît du fait que c’est aussi la première prise de parole de Staline dans son nouveau rôle de président du Conseil des commissaires du peuple. Le 4 mai, en effet, le secrétaire général du Parti sort définitivement de la pénombre institutionnelle où il se tenait depuis 1924 et devient chef du gouvernement à la place de Molotov. À la différence du prétendu discours du 19 août 1939, celui-là n’est pas secret et il a réellement eu lieu, dans la grande salle du Kremlin, devant 2 000 officiers tout juste sortis des académies et facultés militaires, en présence du gotha politique et militaire soviétique. Après un exposé de quarante minutes, Staline porte plusieurs toasts accompagnés de brefs discours. L’analyse de ces différentes allocutions a fait couler d’autant plus d’encre qu’on n’en possède pas les textes originaux, seulement une version abrégée déposée en 1948 aux archives du Parti communiste d’Union soviétique, et des notes prises par des témoins. Le point commun à toutes les versions est que Staline s’est surtout employé à se féliciter des progrès de l’Armée rouge et à exhorter les officiers présents à ne pas craindre l’armée allemande. Mais, interpellé par un officier qui lui propose un toast à la paix, Staline change de ton : « Permettez-moi de corriger. […] En défendant notre pays, nous devons agir offensivement. Aller de la défense à une doctrine militaire de l’offensive. Nous devons transformer notre entraînement, notre propagande, notre agitation, notre presse dans le sens de l’esprit offensif. L’Armée rouge est une armée moderne et une armée moderne est une armée offensive11. »

Voir, comme Souvorov et ses défenseurs, dans cette sortie de Staline l’annonce pure et simple d’une guerre préventive contre l’Allemagne est par trop solliciter le texte. Comment prétendre que la guerre préventive est un « grand secret » et penser qu’il puisse être révélé au cours d’un toast ? Le discours ne dit rien qui ne soit connu de tous : l’Armée rouge est dressée à l’attaque depuis qu’elle existe. Staline n’a fait que développer, devant un public de spécialistes, un discours qu’il a tenu le 17 avril 1940 autour de l’opposition entre « la guerre défensive, c’est-à-dire arriérée » et « la guerre offensive, c’est-à-dire moderne12 ». Ce thème a été rebattu mille fois, depuis le début des années 1930, lors du grand conflit doctrinal qui a opposé Alexandre Svetchine, partisan de la défense stratégique, et Mikhaïl Toukhatchevski, apôtre des opérations offensives mécanisées dans la profondeur.

Peut-on au moins soutenir que Staline a voulu montrer les dents à Berlin ? Mais alors pourquoi la Pravda, qui place cette cérémonie à sa une du lendemain, n’en publie-t-elle que ces phrases insipides : « Dans son discours, le camarade Staline a souligné les changements profonds qui ont eu lieu dans l’Armée rouge pendant les dernières années et a souligné qu’elle s’est réorganisée et armée sur la base de l’expérience acquise de la guerre moderne13. » Résultat, le contenu du discours mettra un mois à parvenir chez Hitler, via des fuites recueillies par l’ambassade allemande à Moscou. Il est des avertissements plus frappants et plus directs ! Sachant que tous les discours de Staline paraissent systématiquement dans la Pravda, il faut en déduire qu’il a interdit au rédacteur en chef de publier celui-là. Pour une raison simple : il ne veut ni fâcher ni alarmer le Reich.

Quelques jours après cette soirée, Staline dira à Joukov, le chef d’état-major général, n’avoir visé qu’à renforcer le moral des jeunes officiers présents en insistant sur deux idées : l’Armée rouge est forte et la Wehrmacht n’est pas invincible. Quoi d’étonnant, trois semaines après que la Wehrmacht a détruit les armées yougoslave et grecque au prix de pertes infimes ? On comprend que les cadres de l’Armée rouge aient eu quelque appréhension à l’idée d’avoir, un jour, à affronter une armée qui semble alors invincible au monde entier. C’est bien ainsi que l’a entendu Chtcherbakov, secrétaire du Comité central, lors d’une réunion, les 8 et 9 mai, avec les dirigeants des médias soviétiques auxquels il demande de « démasquer le mythe de l’invincibilité de la Wehrmacht14 ». Le lendemain, Palgounov, chef du département presse au ministère des Affaires étrangères, montre aussi qu’il a compris le toast du chef. Il envoie à la direction de la propagande au Comité central ses propositions de directives à adresser aux journaux. On y relève que doivent être publiés des articles « analysant de manière objective les opérations militaires de l’armée allemande de 1939 à 1941, où seront soulignées les faiblesses tactiques et stratégiques de la Wehrmacht et les bévues de leurs adversaires15 ». Tout cela ne ressemble en rien à des bouffées d’agressivité préludant à un plan de guerre préventive : c’est au contraire la marque d’une peur profonde de l’ennemi potentiel.

La frappe préemptive proposée par Joukov

L’on peut être tenté de rapprocher le discours du 5 mai de plusieurs réunions et décisions qui surviennent dans la décade suivante. Prises toutes ensemble, elles sembleraient indiquer – comme le font les partisans de Souvorov – que la soirée du 5 mai 1941 a vu Staline opérer un changement de cap dans les relations soviéto-allemandes pouvant préluder à une guerre.

Le 13 mai, l’état-major général ordonne le transport vers l’ouest de quatre armées et d’un corps d’infanterie stationnés dans l’intérieur du pays, soit environ 500 000 hommes. Cette mesure peut être rapprochée de la décision, prise quelques jours auparavant par Timochenko et Joukov avec, bien entendu, l’approbation – néanmoins obtenue difficilement – de Staline de procéder à une mobilisation partielle clandestine, sous prétexte de grandes manœuvres. Au total, 802 000 hommes ont été rappelés, ce qui a permis de renforcer les effectifs de 99 des 198 divisions destinées au théâtre d’opérations occidental16.

Le 14 mai se tient une réunion du Haut Conseil militaire à laquelle assistent Jdanov, Malenkov, Timochenko, Joukov, Boudienny, Chapochnikov. À l’ordre du jour, un rapport d’Alexandre Zaporojets, chef de la direction générale de la propagande militaire, présentant un « Bilan de l’inspection concernant la question de l’instruction politique dans les unités de l’Armée rouge ». De quoi a-t-on parlé ? Très certainement du mémorandum que Zaporojets avait remis en janvier à Andreï Jdanov sur « L’état de la propagande de guerre dans la population ». Ce texte dénonçait les « progrès d’un état d’esprit pacifiste » et relevait que, pour la majorité, le devoir internationaliste de l’Armée rouge primait toujours sur la défense de la patrie socialiste. On peut d’autant mieux faire cette supposition qu’en acceptant la candidature de Zaporojets au Comité central au printemps 1941 Staline a semblé cautionner ces critiques et encourager à insuffler un peu d’élan guerrier aux Soviétiques.

Enfin, le 15 mai, Joukov et son ministre de tutelle, Timochenko, proposent à Staline de frapper de manière préemptive17 l’armée allemande en cours de concentration sur les frontières occidentales de l’URSS. Il écrit « préemptive » et non « préventive ». Une frappe préventive se déclenche dès lors que l’on juge inévitable une guerre ; ce peut être avant même que l’adversaire ait pris des mesures militaires. La frappe préemptive, en revanche, ne devance que de peu celle d’un adversaire sur le point de terminer ses préparatifs d’attaque. Ce plan, qui a fait couler des flots d’encre18, se présente comme une note manuscrite du général Vassilievski d’une quinzaine de pages où l’on peut lire : « L’Allemagne et ses Alliés peuvent déployer en tout 240 divisions contre l’Armée rouge. En gardant à l’esprit qu’en ce moment précis l’Allemagne tient son armée dans un état de mobilisation complète, avec des services arrière entièrement déployés, elle dispose du potentiel d’anticiper notre propre déploiement et de nous asséner un coup par surprise. Afin d’empêcher cela, je considère nécessaire […] de ne pas permettre au haut commandement allemand de s’emparer de l’initiative, de préempter son déploiement et d’attaquer l’armée allemande au moment où elle se déploie et de la priver ainsi du temps nécessaire à l’organisation d’un front et à la coordination des différentes composantes de ses forces. » Le plan propose de monter la principale attaque soviétique à partir de Lvov, en direction de Cracovie et de l’Oder. Dans un second temps, cette force obliquerait vers le nord de façon à détruire les groupes d’armées Centre et Nord autour de Varsovie et en Prusse-Orientale.

Sur les trois points présentés, on peut exposer quelques remarques qui les éliminent, selon nous, du dossier « guerre préventive ».

Premièrement, les quatre armées ramenées de l’est et du sud se tiennent à 300 kilomètres de la frontière, étalées sur 500 kilomètres. Elles ne représentent qu’un cinquième des forces déjà concentrées, et pas les mieux équipées. Leur acheminement est si lent qu’il n’est pas achevé le 22 juin. Il est impossible de voir dans ce mouvement une volonté offensive. De la même façon, le déploiement des réservistes ne fait que répondre à l’accroissement alarmant des forces allemandes en Pologne, révélé le 5 mai à Staline par un rapport du renseignement militaire ; il ne fait que corriger en partie des effectifs divisionnaires très en dessous des dotations prévues en temps de guerre19.

Ensuite, si le durcissement de la propagande est en effet à l’ordre du jour de multiples réunions (14 mai, 4 et 9 juin), rien de clair n’en sort avant le rapport de Chtcherbakov débattu le 20 juin – quarante-huit heures avant l’attaque allemande. « La confrontation est inévitable, écrit-il. […] La politique extérieure de l’URSS n’a rien à voir avec le pacifisme. […] Il faut utiliser contre l’Allemagne une stratégie offensive. L’enseignement prodigué à tous les types de troupes de l’Armée rouge doit s’imbiber d’esprit offensif. […] L’armée allemande n’a pas encore trouvé un rival [à sa mesure]. Une collision avec elle n’est pas très éloignée20. » Mais le Haut Conseil militaire se sépare ce 20 juin… en demandant une nouvelle rédaction du texte21 ! À cette indécision des propagandistes, il y a une raison simple : Staline ne permet aucune allusion publique à une belligérance avec le Reich. Comment préparer le peuple à une guerre contre un ennemi anonyme ?

Enfin, le plan de frappe préemptive Joukov-Timochenko est mal ficelé, vague, sans calendrier et irréaliste du point de vue de la logistique et de celui des effectifs. Sur ce dernier point, il contredit plusieurs déclarations de Timochenko posant comme un axiome – respecté durant toute la guerre – que, pour obtenir un succès offensif, il faut disposer, sur les « directions principales, de forces doubles ou triples de celles de l’adversaire ». Or, si, globalement, l’attaque du 22 juin 1941 voit 3,3 millions de soldats de l’Axe se jeter contre 2,9 millions de Soviétiques, ce sont les Allemands qui bénéficient d’une supériorité de 3 à 4 contre 1 dans les secteurs d’attaque. Par ailleurs, le plan du 15 mai n’a rien d’original dans ses propositions opérationnelles, reprenant les plans stratégiques définis depuis 1940. Staline l’a-t-il seulement lu ? Joukov l’affirmera au cours d’interviews données dans les années 1960. Il ajoute n’avoir eu d’autre accueil à sa proposition qu’un hurlement de Staline : « Êtes-vous devenus fous ? Voulez-vous provoquer les Allemands ? » Quoi qu’il en soit, le Vojd (le « guide ») n’a pas donné suite à ce qui apparaît plus comme un document de travail qu’un plan de guerre.

Les quatre piliers cognitifs de Staline

La journée du 5 mai 1941 nous semble en réalité moins importante du fait du toast de Staline que de la nouvelle catastrophique qu’il apprend le matin même. Le général Philippe Golikov, chef du renseignement militaire, a en effet envoyé ce jour-là à l’ensemble de la direction politique et militaire un rapport dévastateur sur les préparatifs allemands. « Dans les deux derniers mois, sur notre frontière, le nombre de divisions allemandes est passé de 70 à 137. Parmi elles, le nombre de divisions de panzers a doublé, passant de 6 à 12. Avec les divisions roumaines et hongroises, cela fait environ 130 divisions22. » Au même moment, et indépendamment, Vsevolod Merkoulov, chef du NKGB23, remet une note de synthèse où Staline lit : « Les préparatifs pour la guerre à Varsovie et sur l’ensemble du territoire du gouvernement général se déroulent de manière ouverte, les officiers et soldats allemands parlent publiquement de l’imminence du conflit entre l’Allemagne et l’URSS, comme d’une affaire faite. La guerre devrait commencer après les semailles de printemps. […] Les Allemands envisagent, par une frappe directe, de s’emparer d’abord de l’Ukraine puis, fin mai, de continuer leur offensive vers le Caucase. Les officiers allemands cantonnés dans le gouvernement général apprennent le russe de manière très accélérée et [ont reçu chacun] des cartes topographiques de la zone frontalière de l’URSS24. » Joukov, nous l’avons vu plus haut, se fait l’écho des conséquences de cette concentration massive dans sa proposition de frappe préemptive et en tire des conclusions : « En ce moment précis l’Allemagne tient son armée dans un état de mobilisation complète, […] elle dispose du potentiel d’anticiper notre propre déploiement et de nous asséner un coup par surprise. »

Si le rapport Golikov a alarmé au plus haut point Joukov et Timochenko, il n’a pu rester sans effet sur Staline. Il provoque un premier ébranlement des quatre « piliers cognitifs » de la politique stalinienne d’entente avec Hitler. Par cette expression, nous entendons la série de jugements, d’a priori, de projections qui sous-tendent, enferment et corsètent la perception qu’a Staline de la situation créée à sa frontière occidentale. Ces quatre piliers l’aveuglent littéralement, lui cachent le paysage politique et stratégique désastreux dans lequel l’a mené sa politique depuis août 1939. Examinons ces piliers cognitifs.

1. Staline est convaincu qu’Hitler ne peut pas entreprendre une guerre sur deux fronts. Tant qu’il lutte contre la Grande-Bretagne, l’URSS est tranquille. Le seul danger véritable contre l’URSS est celui d’une coalition de toutes les forces impérialistes. Ce point semble de bon sens : l’Allemagne n’a-t-elle pas perdu la Première Guerre mondiale pour avoir eu à combattre à l’est et à l’ouest ? Pour cette raison, Staline ne voit dans le plan Barbarossa – qu’il connaît depuis la fin décembre 1940, c’est-à-dire bien avant la plupart des généraux allemands – qu’un scénario possible après une capitulation britannique. Mais il néglige deux faits. D’abord, la lutte contre l’Empire britannique ne concerne que la Luftwaffe et la marine, pas l’armée de terre, qui concentre le gros de l’effort militaire germanique ; celle-ci est disponible pour une campagne à l’est. Ensuite, Staline ne saisit pas le poids de l’idéologie dans les décisions d’Hitler ; il ne voit dans le dictateur allemand qu’une sorte de Bismarck petit-bourgeois. Il ne croit pas non plus à une différence de nature entre les démocraties et l’État national-socialiste. Il estime que leurs différences s’effaceront toujours, in fine, dans une commune hostilité à l’URSS. Vis-à-vis de la Grande-Bretagne, il reconduit le schéma mental des bolcheviks durant la guerre civile russe : elle est et demeure l’adversaire principal de l’URSS, le plus dangereux car le mieux à même, par tradition, de nouer une coalition contre elle. Aussi tous les avertissements prodigués par Churchill, dont celui du 19 avril 1941, ont-ils un effet exactement contraire dans l’esprit de Staline : Londres ment, intoxique, ne cherche qu’à le brouiller avec Berlin. Le 10 mai 1941, l’étrange expédition de Rudolf Hess – l’homme le plus proche d’Hitler – vers l’Angleterre met un comble à l’angoisse de Staline qui y voit le prodrome du « front impérialiste » qu’il redoute. Raison de plus, décide-t-il, pour redoubler de grâces en direction de Berlin.

2. Pour Staline, il existe au sein du Reich des luttes de faction. Certaines sont favorables à une entente avec l’URSS, d’autres défavorables, notamment dans l’armée ; Hitler subit les influences croisées des unes et des autres. Il faut encourager la faction favorable à une entente durable en coopérant pleinement et éviter d’encourager la faction agressive par des gestes belliqueux. C’est encore un travers stalinien hérité du léninisme. Tout pouvoir porte en lui-même sa propre contestation, tout bolchevik a son menchevik, tout Staline a son Trotski. En fait de faction, les milieux allemands hostiles à une attaque de l’Union soviétique sont marginaux : une partie de l’appareil diplomatique, une poignée de généraux en retraite. Il faut d’ailleurs noter que c’est aussi le 5 mai 1941 que l’ambassadeur Schulenburg, au cours d’un petit déjeuner, a prévenu son homologue Dekanozov des intentions agressives d’Hitler, geste peut-être unique dans les annales diplomatiques. Le Soviétique n’y a vu qu’une machination de plus de la faction hostile à la paix, un comble s’agissant de Schulenburg, détenteur de la tradition russophile du Reich bismarckien. Cette vision d’une politique allemande dépendant d’un rapport de forces entre factions internes du IIIe Reich va alimenter l’appeasement stalinien jusqu’à un point qui aurait fait rougir Neville Chamberlain lui-même. La liste des concessions, cadeaux, signes de détente et de bonne volonté ne cesse de grossir à partir de janvier 1941. Elle va des livraisons massives de grain et de matériaux stratégiques à un quasi-alignement diplomatique sur les positions de Berlin, du refus de protester contre les survols de l’URSS par la Luftwaffe à la réduction des allocations de carburant à l’Armée rouge pour en fournir à la Wehrmacht25.

3. Le déploiement de la Wehrmacht ne signifie pas la guerre, répète Staline. Il peut n’être qu’un étalage de force préalable à une renégociation globale visant à soutirer de nouveaux avantages et concessions à l’URSS. Depuis décembre 1940, Staline s’attend à une rencontre avec Hitler, redéfinissant les termes du pacte de non-agression de 1939. Il en guette avidement les signes. Il est en réalité le jouet d’une campagne d’intoxication allemande, reprise par les journaux anglo-saxons, selon laquelle Hitler voudrait obtenir un passage à travers l’URSS vers l’Irak pour ses troupes, ou un accroissement de l’aide économique soviétique, voire la cession des pays Baltes ou de l’Ukraine. Le 22 juin 1941, Staline attend quatre heures avant de donner l’ordre de riposter à l’attaque allemande26. Et encore la directive ne porte-t-elle pas sa signature. Il croit donc encore possible une offre de transaction d’Hitler.

4. Même si la Wehrmacht se décidait à attaquer, il lui faudrait, selon les experts de l’Armée rouge, au moins quinze jours pour mobiliser et rassembler pleinement ses forces avant d’engager vraiment la bataille. L’Armée rouge aurait alors le temps d’appliquer son propre plan de guerre. Le rapport de Golikov du 5 mai ruine cette certitude. Staline sait dorénavant qu’Hitler peut attaquer à tout moment. Néanmoins, il croit encore et toujours possible de l’apaiser, de l’amadouer, de l’acheter. D’où les démonstrations d’amitié de plus en plus voyantes, dont la plus spectaculaire est le communiqué de l’agence officielle Tass du 14 juin qui dément toutes les rumeurs de guerre et proteste, assez veulement, de l’amitié germano-soviétique.

Le faux mystère du déploiement de l’Armée rouge

Considérons maintenant le déploiement de l’Armée rouge sur sa frontière occidentale et la structure de ses forces, deux éléments dont l’interprétation constitue le gros de l’ouvrage de Souvorov. Il y voit la preuve d’une volonté d’attaquer. Il relève à cet effet une multitude d’indices offensifs, presque tous réels : l’Armée rouge dispose de 5 corps parachutistes ; elle concentre environ 10 000 chars en 20 corps mécanisés à moins de trois cents kilomètres de la frontière ; une flottille fluviale se déploie sur le Dniepr et le canal reliant ce fleuve au Boug ; des unités de montagne sont présentes dans la partie sud du front, prêtes à avancer dans les Carpates ; la masse de l’aviation et des dépôts militaires est serrée contre la frontière ; d’énormes travaux améliorent la desserte routière et ferroviaire est-ouest dans les territoires annexés en 1939 et 1940. L’ensemble de ces faits, répète Souvorov, ne peut s’expliquer dans le cadre d’une stratégie défensive, donc la stratégie choisie est 100 % offensive, donc Staline s’apprête à attaquer Hitler.

C’est sur ce point que Souvorov est le plus aisément réfutable. Le déploiement et la nature des moyens militaires de l’Armée rouge sont de nature offensive, c’est indéniable. Mais ils ne contiennent en eux rien qui détermine une attaque préventive. Cette intention ne peut se lire sur le terrain : peu de choses différencient un déploiement contre-offensif d’un déploiement visant à une frappe préventive. En revanche, tous les scénarios de guerre prévus par l’Armée rouge depuis vingt ans sont tournés vers la contre-offensive immédiate, et c’est à ces scénarios qu’obéit la localisation des forces près de la frontière.

En janvier 1939, la revue Znamia publie un roman de Nikolaï Chpanov intitulé La Première Frappe. En voici l’argument. Le 18 août d’une année non spécifiée, à 16 h 57, la DCA soviétique détecte l’approche d’avions allemands. À 17 h 01, la bataille aérienne s’engage. À 17 h 30, le dernier avion allemand s’enfuit. À 17 h 34, les avions soviétiques commencent à éliminer la DCA et les aérodromes ennemis, et l’Armée rouge franchit la frontière. Le point culminant de la contre-offensive se situe à l’aube du 19 août, alors que les bombardiers soviétiques attaquent les sites industriels de Nuremberg, Fürth et Bamberg : les ouvriers allemands des usines bombardées entonnent L’Internationale avant de se soulever pour venir en aide à l’Armée rouge. Parallèlement, les Tchèques s’insurgent et, en France, les communistes s’emparent du pouvoir. La guerre se termine le 19 août à 17 heures pile. Ce roman serait passé inaperçu si Staline ne l’avait lu, annoté et fait envoyer dans six maisons d’édition (y compris celle pour la jeunesse). Le 22 mai, ce roman de science-fiction intègre le programme d’enseignement des écoles et académies militaires.

Au-delà de l’anecdote, le roman de Chpanov capture un certain nombre des présupposés sur lesquels sont bâtis les plans de guerre de l’Armée rouge. Tous les théoriciens et grands chefs soviétiques – à l’exception d’Alexandre Svetchine, d’Alexandre Verkhovsky et de Gueorgui Isserson – ont validé ces plans depuis la fin des années 1920. Le scénario envisagé est le suivant :

1. L’ennemi a besoin de quinze à vingt et un jours pour concentrer toutes ses forces et lancer son offensive. Durant cette « période initiale », il n’engagera que des opérations de moindre importance, sur terre et dans le ciel.

2. L’Armée rouge doit profiter de ce délai pour immédiatement imposer sa volonté et saisir l’initiative. À cet effet, elle aura, dès le temps de paix, positionné des armées de l’avant (peredovaïa armia) maintenues quasiment sur pied de guerre. Leur première tâche sera de bloquer les incursions ennemies pour protéger la mobilisation générale en URSS.

3. La deuxième tâche de ces armées sera de passer, dès J + 3 si possible, à la contre-offensive, de façon à porter la guerre sur le sol ennemi. Chaque armée sera flanquée d’un ou de plusieurs corps mécanisés qui pénétreront de deux cents kilomètres dans le dispositif adverse pour empêcher son déploiement et le placer dans un état de déséquilibre mortel. Cette offensive dans la profondeur sera précédée et protégée par un assaut aérien et aéroporté massif.

4. Une seconde vague d’armées, née de la mobilisation générale, prendra le relais des armées de l’avant pour s’enfoncer jusqu’au cœur de la puissance ennemie.

C’est l’obéissance à ce schéma dogmatique – incorporé dans les différents plans de mobilisation, dont le dernier date de mars 1941 – qui explique le déploiement et la structure de l’Armée rouge en 1941, et nullement une quelconque frappe préventive.

Nous voici au cœur du drame qui se jouera en juin et juillet 1941. La Wehrmacht frappera d’un seul coup, par surprise, avec toutes ses forces réunies. Il n’y aura pas de « période initiale ». Elle détruira en quelques jours les « armées de l’avant » avec leur énorme matériel, souvent plus moderne que le sien. Deux cents des trois cent quarante dépôts militaires seront saisis, plus de huit cents avions détruits au sol dans les premières heures. Sa victoire initiale lui a été grandement facilitée par le refus de Staline de placer les unités sur pied de guerre, comme le lui demandaient Joukov et Timochenko. Résultat, le 22 juin 1941, les divisions rouges ne sont pas rassemblées, les munitions n’ont pas été distribuées, les avions n’ont pas été dissimulés sur leurs terrains, les procédures de transmission ne sont pas opérationnelles. Il est incontestable que cette impréparation s’explique par la crainte de Staline de « provoquer l’Allemagne ». Malgré cela, les dégâts n’auraient pas eu l’ampleur qu’ils ont eue si les chefs militaires soviétiques avaient changé leur scénario de guerre et donc adapté leur déploiement à la posture politique imposée par Staline. Ils partagent avec celui-ci la responsabilité du désastre.

En guise de conclusion, nous pouvons fermement rejeter l’idée qu’Hitler n’a fait que devancer de quelques jours une attaque de Staline. À l’été 1941, l’Armée rouge n’a aucune intention d’attaquer. L’opération Barbarossa est bien ce qu’a jugé le tribunal de Nuremberg, une agression longuement préméditée, qui s’est donné le prétexte d’une menace rouge inexistante. Pour autant, peut-on écarter l’idée que Staline n’aurait jamais attaqué l’Allemagne ? Évidemment non. Toute sa stratégie, depuis la signature du pacte de non-intervention du 23 août 1939, consiste à recueillir le maximum de fruits (jolie récolte que la Biélorussie et l’Ukraine occidentales, la Carélie finlandaise, les pays Baltes, la Bessarabie et la Bucovine du Nord) du conflit sans y être directement mêlé. Il n’entrevoit d’y entrer, avec des forces modernisées, qu’après que les Alliés et le Reich se seront mutuellement épuisés. Attendre le moment propice pour partir en guerre, tout en utilisant le temps gagné pour renforcer l’appareil militaire, n’est-ce pas ce que font les États-Unis au même moment ? Selon plusieurs témoignages, Staline estime que l’Armée rouge ne sera pas prête avant 1942. Aucune attaque soviétique, donc, n’aurait pu être entreprise avant cette date. Il n’y a rien de scandaleux en soi à cet attentisme.

Sauf que Staline s’est placé dans une position extrêmement dangereuse car rien n’a marché comme il l’a prévu. La Wehrmacht est maîtresse du continent européen et sa conquête lui a coûté si peu qu’elle se trouve au plus haut de sa puissance militaire et politique en 1941. L’URSS n’a pas d’États amis dans le monde, et beaucoup de ceux qui croyaient en elle l’ont quittée, dégoûtés par le spectacle des effusions entre Ribbentrop et Staline. Pis encore, elle se trompe d’ennemi, jugeant Londres plus dangereuse que Berlin. Et elle s’attend toujours à voir le Japon attaquer à l’est, malgré le pacte de neutralité signé le 13 avril 1941. Staline n’a pas su voir que les plans de l’Armée rouge étaient totalement inadaptés, qu’ils faisaient même le jeu de l’ennemi en concentrant toute l’armée d’active dans une zone frontalière politiquement hostile, invitant la Wehrmacht à un assaut surprise. Il a avalé ce que lui ont dit les militaires avec suffisance : la surprise obtenue contre la Pologne ne peut pas réussir face à l’Armée rouge. A-t-il vraiment conscience des carences de son outil militaire ? Ce n’est pas certain, habitué qu’il est à juger en termes quantitatifs – l’Armée rouge à trois à cinq fois plus de matériel que la Wehrmacht. Voit-il le niveau misérable de l’encadrement ? On peut en douter puisqu’il ne refuse jamais de gonfler les effectifs, sans se préoccuper pour autant de savoir si l’instruction suit. Il ne voit pas plus que ses généraux qu’une armée bâtie pour une contre-offensive massive et immédiate doit être puissante ET agile. Si l’Armée rouge est puissante, elle est en revanche rigide, désorganisée et sans professionnalisme aucun.

Le choix27 de l’appeasement face à Hitler rend explosif l’ensemble de ces erreurs : l’Armée rouge n’est déployée ni pour l’offensive ni pour la défensive, elle n’est mobilisée qu’à moitié, sa ceinture fortifiée occidentale (la ligne Molotov) est loin d’être achevée, l’esprit public est endormi. Pourtant, à l’instar de Timochenko et de Joukov, Staline perçoit bien que l’été 1941 est celui de tous les dangers. Mais il maintient son pari : en gavant l’oie germanique, en cédant tout ce qui peut l’être, en se bouchant les oreilles devant les sirènes churchilliennes, la période dangereuse peut être franchie. Tel est son credo. Et si l’Allemand n’a pas attaqué avant juillet, alors il ne le fera plus avant l’été 1942, pour des raisons climatiques. Ce jeu au bord du gouffre, au jour le jour, est irresponsable, comme l’est celui d’Hitler, pour d’autres raisons. L’addition globale de ce double jeu suicidaire est celle du conflit entre l’Axe et l’URSS : 30 à 35 millions de morts.

Bibliographie sélective

Das Deutsche Reich und der Zweite Weltkrieg, vol. 4, Der Angriff auf die Sowjetunion, Stuttgart, DVA, 1983.

Lopez, Jean ; Otkhmezuri, Lasha, Joukov, l’homme qui a vaincu Hitler, Paris, Perrin, 2013.

Nekrich, Alexander M., Pariahs, Partners, Predators, German-Soviet Relations, New York, Columbia University Press, 1997.

Pietrow-Ennker, Bianka (dir.), Präventivkrieg ? Der deutsche Angriff auf die Sowjetunion, Francfort-sur-le-Main, Fischer Taschenbuch Verlag, 2001.

Roberts, Cynthia A., « Planning for War : The Red Army and the Catastrophe of 1941 », Europe-Asia Studies, décembre 1995.

Stoecker, Sally W., Forging Stalin’s Army, Boulder, Westview Press, 1998.

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