33 義大利人是仁慈的佔領者嗎? 作者:Davide Rodogno

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Les Italiens, de gentils occupants ?

par Davide RODOGNO

Si les Allemands sont, en règle générale, considérés comme des occupants barbares, les Italiens ont échappé à cette image détestable et sont souvent présentés comme « gentils ». Pour comprendre la genèse du mythe des Italiens gentils occupants, il convient cependant de faire un triple effort de contextualisation. En rappelant le contexte des occupations militaires et des annexions opérées par l’Italie fasciste entre 1940 et 1943 d’abord ; en n’oubliant pas, ensuite, d’analyser la façon dont ces annexions et ces occupations se sont achevées – car ces circonstances particulières expliquent pourquoi les populations occupées et les chercheurs venant de ces pays ont contribué à la perpétuation de cette idée reçue. Il faut enfin comprendre qui ont été les auteurs de la diffusion de ce mythe, un mythe qui s’est pérennisé dans la mémoire publique italienne et dans les écrits de plusieurs générations d’historiens, à telle enseigne qu’il est presque impossible à extirper, malgré les travaux convaincants de bien des chercheurs1.


En 1941, les forces civiles ou militaires du royaume s’installèrent dans de vastes portions de la Grèce continentale et insulaire, annexèrent les îles Ioniennes. L’occupation italienne de la Grèce est un sujet d’histoire très peu connu. À quelques rares exceptions près, ce n’est qu’à partir des années 2000 que des thèses de doctorat, des articles et quelques monographies ont été publiés. L’occupation italienne de la Grèce continentale et insulaire fut féroce. Les autorités italiennes n’avaient pas les moyens d’administrer le pays et le gouvernement collaborationniste n’avait pas l’autorité, la légitimité et la capacité d’assurer le fonctionnement du pays. Cette réalité tragique explique la rapidité avec laquelle les conditions de vie se détériorèrent, jusqu’à en arriver à la famine de l’été 1941 dans les zone urbaines et l’hinterland d’Athènes, famine qui frappa des dizaines de milliers de civils et fit des milliers de morts, y compris des femmes et des enfants. Le mouvement de résistance en Grèce ne fut pas aussi rapide dans son organisation et ne fut inquiétant pour l’occupant italien qu’à partir de l’été 1942. Les forces italiennes d’occupation mirent très rapidement en place une politique répressive. Elle était fondée sur les représailles contre les populations civiles, la détention préventive, la prise d’otages, la destruction (par le feu) de villages et l’exécution sommaire d’individus suspectés de faire partie des réseaux résistants. La politique d’italianisation forcée apparut sous des formes relativement subreptices dans les îles Ioniennes, de facto annexées au royaume d’Italie. Un système hybride de gouvernement militaire et civil, l’éviction des fonctionnaires civils ou l’introduction forcée de la drachme ionienne en substitution de la drachme furent quelques-unes des mesures prises par le gouvernement de Rome. Ces politiques ne firent qu’accélérer la non-collaboration et finalement la résistance de la population autochtone à l’occupant ; les actes de révolte contre les Italiens se multiplièrent, jusqu’à des manifestations au cours de l’année 1943 pendant lesquelles les habitants mirent le feu à des liasses de drachmes ioniennes dévaluées au point de ne plus avoir aucune valeur. Dans les îles de la mer Égée, l’occupation italienne eut des répercussions importantes sur la vie des populations autochtones, dont la liberté de mouvement sur mer fut étroitement contrôlée et limitée, ce qui porta un préjudice sérieux aux activités économiques des insulaires. Rappelons que le Dodécanèse était occupé par l’Italie depuis la guerre italo-turque de 1911 ; les habitants de ces îles avaient subi l’œuvre d’italianisation forcée et la fascisation depuis 1922. La guerre ne fit qu’aggraver une condition semi-coloniale qui durait depuis plus de vingt ans.


L’Albanie, occupée depuis 1939, et le Monténégro passèrent sous gouvernement militaire en 1941. La répression italienne fut particulièrement sanglante dans les territoires monténégrins, les populations locales se révélant récalcitrantes et insoumises. Le gouverneur militaire, le général Alessandro Pirzio Biroli, qui avait une longue expérience dans l’administration et la répression coloniales (surtout en Libye), utilisa les méthodes les plus féroces pour restaurer l’ordre dans les territoires sous sa juridiction. En revanche, les collaborateurs albanais profitèrent de la présence italienne pour procéder au nettoyage ethnique et religieux des régions sous leur contrôle, en particulier le Kosovo et la Métochie, en favorisant les populations musulmanes de langue albanaise.


Les forces armées italiennes occupèrent une vaste zone de la Bosnie-Herzégovine. Dans l’esprit du gouvernement de Rome, il s’agissait d’une zone tampon entre la zone côtière annexée à l’Italie et le nouvel État indépendant de Croatie dirigé par Ante Pavelić et les extrémistes fascistes, les Oustachis. Ceux-ci avaient des ambitions annexionnistes et avaient mal digéré la décision des puissances de l’Axe d’attribuer des territoires « croates » aux Italiens. L’histoire de l’occupation italienne de la Bosnie-Herzégovine est également assez mal connue. Ce territoire fut le théâtre d’affrontements entre Tchetniks (groupes nationalistes et royalistes yougoslaves), forces militaires croates, brigades oustachies et résistants communistes. La population civile fut prise au piège, prit position, mais surtout en très peu de temps devint prisonnière d’un système d’occupation complètement dysfonctionnel où Croates, Italiens et Allemands ne s’entendaient pas et ne collaboraient pas, même pas sur les politiques concernant le maintien de l’ordre ou la déportation des Juifs. Ces territoires sous contrôle officiel de la 2e armée italienne, sorte de no man’s land, de passage obligé pour les populations persécutées, les Juifs des Balkans, les Roms et beaucoup d’autres, furent dévastés, pillés. Dans les territoires militairement occupés, les représailles succédant aux troubles à l’ordre public furent très dures, et ce dès l’été 1941. Avant même que les mouvements de résistance ne s’organisent, les troupes italiennes appliquèrent des mesures draconiennes incluant la mise à mort de civils suspectés de collaborer avec toute personne qui aurait commis des actes séditieux. La prise d’otages civils était une mesure commune au Monténégro. Entre l’été 1942 et l’été 1943, dans tous les territoires occupés, des circulaires (comme la très connue « 3C ») indiquèrent aux soldats italiens jusqu’où pousser les représailles. Les méthodes et la violence n’étaient pas différentes de celles utilisées par l’allié allemand : les forces armées italiennes brûlèrent des villages, fusillèrent des civils innocents, déportèrent et internèrent femmes et enfants.


La zone côtière de la Dalmatie, les villes de Zadar, Split, Dubrovnik, l’arrière-pays alpin ainsi que la ville de Ljubljana et son hinterland furent annexés à l’Italie. Pendant l’été 1940, après la défaite de la France, les Italiens s’étaient emparés de Menton et d’une étroite ligne de villages appelée la « zone verte » ; après le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord du 8 novembre 1942, ils obtinrent la Corse, ainsi que les départements français à l’est du Rhône. Dans toutes les zones annexées, les autorités civiles menèrent des campagnes d’italianisation forcée féroces et déterminées – la langue de Dante devint obligatoire. De plus, la législation antisémite, y compris l’internement, voire l’expulsion des Juifs qui ne pouvaient pas prétendre à la nationalité italienne, fut immédiatement mise en œuvre, tout comme la discrimination des populations slaves et l’épuration des administrations yougoslave et grecque ; la lire fut imposée. Les autorités fascistes emprisonnèrent ou expulsèrent les dissidents ainsi que toute personne suspectée d’activités anti-italiennes.


Certes, Rome refusa de livrer les Juifs qui résidaient dans ses zones d’occupation aux autorités allemandes ou aux gouvernements collaborationnistes grec, français et croate qui en faisaient la demande. Les autorités italiennes n’agirent nullement pour des motifs humanitaires, mais par calcul politique. Avec l’accord de Mussolini, elles refusèrent de coopérer pour des raisons d’autorité et de prestige, afin de montrer leur autonomie face à Berlin et pour préserver leur souveraineté. Elles n’eurent aucune pitié pour les Juifs : certains furent refoulés à l’entrée des zones d’occupation italiennes, tout comme beaucoup d’autres réfugiés persécutés par les Oustachis ou les autorités allemandes2. Et pourtant les autorités italiennes savaient que ces réfugiés allaient à la mort. Malgré ce sombre tableau, le mythe des « gentils occupants » a proliféré et continue d’être accepté dans la mémoire publique italienne et étrangère aujourd’hui encore.


Soulignons d’emblée que le mythe des Italiens « gentils occupants » n’est qu’un produit dérivé, un sous-produit d’un mythe plus vaste – celui du « bon Italien » ou Italiani, brava gente3. Tentaculaire et protéiforme, ce mythe a associé plusieurs dimensions de l’histoire italienne du XXe siècle. Italiani, brava gente ne se limite pas seulement à effacer les traces de la présence des femmes italiennes dans la Seconde Guerre mondiale, en prétendant que le deuxième sexe n’a joué aucun rôle, ni dans les rangs de la Résistance, ni dans le front de la collaboration. Il s’étend également à l’histoire coloniale, à celle du racisme et de l’antisémitisme, en détaillant une série de propos ou de dogmes exceptionnalistes : l’Italien a été un colonisateur éclairé et humain4 ; il a été tout aussi incapable d’être raciste qu’antisémite et a protégé Juifs italiens et étrangers5… Autant d’idées reçues qui composent une liste plutôt longue. Cette idée se fonde sur des postulats tels que la civilisation, la culture et l’humanité intrinsèque des Italiens, autant de concepts rarement expliqués mais donnés, acceptés et ensuite racontés, amplifiés, recyclés par des romans, par la télévision ou le cinéma et désormais enracinés dans plusieurs travaux académiques ainsi que dans la mémoire publique italienne et internationale. Ces concepts aussi farfelus que puissants ont largement empêché que le pays apure les comptes avec son passé fasciste.


La dichotomie bon Italien-mauvais Allemand

Pour saisir l’ensemble des facettes du mythe du « bon Italien » et de son produit dérivé, le « gentil occupant », il faut expliquer la dichotomie entre le « mauvais Allemand » et le « bon Italien », pivot qui permit au mythe de prospérer. Ce furent l’alliance italo-allemande et la fin de la Seconde Guerre mondiale qui poussèrent nombre d’observateurs et intellectuels illustres, d’Hannah Arendt à Arno Mayer, en passant par Raul Hilberg, à attribuer une prétendue humanité à l’allié italien de l’Axe, pour montrer que même à l’intérieur de l’Axe du mal l’humanité pouvait exister, voire prévaloir, comme dans le cas de la destruction des Juifs d’Europe ou des occupations6.


L’historien Filippo Focardi a montré de manière convaincante que dans cette vision, l’Allemand incarnait le « mal » absolu ; imbu d’une idéologie raciste, le nazi prépare, s’entraîne et exécute n’importe quel ordre avec une détermination féroce, tandis que le « bon Italien », ennemi de la violence, reste pacifique et est contraint de faire la guerre. Pourtant très caricatural, ce double stéréotype se développa entre 1943 et les traités de paix de 1947-1948, marquant la mémoire publique de l’Italie, sa politique, sa diplomatie et sa culture, et se répandant bien au-delà des frontières de la Péninsule.


L’image du « bon Italien » et celle du « mauvais Allemand » sont indissolublement liées, la seconde étant la conditio sine qua non de la première. L’externalisation des guerres d’agression, leur attribution aux seuls Allemands et l’insistance sur la bonté, l’humanité et la pitié italiennes ont eu pour conséquence de décourager pendant de longues années tout débat moral sérieux sur la nature du totalitarisme fasciste ainsi que sur la violence caractérisant l’idéologie et les politiques fascistes. Dès la fin de l’année 1943, après l’échec sans gloire du fascisme, les récits officiels et les contes populaires fusionnèrent et créèrent une image mythique auto-absolutoire et autorassurante des vingt années du régime qui dépendait d’une comparaison permanente avec le nazisme. Cette dichotomie permit de former une zone grise dans laquelle les crimes, la violence, le racisme colonial et métropolitain ainsi que l’antisémitisme fasciste furent édulcorés ou, pire, oubliés. Par ailleurs, entre 1943 et 1945, la propagande de guerre alliée, qui entendait affaiblir le front intérieur et favoriser la libération de la Péninsule, pointa du doigt Mussolini, accusé d’être le seul responsable de l’alliance « inhumaine » avec les nazis. Selon la propagande anglo-américaine, la population italienne n’était pas responsable de la guerre ou des occupations et, de surcroît, elle était prête pour la rédemption démocratique.


Ce récit absolutoire et déculpabilisant était parfaitement adapté au contexte politique qui suivit le 8 septembre 1943, date à laquelle l’armistice, signé le 3, fut connu, et plus encore à la période séparant la fin de la Seconde Guerre mondiale de la naissance de la Première République italienne en 1946. La classe politique italienne issue de la Résistance avait alors un besoin pressant de fonder les piliers moraux et politiques, les valeurs du « nouvel » État-nation. La fin du fascisme, la défaite ainsi que la destruction et la misère alarmaient bien des Italiens, d’autant qu’elles impliquaient la perte partielle ou totale d’identité (et, à coup sûr, de l’identité politique). La reconstruction d’une identité incluait la fabrication d’un vécu moral acceptable qui explique la quête de valeurs profondes, enracinées dans le passé lointain et imaginaire d’une civilisation pacifique et cultivée, humaine et humaniste. Cette œuvre de reconstruction était plus importante encore pour les soldats italiens qui avaient participé aux occupations militaires entre 1940 et 1943.


Si la Résistance constituait la pierre angulaire de la renaissance de l’Italie d’un point de vue politique et moral, il était nécessaire pour les pères de la République d’articuler ce qu’elle pouvait et devait signifier après 1945. L’ingrédient magique, le ciment unissant les Italiens, était leur caractère magnanime, protecteur et humain. Par ailleurs, la Résistance avait une signification précise pour ceux qui avaient combattu contre les fascistes et les nazis dans le nord de la Péninsule – comme pour ceux qui les avaient soutenus ; toutefois, un pourcentage important d’Italiens n’avaient jamais vu ou connu un résistant et avaient été libérés par les Alliés. Si ces Italiens pouvaient admirer les vertus de leurs compatriotes, ils n’avaient pas directement vécu l’expérience de la Résistance, ce qui était d’autant plus important dans cette délicate période de transition qu’une autre partie des Italiens du Nord avaient mené une guerre civile contre la Résistance, au côté des nazis7. En 1945, ces Italiens fascistes avaient perdu et si le temps de la punition exemplaire, de l’épuration, de la vengeance et du blame and shame avait toutes sortes de fonctions, beaucoup d’Italiens, y compris les hommes politiques, comprenaient fort bien qu’il fallait tourner la page. Le front antifasciste sut utiliser l’idée, qui n’était pas encore un mythe, du « bon Italien » – ainsi que celle du « mauvais Allemand » – à cette fin.


Dans une guerre froide à son apogée, la convergence d’intérêts politiques nationaux et internationaux permit à l’idée du « bon Italien » de devenir un mythe. Le « bon Italien » ne pouvait pas avoir été responsable du génocide perpétré contre les Juifs, ni des crimes contre l’humanité commis dans les territoires occupés ou des crimes de guerre ; ce récit convenait aussi bien aux communistes italiens qu’à la démocratie chrétienne et aux Américains. Dans le contexte d’une paix somme toute non punitive, le mythe du « bon Italien » se prêtait à ces usages multiples. Les projecteurs se braquant loin des atrocités italiennes, le pas était franchi pour inventer le corollaire du mythe sur les occupations fascistes en Europe (bénignes) et la domination coloniale en Afrique (exemplaire).


« Brava gente »

Le corollaire du « gentil occupant » vint renforcer le mythe du « bon Italien ». Ce corollaire était indispensable pour plusieurs raisons. Les occupations et annexions fascistes en Europe restaient un trou noir dans la construction du mythe « brava gente », puisque les années d’occupation ne coïncidaient pas avec l’idée de la responsabilité unique de Mussolini et des « mauvais Allemands ». Quatre facteurs expliquent donc que le « gentil occupant » ait été associé au mythe des Italiani, brava gente.


Les ex-occupants, tout d’abord, étaient surtout des centaines de milliers de jeunes qui avaient perdu la guerre. Après la proclamation de Badoglio du 8 septembre 1943 confirmant l’armistice signé le 3 septembre avec les Anglo-Américains, et en raison [?] de la déroute de l’armée royale italienne, certains furent tués par les collaborationnistes grecs, yougoslaves, français, ou plus souvent par les ex-alliés allemands ; d’autres furent emprisonnés et envoyés en Allemagne comme travailleurs forcés. Beaucoup de soldats rentrèrent dans leurs villes et villages détruits sans aucune perspective d’avenir ; sur leur conscience pesaient leurs agissements individuels pendant les années d’occupation. Les hommes politiques comprirent qu’il s’agissait d’une masse de déracinés à regagner moralement et politiquement. Construire un récit autour d’une prétendue humanité envers les populations occupées fut un choix politique logique et compréhensible.


Si l’on se situe ensuite dans la perspective des ex-populations occupées, il ne faut pas oublier qu’aux occupants italiens succédèrent les occupant nazis. Ces derniers furent d’autant plus durs que le Reich était en train de perdre la guerre. La Solution finale fut immédiatement instaurée, et à l’efficacité croissante de la Résistance répondirent une répression féroce et des représailles indiscriminées contre les civils. Il est tout à fait compréhensible que pour ces derniers, la mémoire de l’occupation italienne se soit estompée, remplacée par une kyrielle d’horreurs, et qu’à la fin de la guerre la mémoire des occupations italiennes se soit évanouie. Par ailleurs, surtout en Yougoslavie, des soldats italiens rejoignirent les mouvements de résistance, ce qui contribua à effacer le souvenir de la répression italienne. Ce contexte particulier explique aussi le dicton populaire « una faccia, una razza8 », qui suggère l’idée d’une amitié italo-grecque remontant à la période de la Magna Grecia. Cette idée était en contradiction évidente avec les recueils de documents que le gouvernement grec présenta pour exiger des dommages de guerre en réparation des crimes commis par les Italiens entre 1941 et le 8 septembre 1943 – famine, torture et massacre de civils9.


Le mythe du « gentil occupant » s’articule également autour du prétendu sauvetage des Juifs des territoires occupés, sauvetage se mêlant au plus ample récit de la prétendue absence d’antisémitisme en Italie (ou des Italiens)10. Jusqu’à la chute du régime, à l’été 1943, le fascisme n’attenta pas à la vie des Juifs, même si la persécution antisémite fut féroce et sans merci. Tout de suite après la guerre, grâce notamment au zèle des fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères italien, qui avaient de bonnes raisons de se tenir à l’écart du régime fasciste afin d’éviter l’épuration, l’interprétation consista à prétendre que les fonctionnaires civils et les soldats de l’armée royale italienne avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir pour protéger les vies des Juifs. Aujourd’hui encore, l’idée du sauvetage et de la protection humanitaire des Juifs par le régime fasciste résiste. Le sauvetage humanitaire des Juifs des territoires occupés renforça le mythe du « bon Italien », ainsi que celui d’un antisémitisme de façade – opportuniste ou d’importation –, et finalement de l’humanité des Italiens.


L’historiographie internationale, enfin, a nourri cette idée reçue pendant des décennies.


Cet engrenage d’analyses erronées et de volonté politique expliquant le mythe du « gentil occupant » s’applique, mutatis mutandis, à la prétendue nature généreuse du colonialisme italien. En conclusion, ce qui pose problème n’est pas tant la généalogie du mythe, relativement facile à expliquer, ni son instrumentalisation pluridécennale par les hommes politiques italiens de tous bords, ni même son exploitation par le cinéma ou la littérature, mais son acceptation passive ou, pis, l’entretien nonchalant du mythe par des chercheurs. Très peu d’entre eux avant Angelo Del Boca ont eu le courage de défier la mémoire publique ; et certains l’alimentent encore aujourd’hui dans l’espoir de faire oublier les responsabilités qui pèsent non seulement sur le régime fasciste, mais aussi sur les Italiens.


Bibliographie sélective

Baldissara, Luca, et Pezzino, Paolo, Crimini e memorie di guerra : violenze contro le popolazioni e politiche del ricordo, Naples, Ancora del Mediterraneo, 2004.


Gentile, Emilio, « Le silence de Hannah Arendt. L’interprétation du fascisme dans Les Origines du totalitarisme », Revue d’histoire moderne & contemporaine, no 55/3, 2008, p. 11-33.


Labanca, Nicola, « History and Memory of Italian Colonialism Today », dans J. Andall et D. Duncan (éd.), Italian Colonialism : Legacy and Memory, Berne, Peter Lang, 2005, p. 29-46.


Perra, Emiliano, Conflicts of Memory : The Reception of Holocaust Films and TV Programmes in the Italian Press, 1945 to the Present, Oxford et Berne, Peter Lang, 2010.


Rodogno, Davide, Il nuovo ordine mediterraneo. Le politiche di occupazione dell’Italia fascista in Europa. 1940-1943, Turin, Bollati Boringhieri, 2003.


—, « La politique des occupants italiens à l’égard des Juifs en France métropolitaine. Humanisme ou pragmatisme ? », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, no 93/1, 2007, p. 63-77.


Santarelli, Lidia, « Muted violence : Italian war crimes in occupied Greece », Journal of Modern Italian Studies, vol. 9, no 3, 2004, p. 280-299.


Sarfatti, Michele, Gli ebrei nell’Italia fascista. Vicende, identità, persecuzione, Turin, Einaudi, 2007.


1. Signalons, dans une production imposante, deux ouvrages majeurs : Filippo Focardi, Il cattivo tedesco e il bravo italiano : la rimozione delle colpe della seconda guerra mondiale, Rome-Bari, Laterza, 2013, et Angelo Del Boca, Italiani, brava gente ? : un mito duro a morire, Vicence, Neri Pozza, 2005.


2. Michele Sarfatti, « Tra uccisione e protezione. I rifugiati ebrei in Kosovo nel marzo 1942 e le autorità tedesche, italiane e albanesi », La rassegna mensile di Israel, vol. 77, no 3, 2010, p. 223-242.


3. David Bidussa, Il mito del bravo italiano, Milan, Il Saggiatore, 1994.


4. Luigi Cajani, « The Image of Italian Colonialism in Italian History Textbooks for Secondary Schools », Journal of Educational Media, Memory and Society, vol. 5, no 1, 2013, p. 72-89.


5. Marie-Anne Matard-Bonucci, « D’une persécution à l’autre : racisme colonial et antisémitisme dans l’Italie fasciste », Revue d’histoire moderne & contemporaine, no 55/3, 2008, p. 116-137.


6. Hannah Arendt, Eichmann in Jerusalem. A Report on the Banality of Evil, New York, Penguin Books, 1993 ; Arno J. Mayer, Why did the Heavens not Darken ? The « Final Solution » in History, New York, Pantheon Books, 1988 ; Raul Hilberg, The Destruction of the European Jews, New Haven (Connecticut), Yale University Press, 2003.


7. Claudio Pavone, Una guerra civile. Saggio storico sulla moralità nella Resistenza, Turin, Bollati Boringhieri, 1991.


8. Le dicton « una faccia, una razza » fait référence à une prétendue similarité culturelle, de valeurs et même physique (même visage, même « race ») entre Grecs et Italiens. Bien que ce dicton soit en langue italienne, les Grecs l’utilisent plus souvent que les Italiens.


9. Office national hellénique des criminels de guerre, Les Atrocités des quatre envahisseurs de la Grèce : Allemands, Italiens, Bulgares, Albanais, Athènes, 1946.


10. En français, l’ouvrage de référence est celui de Marie-Anne Matard-Bonucci, L’Italie fasciste et la persécution des Juifs, Paris, Perrin, 2007.

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