3 德國人幾乎贏得了不列顛空戰。 作者:讓-克里斯托夫諾埃爾

 

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Les Allemands ont failli remporter la bataille d’Angleterre

par Jean-Christophe NOËL

Jusqu’à la fin de sa vie, l’Air Chief Marshal Keith Park est resté convaincu que les Allemands avaient failli remporter la bataille d’Angleterre au début du mois de septembre 19401. Cet officier général commandait alors le groupe 11 du Fighter Command2 qui regroupait les unités de chasse basées dans le sud-est de l’Angleterre. Elles étaient les plus exposées aux attaques allemandes et formaient depuis deux semaines un des objectifs privilégiés des raids. Selon lui, les dégâts sévères occasionnés par les bombardements commençaient à fragiliser dangereusement la défense aérienne de sa zone. Pourtant, à partir du 7 septembre, Hitler abandonne les aérodromes du groupe 11 à leur sort et lance la Luftwaffe à l’assaut de Londres. Il entend répondre aux bombardements nocturnes sur l’Allemagne ordonnés par Churchill le 25 août en représailles à un bombardement accidentel de la capitale britannique survenu le 24 août. Une nouvelle phase de la bataille débute. La pression est soudainement transférée des aviateurs du groupe 11 aux habitants de Londres. Les pilotes du Fighter Command combattent leurs adversaires avec une vigueur nouvelle et finissent par l’emporter. Les Allemands viennent de gâcher une formidable occasion de dominer le ciel anglais, occasion qui ne se représentera plus. La Royal Air Force (RAF) a gagné, mais avec une « faible marge3 ».

Cette vision s’ancre progressivement dans la mémoire populaire, notamment avec la sortie du film The Battle of Britain à la fin des années 19604. Après avoir assisté à plusieurs scènes montrant successivement des officiers généraux de la RAF se querellant à propos de la conduite de la bataille à la fin du mois d’août, des pilotes de chasse britanniques étant à bout de nerfs et même un couple de militaires – incarnés par Susannah York et Christopher Plummer – se livrant à des reproches plutôt que de s’abandonner à leur passion, le spectateur peut ressentir la tension et les doutes qui ont pénétré l’ensemble du camp britannique. La caméra se concentre alors sur le camp allemand. Le bombardement de Berlin marque une rupture. Hitler s’emporte lors d’un discours public et menace avec emphase les villes anglaises. Juste après, le Reichsmarschall Hermann Goering, commandant de la Luftwaffe – dont le rôle est joué par Hein Riess –, se déplace en grande pompe sur les bords de la Manche. Il assiste, euphorique, au passage des vagues de bombardiers se dirigeant vers Londres. Le spectateur est témoin, horrifié, des dégâts occasionnés dans la ville et prend la mesure des souffrances infligées à la population. Mais il comprend en même temps que le cours de la bataille a changé quand l’Air Chief Marshal Hugh Dowding, commandant le Fighter Command – interprété par Laurence Olivier –, affirme, lors d’une scène suivante, que « s’acharner sur Londres sera peut-être la plus grosse bêtise des Allemands5 ».

Ce récit classique de la bataille a cependant été remis en cause au cours du temps. Dans les années 1950, par exemple, Peter Fleming discute des capacités militaires réelles des Britanniques et de leur adversaire, souligne les déficiences allemandes et propose une autre vision des événements de 19406. Plus récemment, d’autres historiens reprennent sa thèse et l’affinent. Ils montrent que la Luftwaffe n’a jamais été en mesure de vaincre le Fighter Command et que la RAF l’a même emporté avec une « large marge »7. Confronté à ses propres problèmes, Park ignorait les faiblesses de la Luftwaffe et les difficultés qu’elle rencontrait. Les aviateurs allemands s’engagèrent en effet dans une bataille d’attrition sans la planification, le renseignement et les capacités logistiques nécessaires pour l’emporter face à un adversaire bien mieux préparé.

Une planification incomplète

La bataille d’Angleterre demeure un épisode dont les limites temporelles sont mal définies. Les avions allemands survolent la Grande-Bretagne avant juillet 1940 et continuent de bombarder de nuit les villes britanniques en 1941. Mais les vainqueurs ont tranché. Selon leur histoire officielle, la bataille se déroule du 10 juillet (attaque de convois maritimes dans la Manche) au 31 octobre 1940 (pause sensible des raids aériens par rapport aux semaines précédentes).

Cette bataille, le Führer n’en voulait pas. Après l’effondrement de la France, il s’attend à ce que le Royaume-Uni cherche une paix de compromis pour conclure un conflit mal engagé. Hitler, qui admire le peuple anglais, veut privilégier une solution diplomatique. Mais Churchill, Premier Ministre depuis le 10 mai 1940, est hostile à toute forme d’arrangement politique. L’option militaire prend progressivement plus de consistance. Hitler ordonne aux forces armées de débuter une planification exploratoire le 2 juillet pour préparer « la guerre contre l’Angleterre » et promulgue le 7 juillet une directive en ce sens8.

Trois conférences se tenant les 21, 25 et 31 juillet 1940 montrent que l’opération Seelöwe (« Lion de mer »), nom retenu pour désigner l’invasion par la mer de la Grande-Bretagne, peut conduire à un échec retentissant9. On ne débarquera donc sur les côtes anglaises qu’en dernier recours. Hitler cherche d’autres options. Il espère qu’une démonstration de puissance, comme le rassemblement d’une flotte de débarquement, ou encore l’attaque des voies maritimes ou de l’espace aérien britanniques, affaiblira la posture de Churchill et modifiera les rapports de force politiques à Londres. Son attention se focalise par ailleurs vers l’est. S’il battait Staline, il accomplirait le dessein historique qu’il s’est fixé en confisquant la terre des Slaves. Il isolerait aussi définitivement le Royaume-Uni en Europe, le privant de tout allié potentiel pour la poursuite de la guerre10.

Ces hésitations se répercutent au niveau stratégique. Les responsables militaires ne savent s’il faut qu’ils concentrent leurs efforts pour préparer une invasion ou pour débuter le siège du Royaume-Uni afin d’étouffer son économie de guerre. Seule certitude : la supériorité aérienne est indispensable dans les deux cas. Goering pense même qu’il s’agit d’une condition suffisante pour vaincre. La Grande-Bretagne sera vulnérable à toute offensive si ses Messerschmitt dominent le ciel du sud-est de l’Angleterre. L’issue politique sera inévitable. Désireux de rafler seul tous les lauriers de la gloire, il ordonne à la Luftwaffe de planifier l’opération Aigle, destinée à obtenir la suprématie aérienne, en ignorant la Wehrmacht ou la Kriegsmarine. Le sort de la Grande-Bretagne se jouera donc dans les airs.

Goering possède de nombreux atouts. D’un point de vue politique, il dispose du soutien tacite d’Hitler. D’un point de vue militaire, le moral de l’armée de l’air allemande est au plus haut, malgré des pertes substantielles essuyées au printemps 194011. Grâce à l’expérience acquise pendant la guerre d’Espagne et à la définition de nouvelles tactiques performantes, la Luftwaffe a battu tour à tour ses rivales. Les pilotes de chasse allemands ont conquis successivement les cieux polonais, norvégiens, hollandais, belges et français, n’essuyant qu’un échec relatif au-dessus de Dunkerque. Mieux, Varsovie s’est rendue fin septembre 1939 après de violents bombardements sur la ville, tandis que les Pays-Bas ont capitulé le 14 mai 1940 après un raid aérien destructeur au-dessus de Rotterdam – raid tuant 800 civils12.

Si l’issue de la bataille ne fait guère de doute pour Goering, les options de la Luftwaffe sont plus limitées qu’il y paraît. Les conceptions de la guerre aérienne au niveau opératif des aviateurs allemands procèdent largement des leçons retenues de la Première Guerre mondiale et de la guerre d’Espagne13. La Luftwaffe est d’abord pensée et organisée pour agir sur le champ de bataille, pour désorganiser et détruire les forces terrestres ennemies au cours d’une guerre menée selon un tempo rapide. Pour bien des aviateurs allemands, s’attaquer au tissu économique nécessite la mobilisation de moyens importants pour obtenir des résultats incertains ou longs à se concrétiser. L’industrie allemande valorise par ailleurs la production de bombardiers moyens, plus faciles et moins coûteux à construire que les bombardiers stratégiques. Enfin, le Bf 109, seul chasseur performant de la Luftwaffe, supérieur dans le plan vertical au Spitfire et au Hurricane, a un trop faible rayon d’action pour accompagner les bombardiers au cœur de l’Angleterre. La Luftwaffe n’est pas une armée de l’air stratégique.

Or le problème qui se pose aux grands chefs de la Luftwaffe est nouveau. Savoir soutenir l’avancée des panzers est peu utile pour vaincre une force aérienne dans la troisième dimension. Certes, la Luftwaffe a déjà su conquérir la supériorité aérienne en Pologne ou en France. Mais l’armée de l’air polonaise n’a en réalité offert qu’une résistance limitée, tandis que la domination était souvent locale pendant la campagne de France, comme au-dessus des ponts de franchissement de la Meuse. La bataille aérienne au-dessus de Dunkerque constitue à ce titre un sérieux avertissement.

Les aviateurs allemands se divisent donc sur la marche à suivre face à ce nouveau défi. Goering imagine l’affrontement à la manière d’une grande bataille terrestre où les deux camps feraient décoller chaque jour l’ensemble de leurs forces pour en découdre. Les pilotes allemands l’emporteront rapidement, car ce sont les meilleurs ! L’affaire sera rondement menée, ce qui correspond aux directives du Führer. Hitler a de fait fixé au 15 septembre la date finale des préparatifs de l’assaut amphibie. Il a annoncé qu’il prendrait la décision de débarquer éventuellement en Angleterre une ou deux semaines après le déclenchement des opérations aériennes, prévu pour le 5 août14. De leur côté, les commandants des deux Luftflotten (« flottes aériennes ») qui vont mener l’assaut principal contre la Grande-Bretagne s’opposent sur le contenu du plan Aigle. Le Generalfeldmarschall Kesselring, qui commande la Luftflotte 2, est un artilleur de formation. Il souhaite attirer les avions de chasse britanniques dans les airs pour les détruire et suggère d’attaquer Londres à cet effet. Hitler s’y oppose catégoriquement de crainte de déclencher des représailles. Le Generalfeldmarschall Sperrle, commandant de la Luftflotte 3, est pour sa part un aviateur de carrière. Il souhaiterait plutôt assiéger la Grande-Bretagne et propose d’isoler le pays en prenant pour objectifs ses ports et les convois de ravitaillement qui s’y rendent. Les chasseurs britanniques qui tenteraient de s’interposer seraient évidemment détruits15.

La planification de l’opération Aigle est finalement bâclée. Des objectifs de différentes catégories sont sélectionnés comme cibles, tels des ports, des sites industriels, des infrastructures de transport ou des aérodromes. Seul le fait d’attaquer semble compter, au détriment d’une vision stratégique cohérente. Par ailleurs, les deux Luftflotten planifient isolément leurs assauts, sans se coordonner. Deux assauts aériens séparés, sans synergie, s’organisent. La campagne aérienne commence ainsi sans réelle idée de manœuvre.

À l’inverse, du côté britannique aucune place n’est laissée à l’improvisation. Les orientations sont très claires. Le problème stratégique du Royaume-Uni est de maintenir la vie économique et le moral de la nation. Il faut à ce titre pouvoir « réduire le niveau des attaques dans des limites acceptables. Cela voudra nécessairement dire le remplacement des pertes humaines et des avions sur une échelle substantielle16 ». Le Fighter Command s’apprête donc à mener une bataille d’attrition dans les cieux et dans les usines de production.

Il peut notamment s’appuyer sur le système de défense aérienne le plus moderne de son temps, mis notamment en place par Dowding. Les stations radars, qui viennent tout juste d’être mises en service, peuvent fournir des informations tactiques essentielles sur les raids qui survolent la Manche ou la mer du Nord. Trente-quatre de ces stations s’étendent de Scapa Flow, base de la Royal Navy dans le nord de l’Écosse, à Pembrokeshire, au pays de Galles. Les données recueillies sont transmises par câbles enterrés vers l’état-major du Fighter Command à Bentley Priory. Elles sont complétées par les observations des 30 000 guetteurs à vue de l’Observer Corps.

Bentley Priory renvoie les informations traitées vers les états-majors des quatre groupes opérationnels qui se partagent la défense des cieux du Royaume-Uni. Chaque groupe est divisé en plusieurs portions géographiques, avec un Sector Airfield (« aérodrome de secteur ») à sa tête, qui dispose de moyens de commandement et de contrôle. Le groupe 11 comprend par exemple sept Sector Airfields pour vingt et un aérodromes. Une fois les ordres reçus de l’état-major du groupe, le Sector Airfield Commander décide du Squadron (« escadron ») qui décollera en fonction de son état de préparation. Les contrôleurs des stations radars guident les pilotes vers l’ennemi une fois qu’ils ont décollé. La force de ce système décentralisé est de répondre au principe d’économie des moyens. La RAF n’est pas contrainte de maintenir en vol des patrouilles inutiles sur tout le territoire, attendant d’improbables raids, avec pour seul résultat d’épuiser les hommes et le potentiel des machines. Les unités désignées par le chef de secteur décollent au bon moment et sont théoriquement guidées pour intercepter les avions allemands avec un avantage tactique.

De la Manche à la Tamise par les airs

La Luftwaffe entre progressivement dans la bataille, en attendant que des plans définitifs soient adoptés. À partir du 10 juillet 1940, elle tente d’étendre son emprise sur la Manche. Elle s’attaque aux convois maritimes, aux installations portuaires et maintient la pression sur la RAF en attirant les avions de chasse britanniques dans des combats aériens mortels17. Elle ne s’engage cependant pas à fond. Elle régénère son potentiel affaibli après les campagnes de mai et juin. De son côté, Dowding ne souhaite pas projeter et gâcher ses moyens inutilement au-dessus de la Manche, sur un terrain qui n’est pas le sien, avant que la grande bataille ne commence. Mais les pressions politiques sont fortes pour que le Fighter Command défende les navires de commerce, particulièrement vulnérables aux attaques des bombardiers allemands. De nombreux pilotes britanniques disparaissent néanmoins dans les eaux du Channel, la RAF ne disposant pas encore d’une organisation dédiée à la récupération des pilotes tombés dans la mer.

Au final, cette première phase de la bataille se révèle peu décisive. Entre le 10 juillet et le 7 août 1940, 24 000 tonnes de navires britanniques sont coulées, au prix de deux cent cinquante-huit chasseurs et bombardiers allemands détruits (dont quarante-six Bf 109 et trente et un Me 110). Le bilan est plutôt favorable pour la RAF, qui perd quatre-vingt-cinq Spitfire et Hurricane, soit un ratio de 3 contre 1 en faveur des pilotes britanniques, qui consolident en outre leur expérience18. Et si Douvres, Portsmouth ou Portland subissent plusieurs bombardements, les autres raids, dispersés, produisent peu d’effets19.

Le 12 août 1940 marque le début de la deuxième phase de la bataille. Les Allemands se lancent cette fois en force. Des attaques visent d’abord les stations radars du Kent, du Sussex et de l’île de Wight à Ventnor. Seule la station de Ventnor est sérieusement endommagée et ne fonctionne pas pendant onze jours. Mais le réseau de détection continue à émettre, incitant les Allemands à abandonner les attaques contre ce type d’objectif, qu’ils jugent décevantes. Le lendemain est baptisé le « jour de l’aigle » par Goering. Les raids systématiques contre le sud-est de l’Angleterre débutent. Les pilotes britanniques, qui rendent coup pour coup, se révèlent être de plus redoutables adversaires que ne l’avait espéré Goering. Le 13 août, la Luftwaffe perd quarante-sept avions, contre treize pour la RAF. Le 15, soixante-quinze avions allemands sont abattus, contre trente-deux britanniques. Park harcèle les raids sur tout leur trajet, envoyant en permanence un ou deux escadrons à leur rencontre. Il n’engage jamais toutes ses unités, refusant la bataille décisive et conservant toujours une réserve disponible.

La Luftwaffe doit corriger ses plans si elle veut précipiter la victoire. Le 19 août, le Fighter Command est désigné comme la cible prioritaire, même si certains sites sans intérêt opérationnel continuent d’être frappés. Des centres industriels, comme ceux de Liverpool ou Bristol, sont par exemple bombardés la nuit. Kesselring est chargé d’attaquer les aérodromes où sont basés les avions de chasse britanniques. Ceux-ci seront détruits au sol ou seront contraints de décoller et de combattre. La pression s’accentue alors progressivement sur le groupe 11. Les pilotes, surtout les plus expérimentés, sont exténués. Ils volent et combattent sans cesse, doivent encadrer les nouveaux arrivants et ne peuvent se reposer que quelques heures la nuit. Les pertes augmentent. Du 24 août au 6 septembre, le Fighter Command perd cent trois pilotes tués ou disparus et cent vingt-huit blessés sur un total de mille hommes20. Les infrastructures ne sont pas épargnées. Park écrira mi-septembre dans un rapport à Dowding que « les bombardements de jour ont causé des dommages étendus à cinq de [mes] aérodromes avancés, comme à six de mes sept Sector Stations21 ».

Pourquoi, dans ces conditions, les Allemands changent-ils brutalement de stratégie le 7 septembre en cessant leurs assauts contre les terrains d’aviation ? Ils se trompent en fait lourdement sur l’état réel de la RAF. Le service de renseignements de la Luftwaffe, sur lequel se repose Goering, est dirigé par le colonel Josef « Beppo » Schmid. Si ce dernier considère que la RAF est « l’ennemi le plus dangereux » pour la Luftwaffe, sa connaissance de l’adversaire est surtout livresque au début de la guerre. Il affirme par exemple que le Spitfire et le Me 110 se valent sensiblement22. Le temps n’arrange rien à l’affaire. Le 16 juillet, il publie un rapport indiquant que la Luftwaffe demeure supérieure à la RAF, négligeant ainsi les enseignements des derniers affrontements au-dessus de Dunkerque. Les évaluations des forces en présence sont également très approximatives. Fin août, les services de renseignements aériens allemands estiment que le Fighter Command a perdu 50 % des avions qu’il détenait au 8 août, contre seulement 12 % pour la Luftwaffe. Ils valident ainsi la stratégie suivie par la Luftwaffe, qui table sur un déclin rapide des forces vives de la RAF. Et début septembre, Goering est informé que les Britanniques ne disposeraient plus que de cent avions de chasse en service23.

Dans ce contexte, Kesselring pousse pour livrer le coup de grâce à la RAF et insiste de nouveau pour que Londres soit attaquée. Il déclare que le Fighter Command va se replier au nord de la capitale pour éviter sa destruction. Seules de lourdes attaques sur la capitale contraindraient les Britanniques à jeter leurs dernières forces dans la bataille. Sperrle, moins optimiste, estime que la RAF possède encore un millier d’avions. Goering, quant à lui, ne croit pas que des bombardements affecteront sensiblement le moral de la population24.

C’est Hitler qui tranche le débat qui anime les états-majors : Londres sera désormais l’objectif principal. Il est impossible de reconstruire le processus qui l’amena à prendre cette décision compte tenu des archives restantes25, mais il est probable qu’un faisceau d’arguments l’ait convaincu. Son désir de ne pas laisser impunis les bombardements de l’Allemagne, après l’attaque accidentelle de la capitale britannique du 24 août 1940, a bien sûr pesé. Il continue cependant d’interdire les bombardements aveugles sur la population, prouvant que la vengeance n’est pas la seule raison qui l’anime. La possibilité de parvenir à un dénouement positif et rapide, alors que la RAF est perçue comme exsangue, le motive probablement aussi. L’automne approche et le déclenchement de Seelöwe ne peut plus souffrir de retard. Enfin, il espère peut-être reproduire le coup gagnant de Rotterdam en frappant le centre de gravité politique du Royaume-Uni.

Commence alors la troisième phase de la bataille d’Angleterre, du 7 septembre au 31 octobre 1940. Les Britanniques sont initialement surpris par ce changement soudain d’objectif, mais leur organisation de défense aérienne fonctionne à nouveau pleinement. Ils profitent du fait que les Bf 109 s’enfoncent plus profondément en territoire ennemi et disposent de moins d’autonomie pour les combats aériens. Et Keith Park, à la tête du groupe 11, change de tactique. Il concentre le 15 septembre ses moyens contre les raids allemands qui se dirigent tous vers le même objectif. Ce ne sont pas quelques unités diminuées et à bout de souffle qui assaillent les bombardiers allemands, comme l’espère Goering. Dix-sept squadrons attaquent les raids allemands le matin du 15 septembre et quinze autres les frappent l’après-midi. Cinquante-six avions allemands sont abattus dans la journée (vingt-trois chasseurs et trente-trois bombardiers). Le 27 septembre, cinquante-sept avions allemands sont abattus26. La preuve est apportée que le Fighter Command reste un adversaire de taille et que la supériorité aérienne sur Londres ne peut être acquise à moyen terme. Le 12 octobre, Hitler n’a d’autre choix que de reporter l’opération Seelöwe au printemps 194127. La bataille aérienne se transforme lentement en un Blitz. La Grande-Bretagne est essentiellement frappée par des raids aériens nocturnes répétés, participant à une guerre de siège. La RAF n’a pas été défaite.

Le compte n’est pas bon

La concentration des attaques sur Londres coûta-t-elle la victoire à la Luftwaffe ? L’étude en détail de la campagne aérienne permet d’en douter. La défaite allemande a des causes plus structurelles. L’armée de l’air allemande a d’abord peu de chances de réussir. Theo Osterkamp, ancien as de la Grande Guerre et commandant de la Jagdgeschwader 51 au début de la bataille28, calcule en juillet que les Allemands devraient mobiliser l’ensemble de leurs 900 avions de chasse pour assurer dans la durée une présence significative au-dessus des plages de débarquement et bien protéger les têtes de pont. En acceptant une attrition aussi faible que 10 %, la chasse allemande devrait abattre cinq avions britanniques pour chaque perte afin de réduire le volume d’avions du Fighter Command de 50 %29. Dans les faits, elle ne parvint au mieux qu’à obtenir un ratio de 1,3/1 le 11 septembre et 1,4/1 le 14 septembre. Les pilotes de Bf 109 auraient finalement atteint un ratio moyen de 1,2/1 contre leurs adversaires au cours de la bataille, résultat très éloigné des calculs d’Osterkamp30.

La mauvaise compréhension du fonctionnement du Fighter Command est une autre raison fondamentale de la défaite des ailes nazies. La faiblesse du renseignement l’explique en partie. Mais la vision partielle de la guerre aérienne des aviateurs allemands est également à souligner. Ils ne tentent jamais de paralyser sérieusement le système de commandement et de contrôle de Dowding. Ils privilégient une vision comptable de la bataille, en espérant que les combats s’arrêteront faute de Spitfire ou de Hurricane. Ils n’explorent pas d’autres options qui peuvent se révéler plus efficientes. Le cas des Sector Airfields est de ce point de vue emblématique. Seulement une attaque d’aérodrome sur deux vise en moyenne ce type d’objectif, alors que les informations et les instructions essentielles, transmises par l’état-major du groupe 11 vers les escadrons, y transitent par les salles d’opérations sur place31. Le terrain de Biggin Hill détient par exemple le privilège douteux d’être le Sector Airfield le plus attaqué pendant la bataille. Il est assailli six fois en huit jours à partir du 30 août. Et pourtant, l’activité continue. Les aviateurs britanniques s’adaptent en dispersant les squadrons sur les terrains d’alentour, en construisant des salles d’opérations temporaires, en réparant rapidement les réseaux de communication et en rebouchant les cratères de bombe. Les Allemands manquent leur cible, dans tous les sens du terme. Seules des attaques maintenues dans le temps, visant spécifiquement les salles d’opérations et les câbles de communication en plein air auraient entravé le fonctionnement de ces bases32. L’inquiétude de Park se révèle au final peut-être exagérée. Dowding annote en ce sens le rapport alarmiste du commandant du groupe 11 de mi-septembre précédemment cité, en écrivant que « treize aérodromes du groupe (11) subirent un total de quarante attaques en trois semaines, mais [que] seuls Manston et Lympe furent incapables d’assurer une activité de vol de jour pendant une durée supérieure à quelques heures33 ».

L’attaque tardive des usines de production d’avions de chasse est un autre exemple du manque de recul des planificateurs allemands. La première offensive sur les usines de production de Spitfire intervient plus de deux mois après le déclenchement de la bataille. Le 24 septembre, les usines Supermarine à Southampton sont bombardées, sans résultat significatif. Deux jours plus tard, les bombardiers reviennent en force et larguent cette fois 70 tonnes de bombes. Ils parviennent à endommager sérieusement les chaînes de montage, qui seront définitivement abandonnées au profit de l’usine de Castle Bromwich, dans les Midlands. La production ne retrouvera son niveau de l’été 1940 qu’à la fin de l’année34.

La dernière cause structurelle qui explique le succès de la RAF est la supériorité britannique dans les domaines de la logistique et de la mobilisation des pilotes. Le Fighter Command ne manquera jamais d’avions pendant la bataille. Si ses pertes s’élèvent à 800 Spitfire et Hurricane du 11 août au 6 septembre, les unités de chasse réceptionnent au cours de ces quatre semaines un nombre égal d’avions neufs ou réparés. La situation s’améliore encore courant septembre. Entre le 7 et le 30, 440 avions sont perdus, mais 534 nouveaux appareils sont reçus des dépôts ou des usines dans le même temps35. Les pertes sont compensées par la production industrielle ou par la Civilian Repair Organisation (CRO), créée en octobre 1939 et dédiée à la réparation rapide des aéronefs endommagés. Quarante pour cent des avions réceptionnés par les escadrons sont ainsi des avions réparés par le CRO, qui remet en œuvre un avion endommagé en moyenne en six semaines36.

Les Allemands ne peuvent suivre un tel rythme. Pour l’année 1940, seulement 1 870 avions de chasse monoplaces sortent de leurs usines, contre 4 283 pour les Britanniques. L’attrition au combat ne peut être comblée de la même manière. Le Fighter Command et la Luftwaffe détiennent tous les deux environ 1 000 monoplaces de chasse au début de la bataille. Le 7 septembre, la Luftwaffe ne compte plus que 533 Bf 109, et le 1er octobre, seulement 27537. Les niveaux de production industrielle sont proches de ceux du temps de paix, du fait d’un effort de mobilisation tardif et d’une forte rivalité entre constructeurs qui provoque la dispersion des ressources. Par ailleurs, la Luftwaffe ne dispose pas d’une organisation de réparation performante comme la Civilian Repair Organisation. Les avions nécessitant plus de deux jours de réparation sont transférés par route ou voie ferrée vers des ateliers situés en Allemagne, ce qui retarde le début des réparations. L’organisation est en fait pensée pour une guerre courte, menée près du Reich.

La question du nombre de pilotes disponibles est souvent évoquée avec celle des avions. Elle inquiète particulièrement Dowding, qui la considère comme l’un des points faibles de son organisation. Il peut pourtant compter sur des réserves importantes. Les Operational Training Units (OTU), unités de transformation opérationnelle des jeunes brevetés, assurent 60 % de remplacement des pertes. Certes, le niveau des pilotes est faible. Certains ne totalisent que dix heures de vol sur Spitfire et n’ont jamais tiré à la mitrailleuse avec un avion. Mais ils font le nombre et peuvent protéger les aviateurs plus expérimentés qui sont, eux, décisifs en combat aérien. Des volontaires polonais ou tchécoslovaques sont aussi intégrés dans le Fighter Command. Ils se révèlent être de formidables combattants, très agressifs et motivés par leur désir de venger l’annexion ou l’invasion de leur pays38. Enfin, Dowding songe à intégrer des pilotes d’autres grands commandements (Bomber Command, Coastal Command ou Fleet Air Arm) qui sont un peu moins sollicités par les opérations.

Dowding serait probablement moins inquiet s’il connaissait les problèmes de personnel rencontrés par la Luftwaffe. Le Fighter Command dispose d’environ 300 pilotes de chasse de plus que la Luftwaffe en juillet, 500 en août et 700 en septembre39. L’armée de l’air allemande ne peut ainsi compter que sur 906 pilotes opérationnels en juillet et 735 en septembre40. Contrairement à la RAF, ses hommes abattus au-dessus de l’Angleterre, parvenant à survivre en sautant en parachute, sont systématiquement faits prisonniers et ne peuvent retrouver un cockpit. En même temps, elle ne parvient pas à former des navigants en nombre suffisant pour annuler ses pertes régulières41. Si ses standards restent exigeants au début de la bataille, ils déclinent à mesure que les pilotes expérimentés disparaissent et que les unités se dépeuplent. Le niveau moyen des unités de chasse, qui doivent intégrer de jeunes recrues, diminue. Par ailleurs, le moral des pilotes baisse quand ils voient la victoire leur échapper, mais constatent que le rythme des opérations ne faiblit pas. Un mal étrange se répand, appelé la maladie de la Manche (Kanalkrankheit). Des membres du personnel navigant sont frappés par de violents maux de ventre ou développent des ulcères. Et des missions sont annulées par des pilotes qui prétextent des pannes sur leurs avions, que leurs mécaniciens, pourtant consciencieux, se trouvent incapables de reproduire au sol42

Conclusion

Les Allemands n’ont pas failli gagner la bataille d’Angleterre. Hitler était indécis face au cas britannique, tandis que la Luftwaffe était incapable de concevoir et planifier une campagne aérienne décisive. Elle fut entraînée dans une bataille d’attrition par un adversaire parfaitement préparé qu’elle ne connaissait pas assez et sans détenir la supériorité logistique ou humaine.

Il convient toutefois de souligner qu’une grande part de l’inquiétude des aviateurs britanniques provenait de leur propre surestimation des capacités de la Luftwaffe. Les services aériens de renseignements britanniques pensaient que les Allemands disposaient de 5 800 avions en ligne en août 1940. La Luftwaffe ne disposait en fait que de 3 051 appareils, dont 2 054 étaient disponibles. Les Britanniques croyaient donc affronter l’équivalent de deux Luftwaffe, ce qui les incita à toujours agir dans le bon sens. À l’inverse, Goering pensait affronter un demi-Fighter Command, ce qui le poussa parfois vers les mauvaises options.

En outre, l’offensive aérienne alliée contre l’Allemagne de 1942 à 1945 allait montrer que la neutralisation d’une armée de l’air au-dessus de son territoire était un processus difficile. La Luftwaffe fut définitivement chassée du ciel allemand au printemps 1944, après deux années de campagne aérienne stratégique menée par les flottes de bombardement les plus puissantes de l’époque, soutenues par les industries aéronautiques les plus productives. Un tel processus était bien trop long et complexe à mettre en œuvre pour la Luftwaffe, qui ne disposait à l’été 1940 que de deux mois pour faire plier la RAF.

Bibliographie sélective

Bungay, Stephen, The Most Dangerous Enemy : A History of the Battle of Britain, Londres, Aurum Press, 2001 (éd. originale 2000), 498 pages.

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Lespinois, Jérôme de, La Bataille d’Angleterre, Paris, Tallandier, 2011, 192 pages.

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