29 維希政權透過犧牲外國猶太人來保護法國猶太人。 作者:羅伯特·O·帕克斯頓
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Le régime de Vichy a protégé les Juifs français en sacrifiant les Juifs étrangers
par Robert O. PAXTON
Le régime de Vichy a voulu « maintenir le processus de destruction à l’intérieur de certaines limites [qui] eurent essentiellement pour objet de retarder l’évolution du processus dans son ensemble… Quand la pression allemande s’intensifie en 1942, le gouvernement de Vichy se retranche derrière une seconde ligne de défense. Les Juifs étrangers et les immigrants furent abandonnés à leur sort, et l’on s’efforça de protéger les Juifs nationaux. Dans une certaine mesure cette stratégie réussit. En renonçant à épargner une fraction, on sauva une grande partie de la totalité ». Par un « compromis » qui consiste à impliquer la police française dans la déportation des Juifs étrangers, Laval a gagné « l’immunité temporaire » des Juifs de nationalité française1.
Ce jugement, avancé par le grand politologue américain Raul Hilberg dans sa somme – The Destruction of the European Jews – a longtemps fait figure de vérité d’Évangile. En rendant les Allemands seuls responsables du processus, il a aussi renforcé la thèse de Pierre Laval qui, avant son exécution, prétendit n’avoir fait intervenir la police française contre les Juifs étrangers que pour sauver les Juifs français2.
Cette idée mérite examen, au vu du bilan relativement modeste de la Shoah en France : 25 % des Juifs de France en furent victimes, un pourcentage qui classe le pays au troisième rang des nations épargnées derrière le Danemark et l’Italie. L’exploit danois du transfert de la presque totalité de sa petite population juive en Suède, tardivement et avec la complicité d’un fonctionnaire allemand, est justement célèbre3. Le cas italien ressemble davantage à celui de sa sœur latine. L’Italie fasciste a pris ses propres mesures discriminatoires contre les Juifs à partir de 1938. Avant l’occupation de l’Italie par les Allemands et la création du régime fantoche de Salò en septembre 1943, les autorités fascistes, tout en enfermant de nombreux Juifs étrangers domiciliés dans la péninsule et en en expulsant d’autres de leurs zones d’occupation, ont généralement refusé de livrer à leurs alliés les Juifs sous leur contrôle, tant chez elles que dans les territoires occupés par leur armée. Les historiens italiens tendent aujourd’hui à attribuer ce refus moins aux sentiments humanitaires qu’à un désir de se montrer indépendantes d’un Reich dominateur4. Après septembre 1943, les Allemands ont déporté les Juifs de la moitié nord de l’Italie qu’ils occupaient, avec l’aide des forces de Salò. Mais la faiblesse de l’antisémitisme dans la population italienne et l’assimilation des Juifs expliquent au total que le bilan de la Shoah en Italie ne soit que de 16,5 %5.
Ce que Vichy a fait
Les défenseurs de Vichy ont su exploiter le chiffre relativement bas des victimes françaises de la Shoah. Ancien commissaire général aux questions juives, Xavier Vallat écrivit après la Libération que « le gouvernement du Maréchal a le droit de dire que c’est grâce à sa politique que 95 % des Juifs français sont encore vivants6 ». Vallat exagérait : un tiers des 76 000 Juifs déportés de France entre 1942 et 1944 étaient des citoyens français et quelque 15 % des Juifs citoyens français moururent7. Ce type de raisonnement à partir du bilan final reste cependant influent. Encore plus grave, il occulte la façon dont le gouvernement de Vichy a aggravé le sort de tous les Juifs vivant en France dès les premiers jours, qu’ils fussent nationaux ou étrangers. Dès juillet 1940, le régime de Vichy s’est activé pour réduire la présence juive dans la vie politique, économique et culturelle de la France. Ce projet ne doit rien aux pressions directes des Allemands (à ce moment précis, les occupants voulaient expulser leurs propres Juifs vers la zone non occupée). Les mesures antijuives de Vichy ne distinguent alors aucunement citoyens et étrangers. Deux mesures seulement – la loi du 27 septembre 1940 instituant les groupements de travailleurs étrangers et la loi du 4 octobre 1940 autorisant l’enfermement des Juifs étrangers – se limitent aux seconds. Les autres mesures de Vichy ont même pu frapper les nationaux plus durement que les étrangers, à commencer par l’exclusion de la fonction publique – qui frappait par définition des citoyens – et l’aryanisation, les nationaux étant en règle générale mieux nantis.
Avant que s’amorcent les déportations en 1942, les Juifs de citoyenneté française sont déjà spoliés, déracinés et dispersés, et répertoriés dans les infâmes fichiers. Affirmer que Vichy a voulu « dès le début protég[er] les Juifs français8 » relève donc du contresens absolu. Le régime envisage tout au plus d’exempter de ses restrictions certains anciens combattants et scientifiques éminents, des exemptions rarissimes qui allèrent en diminuant, et qui, in fine, ne protégèrent personne de la déportation.
De même, la propagande de l’État français vise les Juifs anciennement établis en France avec une animosité particulière. Le vitriol déversé sur Léon Blum s’explique en partie par la panique provoquée à droite par l’élection du Front populaire9. Xavier Vallat croit que les Juifs comme Blum cherchent à dominer mais ne s’assimilent jamais. Quelques héros de guerre mis à part, les Juifs, pour cet antisémite patenté, sont « le peuple que la malédiction divine a condamné à ne plus avoir de patrie10 ».
Les mesures antisémites de Vichy s’enracinent dans le terreau des années 1934-1939. L’arrivée de nombreux réfugiés juifs dans un contexte de dépression économique et de crainte d’une nouvelle guerre, ainsi que la nomination de Léon Blum comme président du Conseil, le premier Juif et le premier socialiste à occuper ce poste, à l’issue de l’élection polarisante de 1936, ressuscitèrent l’antisémitisme qui avait somnolé depuis la Grande Guerre. Puis la défaite de mai-juin 1940 déclencha une chasse aux coupables, visant au premier chef les Juifs et la gauche.
Que veulent les Allemands ?
À ce moment précis, les Allemands ne cherchent pas encore à brimer les Juifs de la zone non occupée. Depuis 1938, leur politique vise à expulser brutalement les Juifs de leur territoire et des zones qu’ils occupent. L’extermination reste encore latente11. Dans cette optique, ils considèrent la zone de Vichy comme l’un des meilleurs « dépotoirs » pour leurs Juifs, maintenant que les Français ont du mal à les exclure12. Le 22 octobre 1940, au moment même où Hitler s’apprête à rencontrer le maréchal Pétain à Montoire, les gauleiters de la Rhénanie et du Palatinat expédient 6 504 Juifs allemands en zone sud, avec de maigres bagages. Après des journées entières de palabres, ces malheureux finirent au camp français de Gurs. Cet exemple est le plus célèbre des nombreux cas d’expulsion de Juifs par les Allemands vers la France de Vichy13.
Ce n’est qu’en février 1941 que Theodor Dannecker, le fonctionnaire chargé par Eichmann de gérer la situation des Juifs de France, commence à pousser Vichy vers des mesures plus extrêmes. À son initiative, Vichy crée le Commissariat général aux questions juives en mars de la même année. La politique allemande envers les Juifs se durcit radicalement à partir du 21 août 1941, quand des résistants français commencent à assassiner des officiers allemands. Les occupants réagissent brutalement. Hitler ordonne que des dizaines d’otages soient fusillés pour chaque officier allemand exécuté. Le ministre français de l’Intérieur, Pierre Pucheu, prend sur lui de désigner les otages pour prouver la souveraineté de son gouvernement. Il les puise dans les prisons, sans paraître vouloir distinguer entre citoyens et étrangers.
Un nombre disproportionné de Juifs de nationalité française se trouvent donc emprisonnés au moment de cette sélection, pour deux raisons. D’une part, la police de Vichy a interné dès octobre 1940 les militants communistes, y compris de nombreux citoyens juifs ; à partir de l’invasion de l’Union soviétique par Hitler en juin 1941, les arrestations de ceux que l’on baptise désormais les « judéo-communistes » s’intensifient14. D’autre part, la justice se montre plus sévère à l’encontre des Juifs, nationaux ou non, accusés d’infractions de droit commun (marché noir, rationnement)15. En septembre 1941, la proportion de Juifs, parfois français, parmi les otages exécutés s’élève à 25 %, et à 6 % en tout, alors que leur proportion dans la population française n’atteint pas 1 %16. Vichy a essayé, sans succès, de faire libérer les anciens combattants, mais pas tous les citoyens. Aucun otage n’a été sauvé du fait d’être citoyen français.
Les autorités d’occupation ont déjà commencé à arrêter en masse les Juifs de la zone occupée. Exécutée par la préfecture de police de Paris sur demande allemande, la première rafle, le 14 mai 1941, vise des Juifs étrangers et apatrides. Mais la deuxième, les 20-25 août 1941 comprit 1 500 Juifs de citoyenneté française sur les 4 200 arrêtés. Cette fois, les policiers allemands et français se partagèrent le travail. La rafle du 12 décembre 1941, conduite exceptionnellement par la seule police allemande, saisit 743 Juifs français de milieux aisés, parfois éminents.
Les autorités françaises comprennent que les arrestations de Juifs citoyens bafouent la souveraineté de leur État. On entend ce son de cloche pour la première fois le 5 mars 1941 quand l’amiral Darlan, nouveau vice-président du Conseil, se présente à l’ambassadeur allemand Otto Abetz. Pétain, déclare Darlan, voulait distinguer entre « les Juifs installés en France qui s’étaient distingués à la guerre et les Juifs immigrés17 ». L’amiral confia ultérieurement à son conseiller Henri Moysset que son but était de « ne pas embêter les vieux Juifs français18 ». Pour eux, les Juifs naturalisés n’étaient pas tout à fait français.
Fin 1941 la situation des Juifs de France, citoyens autant qu’étrangers, se dégrade encore. L’amende d’un milliard imposée à la communauté juive le 14 décembre 1941 comme punition pour l’assassinat d’officiers allemands affecte surtout les citoyens puisqu’elle est acquittée par la confiscation de comptes en banque. En décembre 1941, le général Otto von Stülpnagel, le commandant en chef militaire, décide de déporter les otages plutôt que de les exécuter, espérant ainsi moins troubler l’opinion française. Le premier train de représailles – souvent considéré à tort comme le premier train de la Solution finale – s’ébranle pour Auschwitz le 27 mars 1942. Beaucoup, peut-être la majorité, des 1 112 passagers sont de nationalité française19. Un deuxième convoi de représailles part le 5 juin. Parmi les 933 passagers figurent 79 Français20.
La crise des otages a provoqué de vives tensions entre Vichy et les Allemands, mais l’État français n’intervient – en vain – que pour quelques notables comme l’éminent avocat et sénateur Pierre Masse. Il n’a élevé aucune objection de principe – alors qu’il aurait pu s’appuyer soit sur la convention de Genève, soit sur les conventions d’armistice – contre la déportation en représailles des Juifs de citoyenneté française.
Fin mai 1942 surgit la crise de l’étoile jaune. Craignant que l’opinion ne soit sérieusement froissée par cette marque infamante pour les personnes21, les autorités vichystes en refusent le port dans leur zone. Mais elles n’essaient pas d’en exempter les citoyens français en zone occupée. La question de la citoyenneté s’élève tout de même : certaines nationalités en sont dispensées (Italiens, Turcs, Anglais et Américains). De bonnes âmes s’indignent de voir des Juifs étrangers se promener librement sans étoile pendant que les Français subissent cette humiliation22.
Tout en refusant l’étoile en zone sud, Vichy impose le 11 décembre 1942 sa propre forme de marquage, qui expose tous les Juifs, citoyens inclus, au danger mortel : l’apposition de la mention « Juif » sur les cartes d’identité et de ravitaillement. Aucune possibilité d’y échapper si on veut manger.
La Solution finale en France
L’étoile annonce l’application de la Solution finale à la France. La décision d’Hitler de tuer tous les Juifs d’Europe, prise probablement en décembre 1941 quand les États-Unis entrèrent en guerre, confronte brutalement le régime à la question du sort des Juifs de citoyenneté française. Vichy découvre le 6 mai 1942, pendant la visite d’installation de Carl Oberg comme chef de la police allemande en France, que les Allemands organisent des trains pour ramener des Juifs « à l’est ». René Bousquet, chef de la police de Vichy, propose alors à Oberg, de sa propre initiative, que la France livre des Juifs étrangers de la zone non occupée pour remplir ces trains23. Les autorités françaises s’acquittent de cette promesse sans demander en contrepartie que les Juifs français soient épargnés. Ainsi, elles livrent 10 000 Juifs étrangers et apatrides parce qu’elles estiment que la France a reçu trop de réfugiés et doit s’en débarrasser – et non comme une monnaie d’échange pour négocier le sauvetage des Juifs citoyens. Hilberg s’est trompé sur ce point : Vichy ne voulait pas « retarder l’évolution du processus dans son ensemble24 », mais renvoyer les réfugiés étrangers « chez eux25 ».
À partir du troisième train, du 22 juin 1942, la déportation intégrale de tous les Juifs de France commence. Ce train convoie 435 citoyens français, dont 21 femmes26. Et déporte, pour la première fois, des Juives. Puis 42 trains, charriant chacun un millier de victimes, se succèdent entre le 25 juin et le 11 novembre 1942.
Pétain refuse d’abord que la police française participe à ces déportations, mais le 4 juillet Vichy décide de contribuer activement à l’arrestation et à la déportation de Juifs étrangers. Si l’Allemagne en porte la responsabilité primordiale, l’État français est complice. Car, non contentes de livrer au Reich les 10 000 Juifs non français promis de la zone non occupée (y compris les victimes des expulsions nazies d’octobre 1940) – une zone épargnée de la moindre présence allemande –, les autorités françaises assument également, pour le compte de l’occupant, l’arrestation de dizaines de milliers de Juifs étrangers à travers toute la zone occupée en juillet-août 1942 et de nouveau en février 1943. Par les accords Bousquet-Oberg de juillet-août 1942, Vichy a obtenu la quasi-indépendance de la police française, au prix d’accomplir ces sinistres besognes lui-même. La rafle du Vél’ d’Hiv qui frappe Paris le 16 juillet 1942 n’en est que le cas le plus célèbre.
Mais quid de l’arrestation de Juifs nationaux par la police française ? La police de Vichy n’a jamais hésité à arrêter des Juifs de citoyenneté française, tant pour des infractions aux lois antijuives que pour des délits de droit commun, et elle continuera à le faire jusqu’à la fin. Mais l’arrestation pour déportation pose la question de la souveraineté française. Le 2 juillet 1942, Bousquet annonce à Dannecker qu’« à la suite d’une intervention du Maréchal », la police française ne ferait pas les arrestations voulues. Les Français « n’avaient rien contre les arrestations elles-mêmes », affirma Bousquet, proposant que les forces d’occupation s’en chargent. « Seule leur exécution par la police française était “gênante” pour Paris27. » Autrement dit, Vichy protège les apparences, et non ses citoyens juifs. Quand Laval propose que la police française arrête les Juifs non français, les Allemands acceptent sans difficulté que les Juifs français partent ultérieurement. Après tout, ils agissent de même et de leur propre volonté en Belgique, où ne siège aucun gouvernement autochtone28. Et d’expliquer clairement à Laval qu’il ne s’agit que d’un report : tous les Juifs partiront à la fin, sans égard pour leur nationalité29.
Des refus bien limités
Une légende fausse contient souvent un germe de vérité. Vichy a bien gagné un report temporaire de la déportation de Juifs de citoyenneté française. Il faut noter le caractère limité de cet accomplissement. À notre connaissance, Vichy n’a jamais émis d’ordre interdisant à la police française d’arrêter des Juifs citoyens en raison de leur identité ethnique ou raciale. Vichy n’a jamais insisté auprès des Allemands pour qu’aucun Juif français ne soit déporté. Bousquet n’avait-il pas affirmé le 2 juillet 1942 que Vichy « n’avait rien contre les arrestations elles-mêmes30 » ? En revanche, la Finlande et la Bulgarie ont refusé tout net la déportation de leurs nationaux, sans souffrir de graves conséquences.
Vichy a probablement sous-estimé sa capacité de dire « non ». Les autorités militaires allemandes, comme Werner Best, chef de l’administration civile auprès du commandant en chef allemand en France, cherchent généralement l’ordre et le calme en France, en mobilisant le plus faible investissement allemand en hommes et en argent, afin de maintenir l’imposante contribution française à l’économie de guerre allemande31. Les SS sont plus agressifs, mais Dannecker est renvoyé en août 1942 et son supérieur immédiat, Helmut Knöchen, accepte sans broncher que les Juifs français ne partent que plus tard32.
De fait, Vichy n’a jamais cessé d’arrêter des Juifs de citoyenneté française et de les livrer aux Allemands. Ceux « qui se sont manifestés par crimes ou délits » sont immédiatement envoyés à Drancy et à leur mort33. Dès qu’ils peuvent être désignés comme « criminels », ils ne méritent plus la protection de l’État. Fin mai 1943, suivant l’évacuation en janvier du vieux port de Marseille, à la demande de Berlin, 782 Juifs marseillais, en majorité citoyens français, sont déportés à Sobibór. Bousquet se joint aux Allemands pour surveiller en personne cette opération.
En 1943, le rythme des départs se ralentit. De 42 000 Juifs déportés en 1942 – action accomplie principalement par la police et l’administration françaises –, le chiffre baisse en 1943 à 17 000. En août 1943, Pétain refuse de dénaturaliser en bloc des Juifs devenus français depuis 1927, préférant procéder au cas par cas. La réaction des autorités d’occupation à ce nouveau refus est beaucoup moins violente que la réaction d’Abetz au renvoi de Laval en décembre 194034.
En 1944, le tempo des déportations s’accélère de nouveau. Quinze mille Juifs partent pendant les premiers huit mois de 1944, résultat d’un effort allemand accru, et aussi de l’installation par Vichy de Joseph Darnand comme secrétaire général au maintien de l’ordre. À Bordeaux, le 10 janvier 1944, la police française arrête 228 Juifs français, sur ordre allemand, Laval et Darnand ayant décidé d’obtempérer35.
Vers la fin, de petites équipes de policiers allemands sévissent en zone non occupée. Elles ne distinguent pas entre Français et étrangers. La réticence croissante de la police française est plus que compensée par le zèle d’autres services officiels, comme la Milice et la Police aux questions juives – remplacée en août 1942 par le Service d’enquête et de contrôle. Sans pouvoirs d’arrestation, la PQJ/SEC traque les Juifs, y compris des nationaux, qu’elle signale aux polices française et allemande.
Le bilan final
Au total, un tiers des 76 000 Juifs déportés de la France à leur mort, soit environ 24 000, étaient des citoyens français. Quelque 8 000 étaient des enfants nés en France de parents étrangers, ayant accompli les formalités nécessaires pour devenir citoyens. Huit mille étaient des adultes naturalisés36.
Si les Juifs ont été déportés pour courir à leur mort, qu’ils fussent nationaux ou étrangers, dans une moindre proportion que dans les autres pays occupés, ce bilan n’est pas à porter au crédit du gouvernement de Vichy. La zone sud aurait pu être un havre de répit. Les organisations caritatives autorisées à fonctionner en zone sud, par exemple, sauvèrent beaucoup de vies. Les enfants juifs restèrent à l’école, sauf en Algérie, et comme les petits immigrés parlaient bien le français, cela rassura les sauveteurs. Mais ces mesures positives ont été plus que compensées par les mesures d’exclusion et de discrimination appliquées en zone sud par les autorités vichystes. D’autres facteurs ont limité le nombre des départs. Le facteur temps est primordial : la libération précoce de la France en août 1944 stoppa net les déportations, au moment même de leur intensification. L’hésitation croissante de la police française à participer aux rafles eut un effet. Les grands espaces de la France rurale permirent aux proscrits de se cacher, aidés par un nombre inconnu mais considérable de sauveteurs français.
L’influence de l’opinion publique sur le déroulement de la Solution finale est difficile à apprécier. En général, la présence d’antisémitisme le facilite, comme le suggère un exemple belge : 67 % des Juifs d’Anvers, où une milice flamande antisémite sévissait, furent déportés, contre 37 % des Juifs de Bruxelles37. En revanche, les gestes de sympathie semblent avoir eu peu d’impact, comme le confirme l’image de la grève déclenchée aux Pays-Bas en février 1941 pour protester contre les mesures antijuives.
L’opinion française sous Vichy, enfin, reste plutôt opaque dans un cadre privé d’élections et de libre information. Elle paraît fragmentée, dissimulée, et fixée sur des soucis personnels38. Le public français semble avoir accepté le programme antijuif de Vichy, entre 1940 et 1942, avec un mélange d’indifférence et de satisfaction. En revanche, les incidents liés aux déportations durant l’été 1942, surtout en zone non occupée, soulevèrent une vague d’indignation. Laval l’évoque dans ses négociations avec les Allemands, sans gagner plus qu’un report temporaire des déportations de citoyens français.
Les actions de sauvetage ont certainement réduit la mortalité juive en France, mais il n’est pas évident qu’elles y aient été plus fréquentes qu’ailleurs. De plus, des délateurs, acheteurs de propriétés aryanisées et agents payés pour débusquer des Juifs cachés, sévissaient. Il est probable que les sauveteurs ont plus volontiers aidé leurs concitoyens que les étrangers, à l’exception notable des enfants, qui étaient bien scolarisés et utiles à la ferme. Dès février 1943, le public semble avoir détourné sa sympathie des Juifs pour la porter sur les victimes du STO39.
Tous les pays assujettis à la Solution finale ont tenté de protéger leurs citoyens, avec des fortunes diverses. Les études comparatives montrent que la volonté et les capacités allemandes constituent le facteur le plus déterminant, suivi de près par la complicité de la police et de l’administration locales40. En France les Allemands n’ont jamais disposé d’assez de personnel pour agir eux-mêmes contre les Juifs aussi vigoureusement qu’ils le firent plus près du front de l’Est. En Hongrie, par exemple, les nazis ont pu déporter 424 000 Juifs en huit semaines à l’été de 1944.
Le nombre des victimes de la Shoah en France a été relativement réduit. Mais il aurait dû être moindre encore, proche de la proportion italienne, si Vichy n’avait pas aggravé la situation de tous les Juifs vivant en France, y compris les citoyens français. Plus de deux ans après avoir imposé des mesures draconiennes contre tous les Juifs, Vichy a tardivement essayé de freiner l’arrestation et la déportation de ses citoyens juifs. Mais ces efforts ont été d’une efficacité plus limitée que ceux de l’Italie fasciste avant Salò, de la Bulgarie ou de la Finlande. Le constat s’impose donc clairement : Vichy a au total aggravé la situation des « vieux Juifs français » face à la Solution finale nazie.
Bibliographie sélective
Bruttmann, Tal, Au bureau des Affaires juives. L’administration française et l’application de la législation antisémite (1940-1944), Paris, La Découverte, 2006.
Joly, Laurent, Vichy dans la « Solution finale » : histoire du Commissariat aux questions juives (1941-1944), Paris, Grasset, 2006.
Klarsfeld, Serge, La Shoah en France, Paris, Fayard, 2001.
Marrus, Michael R., et Paxton, Robert O., Vichy et les Juifs, nouvelle édition, Paris, Calmann-Lévy, 2015.
Zalc, Claire, Bruttmann, Tal, Ermakoff, Ivan, et Mariot, Nicolas (dir.), Pour une microhistoire de la Shoah, Paris, Le genre humain/Le Seuil, 2012.
1. Le livre de Hilberg, The Destruction of the European Jews (New Haven, Connecticut, Yale University Press, 2003), a été traduit tardivement en français : Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d’Europe, Paris, Fayard, 1988, p. 523, 549 et 550. Ce passage n’a pas été changé dans les éditions françaises ultérieures.
2. Laval parle. Notes et mémoires rédigés à Fresnes d’août à octobre 1940, Paris, À l’enseigne du cheval ailé, 1948, p. 105.
3. Bo Lidegaard, Countrymen. The Untold Story of How Denmark’s Jews Escaped the Nazis, of the Courage of Their Fellow Danes – and of the Extraordinary Role of the SS, New York, Alfred Knopf, 2013.
4. Davide Rodogno, « Histoire et historiographie de la politique des occupants italiens à l’égard des Juifs dans les Balkans et la France métropolitaine (avril 1941-septembre 1943) », Revue d’histoire de la Shoah, no 204, mars 2016, p. 175-298.
5. Michele Sarfatti, La Shoah in Italia, Turin, Einaudi, 2005, p. 99-121.
6. Xavier Vallat, Le Nez de Cléopâtre. Souvenirs d’un homme de droite (1918-1945), Paris, Éditions Les Quatre fils Aymon, 1957, p. 260.
7. Ce chiffre est approximatif, les documents officiels de la République française ne relevant ni la religion ni l’identité ethnique d’un citoyen.
8. Pour les mots « dès le début », voir Alain Michel, Vichy et la Shoah, enquête sur le paradoxe français, Paris, CLD éditions, 2012, p. 233.
9. Pour les paroles venimeuses dirigées contre Blum par la presse collaborationniste au moment du procès de Riom, voir Pierre Birnbaum, Léon Blum, un portrait, Paris, Le Seuil, 2016, p. 193-197.
10. Laurent Joly, Xavier Vallat (1891-1972). Du nationalisme chrétien à l’antisémitisme d’État, Paris, Grasset, 2001, p. 189.
11. Saul Friedländer, L’Allemagne nazie et les Juifs, t. 1, Les Années de persécution, Paris, Le Seuil, 1997, p. 286, 308 et passim.
12. Avant 1940 la France a pu refouler les Juifs expulsés par les Allemands. Ibid., p. 299.
13. Michael R. Marrus et Robert O. Paxton, Vichy et les Juifs, nouvelle édition, Paris, Calmann-Lévy, 2015, p. 26 et 27.
14. Ibid., p. 247.
15. Virginie Sansico, « “Mon seul défaut est d’être de race juive.” La répression judiciaire contre les Juifs sous le régime de Vichy », dans Claire Zalc, Tal Bruttmann, Ivan Ermakoff et Nicolas Mariot, Pour une microhistoire de la Shoah, Paris, Le Genre humain/Le Seuil, 2012, p. 265-284.
16. Gaël Eismann, « Représailles et logique idéologico-répressive. Le tournant de l’été 1941 dans la politique répressive du commandant militaire allemand en France », Revue historique, 1/2014, no 669, janvier 2014, p. 121.
17. Abetz à Ribbentrop, le 6 mars 1941, DGFP, série D, vol. XII, p. 228, extraits dans Serge Klarsfeld, La Shoah en France, t. 2, Paris, Fayard, 2001, p. 78.
18. Darlan à Moysset, 15 janvier 1942, AN, AGII 536CC 130B.
19. Serge Klarsfeld, La Shoah en France, t. 2, op. cit., p. 347. On n’a pas de chiffres précis pour ce premier convoi. Il s’agit principalement de Juifs raflés en août 1941, en partie citoyens, venant de Drancy, et de ceux raflés en décembre 1941, tous citoyens, venant de Compiègne.
20. Ibid., p. 386.
21. Amiral Darlan à Fernand de Brinon, 21 janvier 1942. Centre de documentation juive contemporaine, CCXVI-4 ; voir aussi Serge Klarsfeld, La Shoah en France, t. 2, op. cit., p. 317.
22. Renée Poznanski, Être juif en France pendant la Seconde Guerre mondiale, Paris, Hachette, 1994, p. 359.
23. Schleier à Berlin, 11 septembre 1942, Auswärtiges Amt : Inland IIg 187 ; voir aussi Serge Klarsfeld, La Shoah en France, t. 3, Paris, Fayard, 2001, p. 1087 et 1088.
24. Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d’Europe, op. cit., p. 523.
25. Laval déclare de manière véhémente aux diplomates et aux représentants d’organisations caritatives internationales qu’il voulait se débarrasser des réfugiés étrangers. Michael R. Marrus et Robert O. Paxton, Vichy et les Juifs, op. cit., p. 375 et 376.
26. Serge Klarsfeld, La Shoah en France, t. 2, op. cit., p. 417.
27. Ibid., p. 449 et 450. Le mot « gênante » est en français dans le texte allemand ; c’est indubitablement celui employé par Bousquet.
28. Maxime Steinberg, « Le paradoxe français dans la Solution finale à l’ouest », Annales : économies, sociétés, civilisations, mai-juin 1993, p. 588 et 589.
29. Par exemple, Röthke, note du 13 août 1942 ; Klarsfeld, La Shoah en France, t. 2, op. cit., p. 711 et 712.
30. Voir la note 28.
31. Ulrich Herbert, Werner Best, un nazi de l’ombre (1903-1989), Paris, Tallandier, 2010.
32. Knochen à Berlin, 25 septembre 1942 ; Serge Klarsfeld, La Shoah en France, t. 3, op. cit., p. 1156. Abetz lui-même propose une telle solution le 2 juillet, ibid., t. 2, p. 445.
33. Röthke, note du 13 août 1942 ; Serge Klarsfeld, La Shoah en France, t. 2, op. cit., p. 711 et 712 ; note, sous-direction des Affaires juives, préfecture de police, 16 février 1944, ibid., t. 3, p. 1774-1776.
34. Knochen exprime sa déception et celle probable du Führer, et déclare que les Allemands feront eux-mêmes toutes les arrestations (ce qui est au-delà de leurs moyens). Hagen, note du 25 août 1943 ; Serge Klarsfeld, La Shoah en France, t. 3, op. cit., p. 1631.
35. Serge Klarsfeld, La Shoah en France, t. 3, op. cit., p. 1739-1743. Maurice Papon à Bordeaux demande l’avis de Laval et de Darnand avant d’agir.
36. Serge Klarsfeld, La Shoah en France, t. 3, op. cit., p. 1921.
37. Lieven Saerens, « Antwerp : Attitudes toward the Jews from 1918 to 1940 and Its Implications for the Period of the Occupation », dans Dan Michman (dir.), Belgium and the Holocaust : Jews, Belgians, Germans, Jerusalem, Yad Vashem, 1998, p. 159 sq.
38. L’étude classique reste celle de Pierre Laborie, L’Opinion française sous Vichy, Paris, Le Seuil, 1990.
39. Michael R. Marrus et Robert O. Paxton, Vichy et les Juifs, op. cit., p. 268, 314, 379, 388, 397, 400, 433, 462, 467.
40. Marnix Croes, « The Holocaust in Holland and the Rate of Jewish Survival », Holocaust and Genocide Studies, vol. 20, no 3, hiver 2006, p. 474-499.
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