28 美國士兵不知道如何作戰 作者:尼可拉斯‧A‧烏賓

 28

Le soldat américain ne sait pas se battre

par Nicolas AUBIN

Le soldat américain ne sait pas se battre1. Qui le dit ? Tout le monde. Ceux qui les ont côtoyés pendant la guerre et même l’histoire officielle américaine. Ayant collationné les commentaires des prisonniers de guerre allemands recueillis à leur insu, deux sociologues concluent que les combattants allemands « portent sur les Américains un jugement nettement moins favorable que sur les Britanniques, parce qu’on suppose que leurs succès sont dus à la seule supériorité matérielle, ce que les soldats de la Wehrmacht jugent déloyal. En tant que soldats, dit-on, les Américains sont “lâches et mesquins”, ils n’ont “aucune idée” de ce qu’est la “vraie guerre, la dure”, ils sont “incapables de renoncements” et “inférieurs” aux Allemands “dans le combat rapproché”. Un général d’armée note à propos de ses expériences en Tunisie : “Ces salopards, ils se mettent tous à courir une fois qu’on les a bien serrés.” Un général raconte aussi, à propos des combats en Italie : “D’une manière générale, on estime que l’Américain est un mauvais combattant, à quelques exceptions près, parce qu’il n’a aucun élan intérieur”2 ». C’est un mou ! Le GI n’arrive pas à la cheville du soldat russe, « un bon soldat » courageux et rustique. Finalement, seul l’allié italien serait encore plus lâche et incompétent. Ce sentiment se retrouve dans tous les rapports de la Wehrmacht, quelle que soit la période. Fin 1944, l’OKH, l’état-major de l’armée de terre allemande, juge toujours le soldat américain dépendant d’appuis matériels considérables, incapable de combattre au corps à corps ou la nuit, se rendant très facilement. « Ils sont trop prudents et rigides lors de leurs attaques, négligents, car abusant des communications radio en clair, et prévisibles, n’opérant qu’entre la fin de la matinée et minuit3. » Sans surprise, tous les officiers généraux allemands invités aux États-Unis après la guerre souligneront que, décidément, par rapport à l’excellence militaire allemande, l’US Army a fait pâle figure et qu’elle peut dire merci à son industrie.


Côté allié, ce n’est guère mieux. Les Français ne masquent pas leur dédain à l’égard de cette armée à la tenue si décontractée et à l’histoire si courte, incapable de faire la guerre sans un luxe d’impedimenta aussi inutiles que révélateurs4. Au même moment, début 1943, Montgomery écrit au War Office que « les soldats américains ne se battent pas ; ils n’ont pas la lueur de la bataille dans les yeux ». Mais au moins les exonère-t-il car « s’ils ne veulent pas se battre, c’est qu’ils n’ont pas confiance en leurs généraux. […] J’ai dit à Eisenhower et à Alexander que la bonne façon de mettre l’armée américaine en état de combattre est d’éduquer d’abord les généraux5 ». Bien sûr, il serait aisé de balayer ces arguments, soit viciés par les œillères idéologiques nazies, soit fruits de la partialité de Monty.


Cependant, après guerre les critiques fusent de l’US Army elle-même. Les premières émanent du responsable de la section historique. Samuel L. A. Marshall, au terme d’une enquête de terrain réalisé auprès de 400 compagnies d’infanterie entre 1944 et 1945, constate que seuls 15 % des fantassins ont utilisé leurs armes pendant la campagne européenne. Paralysés, ils auraient été le plus souvent cloués au sol par un ennemi plus agressif, ne parvenant à s’en sortir qu’à force d’appuis-feux massifs6. En 1979, en pleine période traumatique post-Vietnam, le colonel Trevor N. Dupuy élabore un complexe système mathématique de modélisation des combats. Passant à cette moulinette 81 engagements, il conclut que la performance du soldat allemand est supérieure de 20 % à celle du GI7. Le coup de grâce est porté par l’Israélien Martin van Creveld au terme d’une comparaison des systèmes militaires allemand et américain. Il conclut à la nette supériorité du premier, le second se contentant de mener une guerre sur le modèle d’une grande entreprise, considérant ses soldats comme une simple matière première, à l’instar des autres équipements, dont il faut optimiser les flux pour obtenir la victoire mécaniquement par simple accumulation8. Cette victoire du management est ensuite reprise par d’autres auteurs célèbres, au point de devenir le titre de la thèse de John Ellis : Brute Force9.


Mais, à la fin des années 1980, plusieurs auteurs partent en croisade contre ce dénigrement. Le premier coup est porté par John Sloan Brown10. Brown conteste le mode de calcul de Dupuy, exagérément favorable à la Wehrmacht. Élaborant son propre système, il affirme que les troupes de l’Oncle Sam lui ont été supérieures, Panzerdivisionen exceptées. Dans les années suivantes, plusieurs études réévaluent considérablement la performance américaine11, mais elles doivent être prises avec du recul, étant écrites par des officiers américains, parfois fils de vétérans. Alors qu’en est-il ? L’US Army a-t-elle donné les moyens aux GI de se battre correctement ? Le GI a-t-il su en user correctement ?


Expliquer un baptême du feu désastreux

À charge, nous possédons plusieurs rapports soulignant la médiocrité des premiers engagements en Afrique du Nord (novembre 1942-mai 1943). Certes, la campagne est victorieuse, mais à quel prix ? À Kasserine, les Américains ont été humiliés12. Les documents confirment les observations faites par les Allemands. Le GI peine à combattre de nuit, à se mouvoir sous le feu et à répliquer. Ils précisent que les fantassins ne tiennent pas assez compte du terrain ; délaissant les sommets, ils circulent dans les vallées et, comme les reconnaissances sont rares, ils tombent dans des embuscades coûteuses. Les soldats s’aventurent au-delà du parapluie de l’artillerie sans l’appui de blindés, ce qui prouve la médiocrité de la coopération interarmes, et ils font preuve de naïveté quand une fois les positions ennemies conquises ils s’y installent alors que les Allemands ont pour habitude de les pilonner systématiquement. Les GI négligent trop souvent le camouflage, ont tendance à se regrouper, ne maîtrisent ni le tir antiaérien ni la lutte contre les mines13. Par la suite, force est de constater que la performance des troupes américaines sur les rives du Rapido en Italie, dans le bocage normand, dans la boue de Lorraine et dans la forêt de Hürtgen, pour ne citer que les régions les plus célèbres, n’invite guère aux louanges. Ce sont autant de batailles marquées de lenteurs et de pertes excessives, avec des fantassins en apparence patauds et manquant d’agressivité14.


Samuel Marshall l’explique donc par les réticences du GI à user de son arme, conséquence de l’isolement du combattant sur le champ de bataille, d’un manque de cohésion et, last but not least, de la culture pacifique et policée de la société américaine. Soulignant l’échec de la propagande, Marshall note que les soldats se battaient moins par idéologie que pour rentrer au pays le plus vite possible. Il leur aurait alors manqué une haine capable de surmonter leur peur sous le feu. De là à en déduire que pour lui une armée de citoyens est moins performante qu’une armée de sujets abrutis par l’endoctrinement d’un régime totalitaire, le pas est vite franchi. Cette thèse n’est pas tenable. Tout d’abord, ses enquêtes sont introuvables dans les archives15. Nul dans le service historique n’ayant participé aux entretiens en 1944-1945, comment Marshall aurait-il pu rencontrer seul 400 compagnies en moins de trois cents jours, alors qu’elles n’étaient que rarement retirées de la ligne de front ? Preuve est faite que le chiffre de 15 % de tireurs avancé par Marshall n’est au mieux qu’une estimation, au pire une pure invention. D’ailleurs, il est contredit par la consommation astronomique de munitions, 5 millions de cartouches de fusils M1 pour la seule 90th ID, une division pourtant réputée fragile. Quant à son explication socioculturelle sur l’inaptitude du citoyen, elle ne résiste pas à l’examen. Le climat n’est pas plus pacifique aux États-Unis qu’en Europe. L’interdit moral de tuer pèse sur toutes les sociétés et, à ce compte-là, les homicides sont même plus fréquents outre-Atlantique et le pays s’est largement construit par la violence16. La désinvolture du GI, combinaison d’un uniforme débraillé mais avant tout adapté à la guerre, d’un train de vie étranger aux Européens, d’un manque de martialité et d’une familiarité à l’égard de la hiérarchie, s’explique aisément. Le GI demeure un citoyen, temporairement en uniforme, méritant le respect et l’attention, un citoyen qui a grandi dans une société où les droits individuels, le pragmatisme et la consommation sont érigés en valeurs suprêmes. Pour l’US Army, cette décontraction n’est pas un symptôme de fragilité, mais au contraire un moyen de tisser une relation de confiance, d’intégrer le citoyen, de soutenir son moral et de lui permettre d’offrir davantage que s’il n’était mû que par la contrainte. Ajoutons que les fantassins sont conscients d’avoir été versés dans l’infanterie faute d’avoir obtenu de bons résultats aux tests physiques, d’intelligence et de culture générale, et ils savent qu’ils ne reverront pas leurs familles avant la fin de la guerre, au contraire des marins ou des aviateurs. Il est donc essentiel pour l’armée de leur manifester du respect, de l’affection et de ne pas laisser la rumeur dire qu’ils ne sont que de la chair à canon. Aussi l’armée encourage-t-elle la diffusion des caricatures de Bill Mauldin qui peint deux archétypes, « Willie and Joe », fantassins grincheux et débraillés, égratignant souvent leur hiérarchie, mais qui endurent stoïquement les dangers. Eisenhower a compris qu’ils servaient d’exutoires à la rancœur du GI. D’ailleurs, les pertes prouvent qu’il n’est pas un pleutre : à partir du 6 juin 1944, 2 000 à 3 000 fusiliers tombent chaque mois par division d’infanterie, c’est-à-dire la moitié des effectifs théoriques. Le GI n’agite pas davantage le drapeau blanc. Cinquante-trois mille sont internés durant la guerre, le chiffre le plus bas des belligérants. L’acte d’accusation s’effondre. Il faut chercher ailleurs.


Les treize semaines d’entraînement de base puis celles des formations spécialisées préparent-elles à la réalité de la guerre ? N’oublions pas que, contrairement aux nations européennes, l’US Army est composée à 99 % de mobilisés n’ayant aucune expérience militaire. Elle incorpore 11 millions d’appelés de 1940 à 1945, à partir d’un noyau de 189 000 professionnels en 1940. Rares sont les appelés à avoir connu la Première Guerre mondiale ou à être passés par la garde nationale – qui d’ailleurs ne proposait pas avant guerre un véritable entraînement militaire. L’armée est confrontée à un formidable défi : transformer ces millions de citoyens totalement ignorants de la guerre en soldats alors qu’elle manque dramatiquement de personnel d’encadrement et d’instruction. Où les trouver quand l’état-major envisage de lever 219 divisions à partir de… 9 divisions d’active ? Finalement, si « seulement » 80 divisions seront mises sur pied, l’effort est colossal. La 9th ID est ainsi ponctionnée au profit des 78th, 82nd et 88th ID. Les cadres y forment en urgence de jeunes officiers et sous-officiers – en dix jours à la 29th ID – qui ensuite diffusent leurs savoirs à d’autres. Cette stratégie, la seule possible pour grandir assez vite, conduit à un appauvrissement régulier des unités les plus opérationnelles, impose un turn-over néfaste et inquiète la troupe qui part au front sans ses cadres, restés au pays pour poursuivre leur mission d’entraînement. La formation n’est pas toujours efficace. Des courriers de recrues fourmillent de plaintes : « temps perdu, exercices mal planifiés, manque de confiance dans les officiers, sous-officiers illettrés et abrutis, impossibilité de progresser ». Il est vrai que même les cadres professionnels manquent d’expérience. « Ce sont des jeunes hommes raffinés, [constate le commandant de la 30th ID à propos de ses officiers], beaucoup ont un charisme naturel, mais ils ne savent rien. Et c’est ce que beaucoup de gens oublient. Ce sont de bons garçons, mais nous devons les former. » De surcroît, trop d’officiers incompétents restent en poste ; la faute à la politique d’avancement à l’ancienneté pratiquée dans l’entre-deux-guerres, mais aussi aux promotions abusives au sein de la garde nationale, sans oublier, pour les échelons supérieurs, au népotisme des généraux Marshall et McNair, respectivement commandants en chef de l’US Army et des Army Ground Forces. Les hommes pestent contre cette « satanée armée ». L’esprit de corps souffre des tensions entre professionnels inutilement hautains, volontaires de la garde nationale qui pensent à tort avoir un savoir-faire militaire, et recrues, simples civils en uniforme perdus dans des unités aux origines métissées17. On manque aussi de matériels. Les années 1940-1943 sont enfin des années de réflexions doctrinales intenses que les programmes d’entraînement peinent à suivre. Dans l’effervescence des casernes, des sous-officiers paresseux entraînent les recrues avec les manuels de la guerre d’hier tandis que d’autres expérimentent et que les officiers généraux imaginent la guerre de demain. La situation en 1941-1942 n’a donc rien à voir avec le réarmement de la Wehrmacht en 1933 opéré dans un terreau favorable, ni même avec l’expérience de 1917 où les Doughboys avaient été entraînés par des Français. Nombre de déboires en Tunisie et en Italie s’expliquent.


La situation s’améliore cependant nettement dès 1943 grâce aux grandes manœuvres, possibles dans les espaces infinis américains, la mise en place de procédures d’entraînement standardisées validées par des tests variés, la réalisation de dizaines de films tournés avec l’aide d’Hollywood, l’ouverture de centres spécialisés – désert, jungle, assaut amphibie… – et les premiers retours d’expérience. Des vétérans circulent de camp en camp pour partager leur expérience : « Les entraînements doivent être plus réalistes, [estiment-ils], des tireurs d’élite installés sur les flancs doivent tirer à balles réelles au plus près des recrues, des chars doivent rouler sur les trous d’hommes, les leaders doivent être déclarés perdus afin de forcer leur second à prendre en charge l’unité et il faut apprendre à combattre avec des unités décimées. Il ne sert à rien d’apprendre à tirer à genou », ajoutent-ils. Deux cent quarante mille tonnes de munitions réelles seront consommées à l’exercice. L’US Army s’enrichit aussi des méthodes anglaise et australienne. Ces réformes paient et en juin 1944 le commandant du 162e d’infanterie est « plus que satisfait » de ses remplaçants. Les hommes eux-mêmes déclarent que l’épreuve du feu n’a « pas été pire que les manœuvres ». Même si sa préparation n’est pas parfaite18, le GI est en 1944 le combattant physiquement et mentalement le mieux entraîné des belligérants, mieux que le Landser allemand jeté dans la bataille de plus en plus rapidement19.


Pourquoi des défaillances perdurent-elles en 1944 ?

Peut-être parce que la majorité des divisions vivent en France leur baptême du feu. Mais, au terme d’une étude minutieuse, Peter Mansoor constate que ces défaillances collectives se raréfient. Aux tergiversations des 83rd, 90th et 106th ID répondent l’héroïsme de la 29th ID à Omaha, la maestria manœuvrière des divisions blindées engagées par Patton en août 1944 ou l’efficacité de la 100th ID en Alsace début 1945. Toutes novices. Pour l’historien, le facteur décisif expliquant la réussite ou l’échec du premier engagement demeure in fine la qualité de l’encadrement. Il cite la remarquable entrée en scène de la 104th ID, qu’il explique par la présence en son sein de vétérans de la 1st ID, particulièrement de son commandant Terry Allen. Quant aux défaillances individuelles, les historiens Samuel Marshall, encore lui, et Russell F. Weigley les expliquent par la gestion bureaucratique lamentable des remplacements qui aurait conduit des millions de bleus à être jetés dans les pires conditions dans la fournaise20. À la fin de la guerre, 2 670 000 GI auront ainsi rejoint une division, le double de ceux ayant débarqué comme combattant déjà endivisionné. La 90th ID aura accueilli 35 000 renforts en 1945, soit 3 100 par mois. Or, à cause du nombre limité de divisions déployées par les Américains, celles-ci furent maintenues au combat sans interruption de leur débarquement jusqu’au 8 mai 1945, c’est donc directement en première ligne que débarquaient ces bleus, seuls ou en petit groupe, souvent la nuit. Ils rencontraient leur lieutenant avant de se coucher en terre inconnue, parfois dans la boue et le froid, entourés d’étrangers, vivant le lendemain leur baptême du feu sans avoir échangé un seul mot avec eux. Stephen Ambrose a collecté des témoignages poignants soulignant la souffrance de ces malheureux, leur déshumanisation – à quoi bon leur parler, apprendre leur nom, la rumeur prétendant que la moitié seraient tués ou blessés dans les trois jours21 –, le sentiment d’abandon, les vétérans ne voulant pas prendre de risques supplémentaires aux côtés de bleus forcément maladroits. Cette gestion inhumaine a indubitablement gâché du sang et dégradé l’efficacité globale des divisions. Elle contraste avec le système allemand où chaque division conservait dans sa région d’origine une base arrière qui formait des renforts, moyen de maintenir une cohésion géographique. Ceux-ci ne rejoignaient pas directement le front, le plus souvent ils étaient incorporés à l’occasion d’une période de repos. Pour autant, il faut nuancer cet angélisme. Ce système n’a pas résisté aux terribles saignées en Union soviétique. Dans les faits, les divisions privées de renforts étaient virtuellement annihilées avant d’être reconstruites. Le niveau des Infanterie-Divisionen s’est largement dégradé. Au front, l’état-major ne pouvait connaître l’état réel de ses divisions, réduites parfois à de pauvres régiments ou d’une valeur combative variable selon l’origine, ce qui provoqua de nombreux déboires, au contraire des forces américaines dont le potentiel était maintenu par un flux régulier. Le système allemand n’était d’ailleurs pas opératoire pour l’US Army, contrainte de combattre à 5 000 kilomètres de ses bases, par-delà un océan. Sans visibilité, l’état-major n’avait d’autre choix que de former un immense réservoir de fantassins expédiés en flux réguliers. L’idéal aurait été de les intégrer lors d’une période de repos, mais il était difficile de retirer des divisions compte tenu de leur nombre limité, et ce nombre ne pouvait être augmenté en raison du manque de cadres et de navires pour les déployer. Bien que son essence ne pût être changée, il est certain que le système était largement perfectible et des commandants de division l’améliorèrent en créant leurs propres Instruction Centers22, tandis qu’Eisenhower ouvrait des dépôts d’instruction au Havre et ordonnait, tardivement, en mars 1945, de ne plus envoyer les remplaçants individuellement mais par sections.


Une autre explication réside dans le manque d’anticipation tactique de l’armée. À l’instar de nombreux belligérants, il faut attendre que les combattants se cassent les dents sur des terrains inconnus pour que les procédures d’entraînement soient actualisées. Les GI découvrent avec amertume que leurs tactiques ne fonctionnent pas dans l’enfer du bocage. Pourtant, certaines régions du pays de Galles auraient pu servir de terrain d’entraînement. Ce ne fut pas le cas. De même, ce n’est que fin 1944 que sont ouvertes aux États-Unis les premières « nazis towns », indispensables pour entraîner au combat urbain. Indubitablement, les GI ont payé cher le prix de l’inexpérience, la leur et celle de leur armée. Cette inexpérience est particulièrement visible quand on compare la doctrine américaine avec les moyens mis à disposition des soldats. Sa philosophie est simple : le meilleur moyen de gagner la guerre le plus vite possible est d’infliger un maximum de dommages avec un minimum de pertes. Il s’agit d’une doctrine d’anéantissement reposant sur le feu et non sur le choc. C’est en clouant l’ennemi au sol, sous un déluge d’acier, que l’armée américaine pense retrouver sa liberté de mouvement permettant d’envelopper ou de pénétrer une position et de l’anéantir. Ce feu est assuré prioritairement par les appuis – artillerie, aviation, blindés – et subsidiairement par une partie du groupe de combat d’infanterie, l’autre étant chargée de la manœuvre23. Théoriquement, la supériorité locale est acquise par le fusil M1 Garand, « le meilleur instrument de combat jamais conçu », selon Patton, le seul fusil semi-automatique du monde, c’est-à-dire que l’éjection de la cartouche et l’engagement d’une nouvelle sont automatiques. Le fusilier dispose d’une puissance de feu inédite. Mais le soldat en profite peu. Il a d’abord été entraîné au tir de précision ; ensuite, quand en 1944 de nouveaux conseils encouragent le tir de saturation sur zone, le GI hésite, car tirer c’est trahir sa position, les cartouches américaines émettant fumée et couleur contrairement aux allemandes. Ce manque de punch est aggravé par l’absence dans le groupe de combat d’une vraie mitrailleuse. Contrairement aux Allemands qui disposent d’une redoutable MG-42 pour 9 hommes, les GI doivent se contenter d’un fusil-mitrailleur pour 12 : le BAR. Conséquence, le groupe de combat américain ne peut seul obtenir la supériorité du feu24. À l’échelon de la compagnie, l’écart devient dramatique, 28 pistolets-mitrailleurs et 15 mitrailleuses côté allemand, contre 2 mitrailleuses légères côté américain. Même décimée et réduite à 30 hommes, une compagnie allemande demeure un adversaire redoutable tant que ses MG restent opérationnelles. Comme de nombreux terrains, tel le bocage, cloisonnent le champ de bataille, isolent le groupe et rendent les appuis problématiques, cette infériorité explique largement l’attitude prudente de l’infanterie américaine25.


Mais l’explication essentielle reste la pénurie initiale de cadres, plaie qui ne sera jamais totalement cicatrisée. À l’instar des autres armées, l’espérance de vie d’un sergent ou d’un lieutenant n’est que de quelques mois, les premières semaines étant décisives. L’US Army renouvelle l’ensemble de ses lieutenants en Italie tous les quatre-vingt-huit jours. Il faudra plusieurs mois pour qu’une division possède un noyau expérimenté ; plusieurs mois, cela amène à 1945, puisque la plupart des divisions ont été engagées en 1944.


Un soldat réactif, une armée permissive

Mais arrêter l’étude à ces constats serait encore faire injure aux GI et à l’US Army. En effet, si les Américains sont entrés en guerre inexpérimentés et handicapés par des tactiques erronées, ils ont remarquablement appris sur le tas. Le GI n’est pas qu’un rouage de la machine, il est un protagoniste conscient et inventif. C’est là son principal atout. Le plus grand crédit à accorder à l’US Army, à la différence d’autres comme la British Army, c’est d’avoir été permissive. En Normandie, le contraste est saisissant entre les fantassins hésitants des premières semaines, paralysés par le cloisonnement des haies, peinant à coopérer avec l’artillerie et les blindés, et ceux de la mi-juillet. En quelques semaines des tactiques d’assaut nouvelles sont mises au point et la coopération avec les blindés s’améliore, en particulier grâce à un interphone qui permet au fantassin de communiquer avec le chef de char. Bradley comprend qu’il faut laisser à chaque division les mêmes unités indépendantes – bataillon de chars, de tanks-destroyers… – afin de faciliter la coopération. Les blindés sont plus mobiles une fois appareillés avec un coupe-haie dû au sergent Cullin. Chaque section trouve des solutions pour augmenter sa puissance de feu et rester mobile tandis que les appuis gagnent en précision et en réactivité avec l’amélioration des échanges radio. Une toile se tisse entre les Piper Cub d’observation toujours plus nombreux, l’aviation d’appui, l’artillerie et les fantassins. Ainsi les frappes tombent-elles au plus près, parfois moins de 100 mètres. Toutes les semaines, des officiers collectent des innovations émanant du terrain et les relaient via des brochures et des journaux. Chaque division ouvre un centre de réentraînement. Au moment de Cobra26, l’US Army est devenue une experte du combat en milieu bocager, supérieure dans l’offensive à son adversaire27. L’histoire se répète pour le combat urbain. D’abord désorientés à Brest, les GI de la 29th ID inventent des procédures méthodiques qui sont appliquées avec bonheur par ceux de la 1st ID à Aix-la-Chapelle quelques jours plus tard, preuve de la rapidité à diffuser l’information et de la capacité des GI à la digérer. La ville, défendue par 5 400 ennemis, est réduite en neuf jours par seulement 2 000 fantassins, qui infligent 10 pertes pour 1 reçue28. Il n’y eut pas de Stalingrad dans l’ouest de l’Allemagne. Michael Doubler démontre que le processus se retrouve sur tous les terrains : régions fortifiées, forêt ou montagne… Dans les Ardennes – seule offensive allemande qui l’a un tant soit peu mis en difficulté depuis Kasserine –, le soldat américain démontre sa ténacité, son adaptabilité, sa souplesse.


C’est au terme de cette phase d’apprentissage, vers la fin 1944, que l’armée dans son ensemble atteint sa maturité tactique et peut mettre en œuvre sa philosophie guerrière. Son équilibre lui permet d’infliger des pertes considérables. Loin de simplement amasser troupes et matériels, l’US Army invente une guerre en réseau pour synchroniser et décupler l’efficacité de chaque arme. L’aviation et l’artillerie offrent des appuis certes massifs, mais surtout d’une réactivité et d’une précision redoutables. Les groupes de combat d’infanterie font tous équipe avec des chars, maîtrisant autant l’assaut que la poursuite. Le GI devient un soldat immergé dans une bataille interarmes et il faut évaluer sa performance à l’aune de cette doctrine29. Les Américains forgent de surcroît un outil homogène qui ne repose pas sur une poignée de divisions d’élite privilégiées, au contraire des Allemands. Cette œuvre d’anéantissement se réalise de plus en plus à moindre coût, le ratio de pertes au cours de l’offensive du printemps 1945 baisse de moitié par rapport aux combats de 1944. Affirmer que le soldat américain compenserait une infériorité par des appuis, c’est méconnaître le changement fondamental dans la nature même de la guerre.


L’infériorité du GI est donc bel et bien un mythe. Comme tout mythe, il repose sur un substrat historique : le soldat américain a d’abord été hésitant, souffrant d’un dramatique déficit de cadres et donc d’un commandement trop souvent défaillant, d’une inexpérience et d’un dépaysement considérables. Le mythe s’est ensuite épanoui en réponse au choc culturel vécu par les autres combattants à leur contact, mélange de jalousie à l’égard de l’opulence et de la technicité américaine, d’incompréhension face à cette civilisation et réflexe d’autodéfense face au sentiment de déclassement qui les étreint. Il a été nourri par le prisme idéologique nazi. Convaincus d’incarner une humanité supérieure en lutte contre le matérialisme, les nazis interprètent la doctrine américaine du feu comme la concrétisation de leurs clichés, oubliant qu’eux-mêmes ont gagné à l’aide de panzers et d’avions ! Il déshumanise leur ennemi, seulement apte à détruire, alors qu’eux-mêmes seraient des artistes de la guerre. Ce mythe est irréductiblement lié à un autre, celui de la prétendue supériorité militaire allemande.


La réalité est que le GI, sans être fanatisé, est devenu un combattant efficace, intégré à une machine de guerre redoutable.


Bibliographie sélective

Doubler, Michael D., Closing with the Enemy : How GI’s Fought the War in Europe, Lawrence, University Press of Kansas, 1994.


Hart, Russell A., Clash of Arms : How the Allies Won in Normandy, Norman, University of Oklahoma Press, 2001.


Kennett, Lee, GI, the American Soldier in World War Two, New York, Warner, 1989.


Mansoor, Peter R., The GI Offensive in Europe : The Triumph of American Divisions, Lawrence, University Press of Kansas, 1999.


1. La présente étude porte sur les fantassins présents sur le théâtre européen, principales cibles des quolibets.


2. Sönke Neitzel et Harald Welzer, Soldats. Combattre, tuer, mourir : procès-verbaux de récits de soldats allemands, Paris, Gallimard, 2013, p. 398 et 399.


3. OKH Gen. St. d. H., Abt. Fremde Heere West : Einzelnachrichten des IC Dienstes West.


4. Julie Le Gac, Vaincre sans gloire. Le corps expéditionnaire français en Italie, Paris, Les Belles Lettres, 2014, p. 200 sq.


5. Cité par Nigel Hamilton, Monty : Master of the Battlefield, 1942-1944, Londres, Hamish Hamilton, 1983, p. 177.


6. Samuel L. A. Marshall, Men against Fire : The Problem of Battle Command in Future War, New York, William Morrow, 1947.


7. Trevor N. Dupuy, Numbers, Prediction and War : Using History to Evaluate Combat Factors and Predict the Outcome of Battles, New York, Bobbs-Merril, 1979.


8. Martin von Creveld, Fighting Power : German and US Army Performance, Westport, Greenwood Press, 1982.


9. John Keegan, The Second World War, New York, Penguin Book, 1990 ; John Ellis, Brute Force, Allied Strategy and Tactics in the Second World War, New York, Viking, 1990.


10. John Sloan Brown, Draftee Division : The 88th Infantry Division in World War Two, Lexington, University of Kentucky, 1986.


11. Keith E. Bonn, When the Odds Were Even, The Vosges Mountain Campaign, Novato, Presidio Press, 1994 ; Michael D. Doubler, Closing with the Enemy : How GI’s Fought the War in Europe, Lawrence, University Press of Kansas, 1994 ; Peter R. Mansoor, The GI Offensive in Europe : The Triumph of American Divisions, Lawrence, University Press of Kansas, 1999 ; et Stephen E. Ambrose, Citizen Soldiers, New York, Simon & Schuster, 1998.


12. Les Américains y perdent 10 000 hommes et 300 chars, contre moins d’un dixième pour l’Afrika Korps.


13. NARA, War Department, Lessons from the Tunisian Campaign, octobre 1943.


14. NARA, War Department, 12th Army Group, « Battle Experiences », no 14, été 1944.


15. Harold L. Leinbaugh et John D. Campbell, The Men of Company K, New York, Quill, 1985.


16. Thomas Rabino, De la guerre en Amérique. Essai sur la culture de guerre, Paris, Perrin, 2011.


17. Même les divisions de la garde nationale, officiellement affiliées à une région ou à un État, sont essentiellement composées de personnels issus d’une mobilisation nationale. L’absence de racines et de groupes primaires de voisins solidaires a longtemps été perçue comme néfaste à la cohésion. Mais cette thèse a été remise en cause. Cf. Edward A. Shils et Morris Janowitz, « Cohesion and Desintegration in the Werhmacht in WWII », The Public Opinion Quarterly, vol. 12, no 2, été 1948, p. 280-315, et sa critique par Omer Bartov, L’Armée d’Hitler, Paris, Hachette littérature, 2003.


18. Elle échoue notamment à initier le GI aux tactiques ennemies.


19. Cf. Peter R. Mansoor, The GI Offensive in Europe, op. cit., p. 49-83 ; Lee Kennett, GI, the American Soldier in World War Two, New York, Warner, 1989, p. 42-110 ; et Michael D. Doubler, Closing with the Enemy, op. cit., p. 248 et 249. Pour un contrepoint, lire Stephen G. Fritz, Frontsoldaten, the German Soldier in World War Two, Lexington, The University Press of Kentucky, 1995.


20. Russell F. Weigley, Eisenhower’s Lieutenants, Bloomington, Indiana University Press, 1981.


21. Ce chiffre sidérant n’est bien sûr pas crédible. Il signifierait que plus de 1,3 million de remplaçants auraient été perdus. Or, sur le front européen, l’US Army comptabilise au total 586 000 pertes. Cf. NARA, Department of the Army, « Army Battle Casualties and Non-Battle Deaths in WWII », 1953.


22. Le plus remarquable est celui de la 104th ID qui impose 90 heures de réentraînement réparties sur douze jours.


23. Field Service Regulation, FM 100-5, 1941, p. 109.


24. La MG-42 bipied est à peine plus lourde que le BAR, mais son volume de feu atteint les 1 200 coups/minute contre 550.


25. Joseph Balkoski, La 29e Division américaine en Normandie, Paris, Histoire & Collection, 2013, p. 120-147.


26. L’attaque massive du 25 juillet 1944 au sud de Saint-Lô, suivie d’une remarquable exploitation mécanisée achevée six semaines plus tard à la frontière allemande.


27. Les rares attaques allemandes en Normandie n’ont pas simplement été écrasées par l’aviation et l’artillerie, elles se sont engluées dans le bocage. Cf. Russell A. Hart, Clash of Arms : How the Allies Won in Normandy, Norman, University of Oklahoma Press, 2001, p. 398.


28. Michael D. Doubler, Closing with the Enemy, op. cit., p. 76-101. Chaque compagnie, en charge de la réduction d’un pâté de maisons, devient une véritable Task Force lourde imbriquant blindés, artilleurs et personnel du génie.


29. L’imbrication est visible de la petite Task Force aux puissants Combat Commands, aux armées soutenues chacune par une Tactical Air Force et même aux opérations de débarquement combinées Navy/Army.

留言

這個網誌中的熱門文章

北越故事:童年、從軍、戰場、戰後、晚年【平民眼中的戰爭:從香蕉湯到尿袋人生】

投稿:戰爭不是劇本:從香蕉湯到尿袋人生