27 武裝部隊 衛軍 :精銳部隊 作者:尚‧呂克‧勒勒
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La Waffen-SS : des soldats d’élite
par Jean-Luc LELEU
Dans le Panthéon des corps militaires d’élite, la Waffen-SS tient assurément une place à part, où la fascination se mêle à l’odeur de soufre. L’idée communément répandue est que le fanatisme des soldats SS les aurait tout autant conduits à mépriser le danger sur les champs de bataille qu’à se conduire impitoyablement envers leurs adversaires, sur le front ou dans les territoires occupés. Cette pensée n’est pas nouvelle. Elle s’était déjà imposée au sein de la population allemande après le premier hiver de la guerre à l’est1. En somme, le regard s’est cristallisé des décennies durant sur le postulat que l’élitisme militaire et la criminalité étaient, dans le cas des soldats SS, les deux faces d’un même fanatisme guerrier. L’une ou l’autre de ces deux perspectives a ainsi été privilégiée, selon l’inclination des auteurs, qui ont le plus souvent passé sous silence ce qui n’allait pas dans leur sens. Du côté des apologistes du fait d’armes et de la bravoure militaire, le phénomène, perceptible en France depuis les années 1970 (en particulier au travers des ouvrages de Jean Mabire), n’a rien perdu de son actualité. Pour s’en convaincre, il n’est que de compulser les revues d’histoire qui fleurissent dans les kiosques de nos jours. Il n’y a guère de mois sans qu’une couverture, un article, voire un numéro spécial soit consacré à l’organisation SS en général, ou à sa branche militarisée (la Waffen-SS) en particulier.
Sans prétendre épuiser le sujet en quelques pages, et au-delà des remarques forcément généralistes pour une organisation armée qui a vu passer quelque 800 000 personnels dans ses rangs, plusieurs aspects permettent de se faire une idée plus exacte de ce que fut la valeur professionnelle des troupes de la Waffen-SS pendant le conflit. Car comment définir autrement l’élitisme militaire, sinon par la capacité d’un corps de troupes à remplir sa mission avec rapidité et efficacité (c’est-à-dire avec le minimum de pertes) ? Pourtant, comme nous le verrons, il est nécessaire d’ajouter à cette définition une dimension incontestablement moins objective : le regard porté sur ces hommes, ici largement conditionné par la propagande.
L’élitisme, valeur suprême de la SS
Le culte de la SS pour l’élitisme faisait intrinsèquement partie de son idéologie. Quel que soit le champ d’action investi par la SS, elle a voulu en avoir le monopole ou, à tout le moins, en être une avant-garde. Revendiquée par Heinrich Himmler, cette ambition reposait sur un double fondement, avec d’abord la conviction d’incarner une supériorité raciale qui apparaissait comme la mère de toute vertu à l’« Ordre noir » (comme la SS s’appelait elle-même). Cette supériorité était garantie par une sélection raciale des candidats – sur des critères médicaux, de taille, d’apparence physique et d’ascendance –, ainsi que par une série de règles de vie encadrant non seulement les militants SS, mais aussi leurs épouses. L’élitisme autoproclamé de la SS reposait ensuite sur la conviction d’incarner l’idéologie nationale-socialiste la plus pure et, à ce titre, d’être l’organe exécutif le plus fiable au service du régime et de son chef, Adolf Hitler. En ce sens, l’écrasement de l’aile révolutionnaire de la NSDAP, le 30 juin 1934, a constitué un acte fondateur : avoir été capable, au nom de la fidélité en Hitler, d’être l’instrument de la purge et d’exécuter des « camarades du Parti » sera encore invoqué par Himmler en octobre 1943 pour démontrer qu’il irait jusqu’au bout dans l’élimination des Juifs2.
Aussi, lorsque la SS a affiché dans les années 1930 des ambitions dans le domaine militaire (jusque-là strictement réservé à l’armée), l’a-t-elle fait avec la volonté d’être la meilleure. Tel le roi Midas qui transformait en or tout ce qu’il touchait, la SS prétendait transformer tous ses militants en soldats. Il ne s’agissait pas d’en faire des militaires investis de la seule mission de faire la guerre, mais des soldats politiques portés par leur idéologie et combattant en permanence en son nom, avec ou sans armes3.
Niveau d’instruction militaire à la veille du conflit
Rappelons tout d’abord quelques vérités élémentaires. Si le combat sur le terrain n’est pas une activité intellectuelle (ou si peu), il ne laisse également de place au courage que dans des proportions limitées, et en tout état de cause bien inférieures aux représentations qui nous en sont généralement données dans les films de guerre. En effet, la valeur professionnelle d’une troupe militaire repose d’abord et avant tout sur un socle de compétences techniques – savoir utiliser les armes et les matériels à sa disposition – et tactiques – savoir, à chaque échelon hiérarchique, se déployer sur le terrain en fonction de la mission et assurer la coopération interarmes. À ce socle de compétences s’ajoutent des capacités individuelles d’endurance en dépit des privations – soif, faim, manque de sommeil – ou de conditions climatiques défavorables – froid, chaleur, intempéries. D’autres facteurs d’ordre moral peuvent venir transcender les soldats – attachement aux chefs, esprit de corps, adhésion à la mission, etc. –, mais il serait assez vain de croire que l’aspect moral puisse pallier les déficiences techniques et tactiques évoquées ci-dessus, sinon au prix de lourdes pertes. Or, de telles victoires à la Pyrrhus ne peuvent, par la force des choses, être renouvelées dans le temps.
Quelle a donc été la valeur professionnelle des troupes SS pendant la Seconde Guerre mondiale ? Assurément variable en près de six années de conflit et, tout aussi assurément, faible à ses débuts. Amalgames de détachements paramilitaires créés de toutes pièces à partir de 1933 et de formations de gardes de camp de concentration, les unités armées SS comptaient environ 25 000 soldats d’active à la veille de la guerre. Force paramilitaire dépourvue de traditions, ces unités avaient eu tout à créer. Force est de reconnaître qu’elles le firent mal, à commencer par la formation militaire dispensée aux premières promotions d’élèves officiers SS (1 138 officiers sortis des SS-Junkerschulen avant guerre). Ces derniers ont le plus souvent été formés par d’anciens sous-officiers avec peu de moyens, et encore moins de compétences et de temps. De manière révélatrice, l’instruction des élèves officiers SS s’échelonnait sur dix à seize mois avant guerre, au lieu de vingt-quatre pour l’armée de terre (Heer). Parmi les candidats se trouvaient une foule d’individus médiocres ou déclassés à qui la SS a offert une chance de promotion sociale. Ainsi, près de la moitié des élèves de ces premières promotions n’étaient pas reconnus aptes à devenir officiers par l’armée de terre, démentant les propos ultérieurs des apologistes et des ex-généraux SS4. Les officiers supérieurs SS ne donnaient eux-mêmes guère l’exemple, se faisant par exemple tirer l’oreille par l’inspecteur des troupes SS pour ne pas s’être présentés à un exercice tactique qu’il avait ordonné5. À cela s’est ajoutée une centralisation tardive de l’instruction, seulement à partir de 1937, créant des disparités entre unités SS en fonction de la valeur de leur commandant.
La Waffen-SS à l’épreuve de la guerre
En dépit d’un manque manifeste de valeur professionnelle, les premières campagnes victorieuses de la guerre ont permis aux unités SS de jouer leur rôle. Face à des adversaires surclassés en nombre ou bousculés par une brillante stratégie allemande, les troupes SS ont assurément réussi en jouant d’audace. Les revers ponctuels n’ont pas émoussé la volonté de ces troupes d’appartenir à l’élite. Les représailles sur les civils et les militaires capturés ont surtout permis d’effacer dans le sang les échecs subis. Ainsi l’exécution d’une centaine de prisonniers de guerre britanniques à Wormhout en mai 1940 a fait suite à une attaque meurtrière au cours de laquelle les soldats SS étaient montés à l’assaut « épaule contre épaule », au cri de « Heil Hitler », et sans appui d’armes lourdes6.
Cette absence de professionnalisme a été durement sanctionnée après l’ouverture de la guerre à l’est. Dès lors que la campagne s’est inscrite dans la durée, de tels comportements téméraires n’étaient plus possibles. Cinq mois après le déclenchement de l’opération Barbarossa, le nombre de soldats SS tués à l’est s’élevait à 10 403, soit 9 % des effectifs de campagne SS au déclenchement de l’opération… et un taux de mortalité deux fois supérieur à celui de l’armée de terre7. Une telle saignée a conduit les commandants d’unité SS, sinon à se remettre en cause, du moins à trouver des solutions palliatives. La première d’entre elles a consisté à reconsidérer l’instruction des recrues, en leur imposant dans les unités de dépôt une formation au plus proche des conditions qu’elles allaient ensuite rencontrer. L’ancien commandant des formations de garde des camps de concentration, Theodor Eicke, a en ce sens posé les bases de l’instruction prodiguée au sein de toutes les unités SS à partir de la fin de l’année 19418. Au demeurant, les soldats SS ont beaucoup appris des soldats de l’Armée rouge, comme en attestent les retours d’expérience des commandants d’unité de la division Das Reich en 1942. Il manquait en effet aux soldats SS une instruction poussée dans des domaines pourtant essentiels du combat d’infanterie : engagement en forêt ou de nuit, capacité de se camoufler et de se retrancher rapidement, maintien d’une très stricte discipline de feu. Surtout, il ne devait « plus se produire d’attaques en meute comme elles ont été courantes dans les campagnes précédentes, et encore aussi au début de la campagne russe9 ».
L’acquisition de panzers et d’un surcroît de puissance de feu a constitué un second volet pour tenter de limiter les pertes induites par les lacunes professionnelles de la troupe. Au rebours des pratiques en vigueur au sein des institutions militaires traditionnelles, les unités SS n’ont ainsi cessé d’intriguer, de l’hiver 1941 à l’été 1942, afin d’être transformées en divisions blindées. Court-circuitant les relations hiérarchiques, agissant parfois à l’insu de Himmler, les commandants d’unité SS ont parfaitement su jouer de leur influence et du prestige chèrement acquis par leurs unités pour parvenir à leurs fins10.
Cette conversion en unités blindées a certes permis aux plus anciennes des unités SS de disposer d’une puissance de feu supérieure, mais a en corollaire engendré d’autres difficultés, cette fois d’ordre tactique. Pour manœuvrer des masses de chars au combat, les chefs SS ont dû payer leur expérience aux prix de pertes autrement évitables. Lors du premier engagement du corps d’armée blindée SS à Kharkov, en février-mars 1943, une trentaine de panzers de la division Das Reich ont dû ainsi être sabotés pour ne pas tomber intacts aux mains des Soviétiques11. Et lorsqu’un commandant de bataillon d’infanterie mécanisée a été nommé à la tête du régiment blindé de la Leibstandarte SS Adolf Hitler en novembre 1943, l’effet s’est révélé désastreux : le potentiel de l’unité a été réduit en un mois au quart de ses panzers, le divisionnaire étant même obligé de stopper une attaque frontale qui virait au désastre12. Le commandant du corps d’armée blindé SS avait lui-même déploré, à l’issue de la bataille de Kharkov, que l’attaque frontale était encore « trop préférée », au détriment de manœuvres tactiques plus élaborées – fixation et attaque sur les flancs, attaque nocturne, etc. –, pour leur part « trop rarement menées ». Et de devoir rappeler à ses commandants d’unité cette évidence tactique : faute d’alternative, il insistait sur la nécessité d’établir des plans d’attaque dans lesquels l’axe d’effort principal soit clairement énoncé13.
C’est pourtant au printemps 1943 que les formations à recrutement allemand de la Waffen-SS ont sans doute présenté la meilleure valeur militaire. Elles disposaient à cette date d’un équipement abondant, de personnels encore assez largement motivés et de cadres formés à la dure école de la guerre à l’est. La politique de la SS encourageait précisément la promotion de jeunes officiers, encore trentenaires, et dont la principale qualité militaire à ses yeux était leur hardiesse au combat. Ce type d’officiers SS « risque-tout » (Draufgänger) s’est ainsi imposé à la tête des régiments et divisions blindées SS dans les deux dernières années de la guerre. Il a longtemps contribué à maintenir à niveau des unités SS dont le recrutement se délitait. À partir de l’automne 1943, la SS est en effet arrivée à une situation de crise d’effectifs : à vouloir augmenter sans cesse le nombre des divisions SS, les personnels nécessaires au remplacement des pertes ont commencé à manquer. La situation n’a fait qu’empirer, obligeant la direction SS à baisser le niveau du recrutement, jusqu’à incorporer massivement dans des unités à recrutement allemand des individus qui ont considérablement fait chuter leur valeur. À la 9e division SS, par exemple, plus de la moitié des effectifs, en janvier 1945, étaient nés en dehors du « Grand Reich », et la plupart estimaient que ce dernier avait déjà perdu la guerre14.
Une élite européenne ?
Les thuriféraires de la SS se sont plu après 1945, au temps de la guerre froide, à présenter la Waffen-SS comme le prototype de l’armée européenne (et implicitement « antibolchevique ») que les dirigeants de l’époque appelaient de leurs vœux. La vérité est ailleurs. La SS a longtemps échoué à séduire de nombreux volontaires dans les pays conquis ou neutres. La division SS Wiking, présentée à sa création comme le prototype de l’unité « germanique », ne comptait dans ses rangs qu’une part relativement faible de volontaires étrangers au moment de l’offensive contre l’URSS en juin 1941, soit à peine 6 % de ses effectifs (1 142 étrangers sur 19 377)15. En écartant les très nombreux contingents d’Allemands ethniques (Volksdeutsche) nés en dehors du Reich (notamment dans les États du bassin danubien), les 37 367 volontaires étrangers « germaniques » servant sous l’uniforme SS représentaient encore au 31 janvier 1944 un chiffre « effroyablement bas », de l’aveu même du responsable du recrutement, soit 7,5 % des soldats SS à cette date16. Si leurs effectifs se sont assurément accrus au cours des quinze derniers mois du conflit – dès lors que la SS a, de mauvais gré, partiellement renoncé à ses préceptes racistes –, force est de constater que les unités étrangères de la Waffen-SS ont en général joué un rôle militaire mineur pendant le conflit, employées le plus souvent dans la lutte contre les partisans jusqu’en 1943, puis jetées dans la fournaise des batailles où elles ont rapidement fondu. La défense de Berlin par quelques centaines de soldats SS étrangers en mai 1945 – parmi lesquels des Français –, tant vantée par les apologistes de l’Ordre noir après guerre, ne doit donc pas faire illusion. Au demeurant, ce sont les soldats – la plupart allemands – appartenant au corps de bataille motorisé et blindé SS qui se sont adjugé au cours de la guerre 90 % des croix de chevalier de la croix de fer, l’une des plus hautes distinctions militaires allemandes17. Même si ce critère est éminemment discutable – compte tenu de l’instrumentalisation qui en a été faite par le régime nazi –, il n’en donne pas moins une idée du faible rôle militaire joué par les contingents étrangers au sein de la Waffen-SS.
Aux origines du mythe : lobbying et propagande
Il est à présent intéressant de revenir aux origines de la réputation d’élitisme si étroitement associée aux troupes SS. Certes, cette réputation n’était pas sans fondement. La ténacité, le courage ou le fanatisme – selon l’appréciation de chacun – se sont rencontrés au cours des campagnes et batailles, à l’image des soldats du régiment SS Deutschland, qui ont préféré mourir sur place plutôt que de reculer face à une contre-attaque de blindés britanniques en mai 1940. Là où réside la différence avec d’autres troupes dites « d’élite », c’est la manipulation qui a été faite de tels actes par Himmler. Ainsi, dans le cas cité, il s’est empressé de donner à lire le rapport du commandant de régiment à Hitler, qui a été visiblement impressionné18. Une telle valorisation de ses troupes par Himmler auprès d’Hitler – sans cesse répétée au fil de leurs entretiens – avait toute l’apparence de ce que nous appelons aujourd’hui du lobbying. L’objectif poursuivi par Himmler était double : légitimer aux yeux d’Hitler la fonction militaire de la SS – qui venait ainsi concurrencer l’armée – et profiter de l’état de guerre pour étendre plus encore l’influence de l’organisation SS au sein du régime. Or, toute montée en puissance ne pouvait se justifier que dans le seul domaine militaire. C’est ce qu’a fait la SS dès les premiers mois du conflit : ses effectifs sont ainsi passés de 0,6 à 2,4 % des effectifs de l’armée de terre de septembre 1939 à juin 194019.
Dans ses intrigues visant à faire de la Waffen-SS la « vitrine idéologique » de l’Ordre noir, Himmler a trouvé en Hitler un interlocuteur réceptif et conciliant : que la « troupe du Parti », incarnant à la fois une élite raciale et idéologique, fût aussi une élite militaire était un discours que le Führer était tout prêt à entendre20. Avec l’échec de l’opération Barbarossa aux portes de Moscou et la crise de confiance qui s’est ensuivie entre Hitler et ses généraux en décembre 1941, le dictateur a d’ailleurs vu dans la Waffen-SS « l’exemple de la future Wehrmacht nationale-socialiste », ouvrant ainsi progressivement la voie à son développement, jusqu’à en faire le modèle de la société allemande en armes21. Les récipiendaires des plus hautes distinctions militaires ont d’ailleurs servi à ce dessein. Grâce à la promotion d’officiers SS issus de classes sociales modestes, le régime a ainsi pu exalter le modèle du soldat dont l’efficience militaire puisait sa source dans son adhésion au national-socialisme22.
Cette volonté politique du régime destinée à favoriser la branche armée de la SS est venue relayer l’entreprise de séduction déjà menée depuis plusieurs années par l’Ordre noir auprès de la société allemande. Car une donnée déterminante doit être bien saisie pour comprendre l’image d’élitisme associée à la Waffen-SS : contrairement à la Wehrmacht, armée de conscription dans laquelle pouvait être mobilisé tout citoyen du Reich en âge de porter les armes, la Waffen-SS n’a jamais été que la branche armée d’une organisation du parti nazi. À ce titre, elle ne pouvait – théoriquement – incorporer que des volontaires. Pour séduire le grand nombre de candidats nécessaires à son accroissement, l’esthétique et l’élitisme étaient des vecteurs publicitaires incontournables. Les premières campagnes de propagande de la SS pour son recrutement, s’appuyant sur un argumentaire idéologique aride, n’avaient pas vraiment suscité l’enthousiasme, en dehors du cercle de militants SS pressés par l’Ordre noir de rejoindre sa branche armée. Le chef du recrutement SS avait d’ailleurs très tôt tiré ce constat en soulignant dès novembre 1940 qu’il lui était « impossible d’assurer le recrutement dans la durée […] si nous ne devenons pas effectivement la garde du Führer23 ». En conséquence, ses services avaient fait appel, à partir de 1941, à un graphiste talentueux, Ottomar Anton, dont les affiches à l’esthétique soignée ont offert de la Waffen-SS une image extrêmement séduisante, propre à susciter des vocations parmi les jeunes, principalement visés. Jusqu’en 1944, les affiches d’Anton ont rythmé la plupart des campagnes de recrutement menées par la SS aussi bien au sein du Reich que dans les territoires occupés.
Dans cette entreprise de séduction, ces affiches n’ont toutefois représenté qu’un support de propagande parmi d’autres. Conscient de l’importance de l’image de son organisation auprès du public et des dirigeants allemands, Himmler a posé dès le printemps 1940 les bases d’une parfaite communication en créant une compagnie de propagande SS, confiée au directeur de l’hebdomadaire SS Das Schwarze Korps, Gunter d’Alquen. Un tel coup de force a été légitimé, avec l’appui d’Hitler, par le prétexte que l’armée empêchait toute évocation des troupes SS24. Moins que la création de cette unité, c’est son format qui trahissait les immenses ambitions d’emblée affichées par la SS dans ce domaine : alors qu’il n’y avait pas suffisamment de compagnies de propagande pour en affecter une à chaque armée de la Wehrmacht, une section de correspondants de guerre a été prévue pour couvrir les opérations des trois formations de campagne SS et de la division de police lors de la campagne de 1940. Ce régime d’exception s’est pratiquement maintenu jusqu’à la fin de la guerre. Inondant littéralement la presse et les actualités allemandes, l’unité a ainsi semé les germes d’une propagande dont la postérité connaît encore de beaux jours. Dès 1940, 282 reportages écrits par les correspondants de guerre SS avaient trouvé preneur dans la presse allemande, chacun de ces textes ayant été en moyenne publié six fois pour un total de 1 716 parutions. Et cela n’était qu’un début. En 1942, le nombre des parutions atteignait déjà près de 7 200. Par ailleurs, 11 000 clichés étaient publiés dans les organes de presse du Reich au cours des trois premières années de fonctionnement de l’unité SS. Enfin, en 1941 comme en 1942, les actualités hebdomadaires projetées dans les salles de cinéma comportaient en moyenne chacune deux à trois passages sur la Waffen-SS25. Le phénomène n’a fait que s’accentuer au fil du temps. À la fin de l’année 1941, Goebbels constatait ainsi que les unités de la Waffen-SS, qui pourtant représentaient moins de 5 % des effectifs engagés à l’est, occupaient « au moins 30 à 40 % » des articles des journaux et des magazines illustrés, s’inquiétant des répercussions qu’un tel déséquilibre pouvait avoir sur le moral de l’armée de terre qui devait « porter dans son ensemble le lourd fardeau de la campagne à l’est26 ». De telles réserves de la part de Goebbels n’ont plus eu cours après 1942, lorsque la Waffen-SS a été promue par le régime aux abois comme le modèle militaire à suivre.
La réception de cette propagande par le public ne saurait se comprendre sans considérer quelques atouts dont la Waffen-SS a disposé pour sa promotion, à commencer par les deux runes SS qui, tels des éclairs, figuraient une « accumulation d’énergie et sa rapidité27 ». Outre cette esthétique graphique, la Waffen-SS a par ailleurs su se démarquer des autres organisations du Parti et de la Wehrmacht par un uniforme distinct, et cela toujours à son avantage. L’uniforme noir des soldats de la garde personnelle d’Hitler avant guerre était associé à la plupart des images où apparaissait le dictateur, tandis que la blouse et le couvre-casque camouflés – introduits dès le printemps 1940 – ont durablement assimilé, dans l’esprit du public, les troupes SS à des unités de choc. La manière de filmer celles-ci a d’ailleurs contribué à renforcer cette impression : tandis que les cameramen de l’armée privilégiaient l’image des interminables colonnes de fantassins progressant à travers les steppes russes en 1941 et 1942, ceux de la SS filmaient au plus près des combats des soldats SS sur fond d’isbas en flammes. Enfin, la SS a également innové en organisant un système de courriers qui lui a permis de fournir aux médias allemands, plus rapidement que la Wehrmacht, des articles, films et clichés propres à séduire le public avide d’informations récentes et d’images spectaculaires28.
La contre-propagande alliée
Pour terminer, on ne saurait comprendre la prolongation du mythe du soldat d’élite SS après guerre sans évoquer le rôle joué par la contre-propagande alliée. La publicité faite autour des unités SS par le IIIe Reich les désignait naturellement comme les cibles privilégiées des médias adverses. Surtout, la réputation d’élitisme militaire et de brutalité qui précédait les troupes SS a conduit les forces alliées qui ont eu à les combattre – et à les vaincre – à en tirer une fierté naturelle. En France, les maquisards eux-mêmes ont eu une tendance évidente à voir des formations SS parmi toutes les unités allemandes qui leur étaient opposées29. Or, si la ténacité des troupes SS n’était pas encore un vain mot à l’été 1944, elles y ont également perdu beaucoup de leur substance. Pourtant, les services de renseignements alliés semblent avoir éprouvé quelques difficultés à faire le deuil de la valeur de leurs adversaires SS. D’évidence, ce phénomène trahissait une fascination et un complexe d’infériorité cultivé depuis les combats en Normandie. Une certaine déception est même apparue chez les interrogateurs alliés qui ont vu défiler devant eux des hommes peut-être fanatiques, mais sans grande valeur professionnelle30. La 9e division SS Hohenstaufen, dont « une masse gelée, rompue de fatigue et affamée » d’individus avaient rejoint les camps de prisonniers dans les Ardennes, s’est ainsi attirée un réquisitoire sans concession. Mis bout à bout, l’ensemble des données disponibles la « qualifi[ait] difficilement dans son statut “d’élite”31 ». L’étude statistique menée sur ces captifs a largement conforté cette impression, impression renforcée lorsqu’une étude similaire sur une autre division a révélé en comparaison le décalage existant entre cette élite supposée et une bonne formation d’infanterie ordinaire de l’armée32.
Deux mois avant la fin de la guerre, les services de renseignements américains commencèrent à revoir leur position à l’égard de la Waffen-SS. On assistait en l’occurrence à une véritable prise de distance avec le mythe. Il put être déterminé à quel point la SS avait su tirer un « plein avantage » des critères de sélection physique de ses personnels afin de les promouvoir dans sa propagande. De même, l’idée du caractère « souvent exagéré » de leur « importance militaire » commençait à émerger33. Ce constat tombait cependant trop tardivement. Le mythe était solidement installé.
Bibliographie sélective
Leleu, Jean-Luc, La Waffen-SS. Soldats politiques en guerre, Paris, Perrin, 2007.
Schulte, Jan Erik, Lieb, Peter, et Wegner, Bernd (éd.), Die Waffen-SS. Neue Forschungen, Paderborn, Schöningh, 2014.
Wegner, Bernd, Hitlers politische Soldaten. Die Waffen-SS, 1933-1945, Paderborn, Schöningh, 2008 (1982).
1. Bundesarchiv (BArch), NS 19/1430 (f. 1-4) : Chef der Sicherheitspolizei und des SD an Reichsführer-SS, AZ. 1100/42, Betr. : Stimmungsäußerungen zur Waffen-SS, 6.3.1942.
2. Rede des Reichsführers-SS bei der SS-Gruppenführer-Tagung in Posen am 4.10.1943, Tribunal militaire international, t. XXIX, document PS-1919, p. 145.
3. BArch, NS 19/4005 (f. 73) : Rede anläßlich der SS-Gruf.-Besprechung im Führerheim der SS-Standarte « Deutschland » in München, 8.11.1938.
4. Jens Westemeier, Himmlers Krieger. Joachim Peiper und die Waffen-SS in Krieg und Nachkriegszeit, Paderborn, Schöningh, 2014, chap. 3.
5. BArch, SSO 196 A (Martin Kohlroser, 8.1.1905) : Inspekteur der SS-VT an Chef des Personalamtes, 6.7.1937.
6. Charles Messenger, Hitler’s Gladiator. The Life and Times of Oberstgruppenführer and Panzergeneral-Oberst der Waffen-SS Sepp Dietrich, Londres, Brassey’s Defence Publishers, 1988, p. 83. Les exécutions du Paradis, d’Aubigny-en-Artois, etc., relèvent d’une logique identique. Jean-Luc Leleu, « Une guerre “correcte” ? Crimes et massacres allemands à l’Ouest au printemps 1940 », dans Stefan Martens et Steffen Prauser (éd.), La Guerre de 1940 : se battre, subir, se souvenir, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2014, p. 129-142.
7. Ce décalage entre les pertes de la Waffen-SS et de l’armée de terre doit certes être relativisé en raison d’un plus grand nombre d’unités d’appui et de soutien au sein de la seconde. Il n’en demeurait pas moins symptomatique. BArch, SSO 201 A (Richard Korherr, 30.10.1903) : Die statistischen erfassten Kriegsverluste der Waffen-SS u. Allgemeine-SS auf Grund der beim Inspekteur für Statistik nach Kriegsschauplätzen geordneten und zusammengefassten Zahlblätter, Stichtag : 15.10.1944. Percy-Ernst Schramm (éd.), Kriegstagebuch des Oberkommandos der Wehrmacht (Wehrmachtführungsstab) 1940-1945, vol. 2, Bonn, Bernard und Graefe, s.d. (édition spéciale), p. 1106, 1120.
8. BArch, NS 19/3505 (15-35) : SS-T-Div./Kdr. an SS-Führungshauptamt (SS-FHA)/Kommando der Waffen-SS (KdW-SS), IIa, 74/41 g, Betr. : Erfahrungen über den Nachersatz, 15.11.1941. VHA, 4.SS-Pz.Gr.Div., 24/4 : SS-FHA/KdW-SS/Ia, 5330/41 g, Betr. : ibid., 8.12.1941.
9. Vojensky Historicky Archív (VHA), 2.SS-Pz.Div., 46/12 : SS-Sturmbannführer Graf von Westphalen, Erfahrungsbericht über den Osteinsatz, 28.4.1942, p. 3. Cf. aussi les autres rapports du dossier.
10. Jean-Luc Leleu, La Waffen-SS. Soldats politiques en guerre, Paris, Perrin, 2007, p. 328-336.
11. BArch, SSO 71 A (Paul Hausser, 7.10.1880) : Reichsführer-SS, Lieber Hausser !, (31).3.1943, p. 3.
12. Jens Westemeier, Himmlers Krieger, op. cit., p. 278-286.
13. VHA, 9.SS-Pz.Div., 4/1 : SS-Pz.Gr.Div. « H »/Ia, 1222/43 g, Betr. : Erfahrungsbericht des II. SS-Pz.Korps, 2.7.1943.
14. National Archives and Records Administration (NARA), RG 492/Entry ETO-MIS6Y Sect/Box 63 : First Army Special Report, Facts and Figures about the 9 SS Div « Hohenstaufen », 15/16.1.1945.
15. Mark P. Gingerich, « Waffen-SS Recruitment in the “Germanic Lands”, 1940-1941 », The Historian, no 59, 1997, p. 815-830, ici p. 829.
16. BArch, NS 19/3987 (f. 12-13) : Ansprache des Chefs des SS-Hauptamtes (CdSSHA), « Auf dem Weg zum germanischen Reich » (26.2.-1.3.1944).
17. Bernd Wegner, Hitlers politische Soldaten. Die Waffen-SS, 1933-1945, Paderborn, Schöningh, 2008 (1982), p. 279 et 281.
18. George H. Stein, La Waffen-SS, Paris, Stock, 1967 (éd. américaine, 1966), p. 96 et 97.
19. Bernhard R. Kroener, Rolf Dieter Müller et Hans Umbreit, Organisation und Mobilisierung des deutschen Machtbereichs. Kriegsverwaltung, Wirtschaft und personelle Ressourcen, 1. Halbband : 1939-1941, Stuttgart, MGFA/DVA, 1988, graphique après p. 834.
20. Voir par exemple ses propos dans la nuit du 3 au 4 janvier 1942. Werner Jochmann (éd.), Adolf Hitler. Monologue im Führerhauptquartier 1941-1944, Munich, Orbis Verlag, 2000 (1980), p. 168-169.
21. BArch, NS 19/2652 (f. 9) : NSDAP/Gau Halle-Merseburg/Gauleiter, Sehr geehrter Herr Reichsführer !, 21.5.1942.
22. Jean-Luc Leleu, La Waffen-SS, op. cit., p. 671-677.
23. BArch, NS 19/1711 (f. 162) : CdSSHA an Chef des Personellen Stabes RF-SS, 13.11.1940.
24. BArch, RS 4/47 (f. 25) : Besprechung bei SS-Inspektion, 15.4.1940 ; NS 19/132 (f. 17) : RF-SS [an] Gen.Oberst v. Brauchitsch, AR/314/11, 17.4.1940.
25. Office of Director of Intelligence, CINFO Report No.4. « SS-Standarte Kurt Eggers », restricted, s.l., Office of Military Government for Germany, 14.1.1946.
26. Elke Fröhlich (éd.), Die Tagebücher von Joseph Goebbels, t. II, vol. 2, Munich, KG Saur, 1996, p. 285 (14.11.1941).
27. Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich. Carnets d’un philologue, Paris, Pocket, 2003 (éd. allemande, 1975), p. 103.
28. Jean-Luc Leleu, La Waffen-SS, op. cit., p. 641-646.
29. L’attribution aux troupes SS du massacre de Vassieux-en-Vercors, perpétré par des parachutistes de la Luftwaffe, en est un exemple flagrant.
30. Cf. par exemple NARA, RG 492/Entry ETO-MIS-Y, Sect/Box 62 : FUSA, PWI Report, # 18, 19.12.1944 (# 10) ; ibid., # 19, 20.12.1944 (# 3).
31. NARA, RG 492/Entry ETO-MIS-Y, Sect/Box 63 : FUSA, POW I Report, # 14, 15.1.1945 (# 7).
32. NARA, RG 492/Entry ETO-MIS-Y, Sect/Box 63 : FUSA, 9 SS Div (survey), 15/16.1.1945, p. 1 ; Box 64 : 12 VG Div (survey), 1/2.3.1945, p. 1.
33. War Department, Handbook on German Military Forces (15 March 1945), chap. III, 21 & 22.
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