26 義大利軍隊很糟糕。 作者:休伯特·H·艾瑞斯

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L’armée italienne était mauvaise

par Hubert HEYRIÈS

« Quand l’officier italien crie : “À la baïonnette !”, tout le monde entend : “À la camionnette !”1 », pouvait-on entendre dans les rues de Marseille lors du dernier conflit mondial. Cette ironie mordante ne faisait qu’exprimer avec des mots simples l’idée courante que « l’armée italienne était mauvaise », qu’elle était composée d’Italiani, brava gente (« Italiens, braves gens ») prêts à fuir le combat à la moindre occasion. De fait, au cours de la guerre, du 10 juin 1940, lorsque l’Italie fasciste, alliée de l’Allemagne nazie, entra en guerre contre la France, au 8 septembre 1943, quand fut rendu public l’armistice signé avec les Alliés le 3 septembre, après l’arrestation de Mussolini le 25 juillet et l’effondrement du fascisme, l’armée et le soldat italiens firent souvent l’objet de quolibets et de mépris. Et pourtant, l’examen critique d’une réalité historique désormais mieux connue donne de l’armée italienne une tout autre image, plus sombre ou plus noble2. Alors, comment expliquer ce jugement dévalorisant ?


Un fond de vérité

Ce stéréotype négatif reposait sur un fond de vérité qui semblait s’inscrire dans la continuité des désastres de Custoza face à l’Autriche, lors des guerres du Risorgimento de 1848 et de 1866, d’Adoua (en Tigré-Érythrée) en 1896 et de Caporetto en 1917, comme si l’armée italienne apparaissait telle une éternelle vaincue – même la victoire de Vittorio Veneto d’octobre 1918 fut déniée par les Alliés. Au cours de la guerre, défaites retentissantes et échecs désastreux ne cessèrent en effet de se succéder. Dans les Alpes, l’offensive jugée si facile contre des Français déjà vaincus par les Allemands échoua pourtant entre le 20 et le 24 juin 1940. L’attaque de la Grèce le 28 octobre 1940, déclenchée essentiellement par souci de prestige – Mussolini, en quête de victoire facile, craignait de se voir isolé face à un Hitler triomphant qui avait envahi la Roumanie sans lui en parler –, ne put l’emporter face à un ennemi nettement moins nombreux et moins bien armé. En Libye, la 10e armée italienne se fit écraser par les Britanniques à Beda Fomm, les 5 et 6 février 1941, « un rare exemple d’anéantissement moderne en rase campagne3 ». En quelques heures, les Italiens perdirent ainsi 133 000 prisonniers dont vingt-trois généraux, 1 290 canons, 400 chars, des milliers de véhicules et des centaines d’avions. Ils ne durent leur salut qu’à l’arrivée de l’Afrika Korps aux ordres d’Erwin Rommel. Dans le même temps, ils s’effondraient en Éthiopie en quelques mois à peine (entre janvier et mai 1941), face à des forces britanniques essentiellement indiennes et africaines, inférieures en nombre. En URSS, la 8e armée ou ARMIR (armée italienne en Russie), basée en Ukraine, fut enfoncée sur le Don par la contre-offensive soviétique lancée en décembre 1942 dans le contexte de la bataille de Stalingrad. Forte de 220 000 hommes, elle perdit, entre décembre 1942 et février 1943, plus de la moitié de ses effectifs – soit 85 000 tués ou portés disparus et près de 30 000 blessés ou victimes de gelures. Et puis, surtout, le 8 septembre 1943, en Italie, les troupes, faute d’ordres clairs – les forces armées devaient seulement réagir à « d’éventuelles attaques d’une quelconque autre provenance » – et confrontées le lendemain à la « fuite » du roi et du gouvernement de Rome vers les ports des Pouilles, connurent un effondrement sans égal. Les Allemands ne pardonnèrent pas ce qu’ils vécurent comme une trahison. Ils firent alors de l’Italie, jusqu’au sud de Rome, un véritable camp fortifié. Ils créèrent un régime fantoche – la République sociale italienne – à la tête duquel ils placèrent Mussolini après l’avoir libéré, et ils firent prisonniers des centaines de milliers de soldats italiens sur tous les théâtres d’opérations.


Les Italiens donnaient par ailleurs une bien piètre image d’eux-mêmes. Beaucoup adoptèrent des attitudes de renoncement et d’attentisme passif, espérant rentrer chez eux le plus vite possible4. La grande majorité d’entre eux se montraient hermétiques à la propagande fasciste d’une guerre régénératrice et impérialiste au service d’une patrie en quête de reconnaissance et de puissance. Rommel porta des jugements très durs, estimant que les Italiens éprouvaient un complexe d’infériorité face à l’ennemi, qu’ils montraient une médiocre capacité combative, « toujours prêts à jeter l’éponge ». Et un officier d’artillerie anglais, Christopher Seton-Watson, se souvint que, dans le flot des prisonniers italiens qu’il voyait défiler le 13 mai 1943 en Tunisie, quelques Italiens riaient, l’un d’eux faisait le V de la victoire, un autre, quelques minutes auparavant, était passé en jouant de la mandoline.


Les conditions dans lesquelles le soldat italien vécut la guerre suscitèrent également mépris, pitié ou moqueries5. Le ravitaillement fit en permanence et partout défaut. En France, dans les zones occupées, des rapports français l’accusaient d’être le premier à proposer du troc pour de la nourriture ou de l’argent. Ailleurs, en Afrique du Nord, des soldats se sentirent humiliés de demander des vivres aux Allemands. La plupart souffrirent de la soif car l’eau manqua aussi bien dans le désert – certains tankistes burent l’eau du réservoir de leurs chars – que dans les montagnes albanaises – un officier écrivit un jour qu’il s’était fait la barbe avec du vin ! En Épire et en Albanie, durant l’hiver 1940-1941, certains donnèrent une image misérable dans leur uniforme d’été et avec leurs chaussures qui prenaient l’eau et qui perdaient leurs semelles. Des alpini de la division Tridentina remplaçaient leurs brodequins par de longues pantoufles albanaises enveloppées d’une bâche d’auto pour « pouvoir glisser sur la boue », comme ils disaient. Les brodequins constituèrent en effet un problème qui ne fut jamais réglé et les soldats victimes de gelures furent nombreux aussi bien dans les Alpes franco-italiennes (2 150 cas) qu’en Albanie (12 000 cas) et bien sûr en URSS. Ces chaussures ferrées et les bandes molletières qui ralentissaient la circulation sanguine favorisaient en effet le gel des pieds. Le commandement italien en Russie eut beau réclamer des valenki russes – ces grosses bottes imperméables qui chaussaient les soldats russes –, le Comando supremo (l’état-major général) ne prit que de timides mesures. Cela se révéla catastrophique l’hiver suivant, lorsqu’il fallut retraiter dans la neige et le froid.


Mal équipés, mal habillés, mal nourris, les Italiens bénéficiaient de surcroît d’un armement médiocre. Certes, les fusils-mitrailleurs Breda et les « semovente » – des canons autoportés qui associaient un châssis de char M13/40 et un obusier de 75/18 – se montrèrent très efficaces au combat, mais leur nombre fut toujours réduit. Dans l’ensemble, Rommel reconnut dans ses Mémoires : « Il y avait de quoi voir les cheveux se dresser sur la tête quand on pensait avec quel armement le Duce envoyait ses troupes au combat6. » Les Italiens furent en effet dotés de vieux fusils Carcano-Mannlicher, modèle 1891, qui ne tiraient plus quand la température atteignait – 20 °C, l’obturateur se bloquant. Les canons antichars se révélèrent impuissants face aux chars Grant, Sherman et T-34 bien supérieurs aux blindés italiens. Ces derniers firent pâle figure : les L3, au début de la guerre, étaient surnommés « boîte à sardines » par les Allemands et « boîte à cercueil » par les Italiens tant ils étaient de petite taille. Puis les chars moyens M13/40 et M14/41 se révélèrent peu rapides, mal protégés, d’une puissance de feu inférieure et sans liaison radio. Même les avions arrivèrent en Afrique du Nord sans filtre antisable !


Par ailleurs, certaines divisions dites mécanisées (autotrasportate), comme la Torino, manquaient cruellement de camions. Les soldats les surnommèrent ironiquement autoscarpe (littéralement « autochaussures »)7. Or les distances à parcourir étaient considérables, aussi bien en Afrique du Nord – 2 000 kilomètres séparaient Tripoli d’El-Alamein – qu’en URSS. Là, les divisions Pasubio et Torino firent des centaines de kilomètres à pied en 1941-1942, à raison de dix heures par jour, pendant des semaines, pour rejoindre le front. Mais jamais les Allemands n’acceptèrent de fournir les camions dont les Italiens avaient besoin. À l’heure de la retraite, non seulement à El-Alamein en novembre-décembre 1942, mais aussi sur le Don en janvier-février 1943, ce fut un désastre et des dizaines de milliers de soldats ne purent échapper à la capture ou/et moururent d’épuisement. Le ressentiment des Italiens envers leurs alliés allemands devint alors plus profond.


Le commandement ne se révéla pas non plus souvent à la hauteur. Au niveau opérationnel, il n’y eut jamais de commandement intégré car l’armée de terre, la marine et l’armée de l’air firent pratiquement toujours la guerre chacune de leur côté. À Rome, de 1940 à 1943, se succédèrent trois chefs d’état-major général (Pietro Badoglio, Ugo Cavallero et Vittorio Ambrosio), quatre sous-secrétaires d’État à la Guerre (Ubaldo Soddu, Alfredo Guzzoni, Antonio Scuero et Antonio Sorice) et cinq chefs d’état-major de l’armée (Rodolfo Graziani, Mario Roatta, Vittorio Ambrosio, Ezio Rossi et de nouveau Mario Roatta). Comme l’écrivit le général Giacomo Zanussi dans ses Mémoires : « La valse de nos chefs ne pouvait qu’avoir des répercussions défavorables8. » Au sommet, Benito Mussolini, le Duce, qui concentrait tous les pouvoirs politiques et militaires – ne laissant au roi que le titre honorifique de chef suprême des armées –, n’arriva jamais à s’imposer à Hitler. Il échoua d’abord dans ce qu’il appela la « guerre parallèle » – en France, en Grèce et en Afrique du Nord – et dut se soumettre à l’obligation amère de mener une « guerre subalterne » à partir de 1941 – en tant que force de complément de l’armée allemande. Il prit en outre des décisions absurdes. Non seulement il refusa de décréter la mobilisation générale en 1940, car il pensait que le conflit était déjà terminé, mais il fit encore congédier de l’armée 600 000 hommes en octobre-novembre 1940, ce qui désorganisa en profondeur les divisions qu’il fallut en toute hâte reconstituer pour attaquer la Grèce le 28 octobre. Enfin, il négligea le front vital de l’Afrique du Nord pour entamer des campagnes dans les Balkans et en URSS dont l’objectif idéologique l’emporta sur l’intérêt stratégique. Une défaite en Libye et en Tunisie exposait en effet la Sicile à l’invasion anglo-américaine ! Mais rien n’y fit. Des quantités considérables d’hommes, de matériels, d’armements, de munitions, d’avions manquèrent ainsi aux Italo-Allemands en Afrique du Nord, face à un adversaire définitivement plus fort fin 1942.


Pour couronner le tout, le soldat italien donna l’image bien peu militaire du Matamoro, ce personnage de la commedia dell’arte si populaire en Europe, fanfaron, bravache et poltron, vantard et surtout coureur de jupons9. Les exemples abondent. En France, le maire de Brignoles dut demander en février 1943 à la brigade de gendarmerie locale de « faire peur » aux jeunes filles trop disposées à flirter avec les soldats italiens. Les Grecs surnommèrent rapidement l’armée italienne « l’armée s’agapò », que l’on pourrait traduire littéralement par « l’armée je t’aime », tant les jeunes soldats couraient après les filles. En Thessalie, un paysan se souvint d’ailleurs que les soldats de la division Pinerolo, des « don giovanni » selon lui, venaient une heure ou deux dans le village s’amuser avec les femmes puis s’en allaient. Certains d’entre eux avaient des fiancées officielles. En Libye également, Rommel reprocha aux Italiens de prendre souvent des libertés de toute sorte avec la population féminine arabe, au risque de renforcer l’hostilité des populations indigènes.


Ainsi, l’a priori devint si négatif que les rares succès remportés par les soldats italiens furent systématiquement passés sous silence ou minimisés dans les bulletins militaires allemands et alliés au profit des unités germaniques, comme ce fut le cas en Tunisie, en février-mai 194310. Dans de telles conditions, le soldat italien finit par perdre confiance en lui. Luciano Vigo, un vétéran de la campagne de Russie, se souvint de l’accueil que les Allemands lui réservèrent en 1941 : « Comme ils nous regardent mal ! Il me semble qu’ils nous méprisent, ils nous considèrent d’une race inférieure, des ariens [sic] impurs. Comme soldats, nous les faisons rire, dans le meilleur des cas11. »


Une réalité plus sombre

Pour autant, les Italiens ne furent pas toujours de « braves gens » qui faisaient rire. En dépit de ses défaites militaires, l’armée italienne remplit en effet des missions d’occupation et de répression dans de nombreux territoires. Dans les Balkans, en 1941, l’Italie profita de l’intervention de l’armée allemande pour annexer les territoires de Ljubljana, de la Slovénie méridionale ainsi qu’une partie de la Dalmatie. Les Italiens occupèrent également une grande partie de la Grèce, contrainte par Berlin de signer l’armistice le 23 avril 1941 alors que les forces italiennes n’avaient pu l’emporter ni en octobre 1940 ni en mars 1941. En France, quoique vaincus sur les Alpes, ils purent s’installer dans quelques villages à la frontière – grâce à l’armistice de Villa Incisa du 24 juin 1940 – puis envahirent une grande partie du Sud-Est après novembre 1942.


Ces victoires jugées imméritées exaspéraient les populations occupées. Les Français se montrèrent les plus acerbes. Ils ne pardonnèrent jamais aux Italiens le « coup de poignard dans le dos » du 10 juin 1940. Ils se sentirent ulcérés et humiliés de voir arriver des troupes italiennes d’occupation alors qu’ils n’avaient pas été vaincus par l’Italie. En novembre 1942, le capitaine Brocchi, officier italien du renseignement militaire (le SIM) à Nice, nota : « La population française nous accueillit mue, visiblement, par un sentiment pire que la haine : le mépris. […] Les Français […] répétaient que la seule armée française invaincue avait été celle des Alpes, que les Italiens ne seraient restés en France que quelques mois, que les bersagliers arrivés avec la plume sur le chapeau seraient repartis avec la plume dans le postérieur12. » Ce sentiment de revanche ne disparut pas. En Tunisie, à l’heure de la victoire, en mai 1943, un général français agressa verbalement le général italien Giovanni Mancinelli, chargé de négocier la reddition de la 1re armée italo-allemande, en lui rappelant qu’en 1940, « l’Italie a tiré dans les fesses de la France, mais maintenant c’est lui qui aura la grande joie de tirer dans les fesses [des Italiens]13 ».


Dans les territoires occupés, le soldat italien sut aussi se montrer sans états d’âme, comme l’Allemand, quoique avec moins de moyens et de résultats.


En France, tandis que des soldats acquis aux idées fascistes se montraient heureux d’humilier les populations, les relations furent souvent tendues14. Ainsi le 3 mars 1943 une dizaine d’alpini lynchèrent-ils dix jeunes gens de Sault-Brénaz, dans l’Ain, pour s’être montrés discourtois envers un commerçant italien. Les troupes italiennes pratiquèrent des opérations de ratissage contre les maquis et les foyers de réfractaires au Service du travail obligatoire, notamment en Haute-Savoie et en Corse. Les tribunaux militaires de la 4e armée sur le continent et du 7e corps d’armée en Corse prononcèrent de nombreuses condamnations à l’encontre de résistants ou de soldats des Forces françaises libres (FFL). Ces derniers furent arrêtés et torturés par l’OVRA (Organizzazione di Vigilanza e Repressione dell’Antifascismo) et par des carabiniers, dans la villa Lynwood à Nice, dans la caserne Marbeuf à Bastia ou encore dans la caserne Battesti à Ajaccio, tristement célèbres.


Ce fut toutefois sans commune mesure avec ce qui se produisit ailleurs15. En Ukraine, même si la répression se révéla moins dure que dans les autres secteurs de l’URSS contrôlés par les Allemands, des unités italiennes pratiquèrent aussi des ratissages, détruisirent des villages, déportèrent les populations, fusillèrent des civils. Dans les Balkans, notamment en Slovénie et en Dalmatie, la répression devint féroce sous la direction du général Mario Roatta, nommé à la tête de la 2e armée de janvier 1942 à février 1943. Le 1er mars 1942, pour « inculquer aux soldats une mentalité fasciste de conquérants » et transformer le « bon Italien » en guerrier fasciste, il signa la circulaire no 3C qui servit de manuel d’antiguérilla prônant l’exécution d’otages sur les lieux du sabotage, l’incendie des villages des partisans ou encore la déportation de la population. Selon lui, le traitement réservé aux rebelles ne devait pas « se résumer à la formule : dent pour dent, mais tête pour dent ». De son côté, le général Mario Robotti, commandant le 11e corps d’armée en Slovénie, regretta : « On tue trop peu. » Une politique semblable à une épuration ethnique fut alors menée à l’aide d’une soixantaine de camps en Italie et d’une dizaine d’autres en Dalmatie, où transitèrent plus de 100 000 Slaves dans des conditions de vie terribles. Dans l’île de Rab, par exemple, entre 10 et 20 % des prisonniers moururent de faim, de froid, de maladies et d’épuisement en 1942-1943.


En Grèce16, les généraux Cesare Benelli, commandant la division Pinerolo et Carlo Geloso, commandant les forces italiennes d’occupation, appliquèrent eux aussi la tactique de la contre-guérilla de Roatta, au début de l’année 1943, notamment en Thessalie où des massacres furent perpétrés à Domokos, à Pharsale, à Oxinia et à Domenikon. À Domenikon, le 16 février 1943, pour venger la mort de leurs camarades tués par des résistants, des soldats de la Pinerolo vidèrent le village de ses habitants, le firent bombarder par l’aviation, et exécutèrent cent cinquante hommes qu’ils jetèrent dans une fosse commune. À Larissa, dans un camp de concentration, plus de mille prisonniers grecs furent fusillés, d’autres furent torturés. Des dizaines de milliers de civils moururent de faim et de maladies à la suite des réquisitions imposées par les troupes d’occupation italiennes et allemandes. En 1946, le ministère grec de la Prévoyance sociale, faisant recenser les dommages de guerre, calcula que quatre cents villages subirent des destructions partielles ou totales à cause d’unités allemandes et italiennes.


Quant à l’Afrique – en Libye, en Tunisie et en Éthiopie –, l’armée italienne y commit également des crimes de guerre. Déjà, dans les années 1920, le général Graziani était devenu célèbre en « pacifiant » la Libye – surtout la Cyrénaïque – au prix sans doute de 100 000 déportés et 50 000 victimes. Mais, au cours de la guerre, les forces italiennes exécutèrent en Afrique du Nord des milliers d’Arabes et de Berbères, dont elles craignaient le soulèvement encouragé par l’arrivée des Britanniques. Des troupes régulières pillèrent leurs biens et firent des arrestations massives en abusant de la loi militaire. En février 1942, le général Piatti rationalisa la répression en faisant détruire les camps de nomades, tuer les troupeaux et déporter les populations soumises à la famine. Le camp de prisonniers de Giado, ouvert en février 1942 à des centaines de kilomètres au sud de Tripoli, dans le désert, accueillit ainsi 3 000 prisonniers dont 600 moururent des suites des conditions d’internement, de malnutrition, d’épuisement au travail et de maladies.


La justification militaire de tels actes masquait mal un racisme bien présent. En témoigne le sort discriminatoire réservé à des prisonniers britanniques indiens, maoris, juifs de Palestine internés dans des camps particuliers, comme celui de Zliten, en violation de la convention de Genève de 1929. Des cas d’assassinat et de torture furent relevés. Ainsi le 28 mai 1942, près de Bir Hakeim, dans un camp de transit, un soldat italien tua-t-il cinq prisonniers indiens simplement parce qu’ils n’étaient pas blancs17. L’antisémitisme habitait également des militaires italiens comme les généraux Vittorio Ambrosio, Renzo Dalmasso, Renato Coturri, confortés par les lois fascistes raciales de 1938. En France, dans certains cas, la protection des Juifs releva bien moins d’humanisme que de corruption de soldats ou de pragmatisme militaro-politique dans le but de marquer une autonomie vis-à-vis des Allemands18. En Libye, des centaines de Juifs furent arrêtés et déportés dans des camps d’internement militaires installés dans le désert. Et en Ukraine, « au moins dans un cas, un groupe de Juifs fut consigné à un Sonderkommando [unité allemande chargée de la Solution finale] pour leur élimination19 ». Si le rôle des troupes italiennes dans la guerre nazie de terreur et d’extermination fut mineur, il n’en fut pas moins réel.


Cette image plus sombre du soldat italien ne doit toutefois pas occulter celle du combattant qui fit preuve de courage et de sens du sacrifice.


Le sens de l’honneur et du sacrifice

Dans l’échelle de la terreur, « les troupes italiennes furent certainement moins féroces20 » que les troupes allemandes et que les oustachis croates. Il ne s’agit aucunement de minimiser les crimes de guerre dont l’armée italienne se rendit coupable. Mais de fait, les ordres les plus durs de Mario Roatta exclurent les femmes et les enfants des représailles et interdirent les massacres de masse. Les crimes de guerre furent en effet isolés et de circonstance. Et, dans l’ensemble, la contre-guérilla se solda par un échec.


Dans bien des cas, en effet, le sens de l’honneur l’emporta21. Conscients d’être les dépositaires d’une civilisation humaniste, les militaires italiens, dans leur ensemble, se sentirent culturellement étrangers aux méthodes brutales allemandes et refusèrent de s’associer à l’extermination des Juifs en restant attachés à des principes humanitaires. Les alpini, notamment, ne combattirent pas pour Mussolini ou le fascisme, mais par obéissance, confiance dans leurs officiers, respect de leur dignité, et « pour sauver leur peau » sans trahir leurs camarades. Élément caractéristique de ce besoin d’exemplarité, la justice militaire italienne instruisit, entre 1940 et 1943, 112 786 affaires débouchant sur 85 015 condamnations dont 41 684 pour les seules forces armées non indigènes. Au total, une centaine de peines de mort furent prononcées à l’encontre de militaires, dont au moins la moitié furent exécutées. Tous les crimes italiens ne restèrent pas impunis. Par exemple, la destruction d’un village tunisien le 14 février 1943 et l’assassinat de huit civils par des soldats de la 161e section des boulangers firent l’objet d’une enquête rigoureuse des carabiniers. Cette dernière déboucha sur cinq condamnations à mort et douze peines à la réclusion22.


Au feu, le sens de l’honneur s’accompagna également de courage manifeste. En Afrique du Nord, des divisions italiennes jouèrent parfois un rôle décisif permettant à Rommel de tenir le champ de bataille. Ainsi à Bir el-Gobi, le 19 novembre 1941, alors que les Britanniques lançaient une vaste offensive pour refouler les Italo-Allemands de Cyrénaïque, la division blindée italienne Ariete stoppa-t-elle l’attaque britannique de la 12e brigade blindée, permettant à Rommel de disloquer le 30e corps britannique entre le 20 et le 23 novembre. L’Ariete laissa sur le champ de bataille 40 % de ses chars, mais ses blindés, quoique de qualité inférieure, surent repousser les chars britanniques. Plus tard, les corps d’armée italiens, d’infanterie et de blindés, se firent anéantir dans les combats d’arrière-garde à El-Alamein en novembre 1942, submergés par l’offensive de la 8e armée britannique. Or les Italiens ne déméritèrent pas : sur les 30 000 prisonniers faits par les Alliés, 19 726 étaient italiens et plus de 10 000 allemands ! De même, lors de la retraite du Don, du 19 au 31 janvier 1943, les divisions alpines Julia, Cuneense et Tridentina se sacrifièrent pour permettre aux Italo-Allemands d’évacuer, et préférèrent mener des combats d’arrière-garde meurtriers tout en étant constamment harcelés par les partisans plutôt que de se rendre. Au prix de pertes considérables, elles parcoururent 350 kilomètres, à pied, dans la neige et le froid, par – 30 °C, – 40 °C, voire – 50 °C, sans camions, sans vivres, sans canons antichars, sans couverture aérienne, sans radio. Le 30 janvier 1943, le capitaine de la Tridentina, Giovanni Battista Stucchi, décrivit ainsi les pauvres survivants : « Je voyais s’écouler devant moi une interminable caravane de spectres, de fantômes, de figures qui n’avaient presque plus rien gardé d’humain. Ils avançaient en chancelant, en trébuchant, en traînant les pieds sur la neige […] en silence. […] L’aspect de ces visages creusés, décharnés, le regard qui se lisait dans ces yeux rougis et hallucinés donnaient l’impression d’assister à un défilé de créatures qui, soumises à un martyr prolongé, avaient perdu la lumière de la raison. […] Couverts de loques ou de vêtements déchirés, [ils avaient] souvent les pieds enveloppés de morceaux de couverture ou de restes de capote ou de pelisse superposés en plusieurs couches23. » Mais ils restaient libres ! Cette retraite des alpini entra dans la légende. Un survivant de la Julia, le sous-lieutenant médecin Giulio Bedeschi, transfigura ainsi leur histoire dans son roman Centomila gavette di ghiaccio (Cent mille gamelles de glace)24 publié au début des années 1960 et devenu un best-seller mondial, traduit en plusieurs langues et vendu à ce jour à plus de 4 millions d’exemplaires dans le monde. Ces soldats devenaient les héros-martyrs de la guerre dont le courage atteignait le sublime. D’autres unités que les alpini, dans le flot de la retraite, firent honneur au drapeau. Le 6e bersagliers, qui fut une des rares unités à conserver son artillerie et à bénéficier de camions pour transporter vivres, munitions, carburant et blessés, se couvrit ainsi de gloire, notamment en défendant la ville de Pavlograd le 17 février 1943 pour permettre le repli sur le Dniepr des Allemands et des restes de l’ARMIR. Le général Gerhard Steinbauer, qui commandait la tête de pont de Dnipropetrovsk, salua ainsi le colonel du régiment Mario Carloni : « L’armée allemande, et moi en particulier, vous est profondément reconnaissante. […] Votre nom et celui de votre régiment sont désormais célèbres dans l’armée allemande qui vous estime et vous apprécie hautement25. »


En Tunisie, les forces italiennes montrèrent qu’elles savaient se battre. Pour la première fois depuis le début de la guerre, 3 à 4 divisions allemandes furent placées sous le commandement opérationnel d’un général italien, Giovanni Messe, aux côtés de 6 divisions italiennes. Cette 1re armée, formée en février 1943 avec les restes des troupes de Rommel qui avaient évacué la Tripolitaine, se distingua en arrêtant les Britanniques d’abord à Mareth El-Hamma du 17 au 25 mars 1943, puis à Enfidaville du 20 au 23 avril, décrochant toujours dans l’ordre et la discipline. Sans couverture aérienne, des unités italiennes se battirent jusqu’au dernier homme et jusqu’à la dernière cartouche, « avec une valeur remarquable et un magnifique élan, dépassant en bravoure les Allemands26 », comme l’écrivit le général Messe dans ses souvenirs, non sans exprimer un fort sentiment patriotique. Ces unités se rendirent d’ailleurs les dernières, le 13 mai 1943, après la 5e armée allemande vaincue dans le nord de la Tunisie. Deux jours plus tard, le Times reconnut que « beaucoup d’unités italiennes [avaient] mérité le respect des troupes britanniques en raison de leur esprit combatif démontré dans l’ultime phase de la campagne africaine27 ». Le général Messe obtint alors le maréchalat et le respect des Allemands et des Alliés.


Dans la débâcle de septembre 1943, des actes de courage isolés sauvèrent encore l’honneur de l’armée italienne28. Ainsi, sur l’île de Céphalonie, en mer Ionienne, la division Acqui préféra-t-elle se battre plutôt que de capituler face aux Allemands. Le prix à payer fut lourd. Sur 11 500 militaires, à peine 3 500 retournèrent en Italie après la guerre. Et que dire de la « résistance sans arme » des 650 000 militaires italiens qui, prisonniers des Allemands au cours de ce mois funeste, préférèrent dans leur écrasante majorité être déportés dans des camps en Allemagne ou dans les régions limitrophes plutôt que de rejoindre la République sociale italienne, comme 10 à 15 % d’entre eux et 30 % des officiers le firent. Ils vécurent ainsi des conditions de captivité particulièrement éprouvantes. Quarante mille moururent de faim, de maladies et d’épuisement au travail. Mais ces souffrances écrivirent sans doute « l’une des plus belles pages de l’histoire des forces armées italiennes [marquée par] la fidélité plutôt que [par] la trahison29 ».


À la Libération, les crimes de guerre italiens ne furent pas jugés, et les actes de bravoure des soldats furent oubliés. Dans un contexte de guerre froide naissante, si l’Italie restait un pays vaincu, elle n’en était pas moins en pleine reconstruction démocratique et républicaine, choisissant le camp américain. Il valait mieux oublier ou masquer ce qui s’était passé dans les Balkans et en URSS. Il devint alors commode de systématiser l’idée selon laquelle l’armée italienne avait été mauvaise et composée de soldats incapables de se comporter en bourreaux. Le jugement doit être nuancé. Instruments d’une force d’occupation, de répression et de persécution, les soldats ne se comportèrent pas toujours en « braves gens ». Et en opération, le courage des Italiens se montra souvent et à bien des égards remarquable et comparable à celui des autres combattants, avec des moyens nettement inférieurs. Rommel, pourtant si critique, dut reconnaître : « Le soldat italien était plein de bonne volonté, généreux, bon camarade et, compte tenu des conditions dans lesquelles il se trouvait, avait donné un rendement supérieur à la moyenne. […] Beaucoup de généraux et d’officiers suscitèrent notre admiration du point de vue humain comme du point de vue militaire30. » Au fond, l’armée italienne n’était pas si mauvaise. Elle fit souvent ce qu’elle put avec ce dont elle disposait.


Bibliographie sélective

Messe, Giovanni, Come finì la guerra in Africa. La « Prima armata » italiana in Tunisia, Milan, Rizzoli, 1946, 238 pages.


Panicacci, Jean-Louis, L’Occupation italienne. Sud-est de la France, juin 1940-septembre 1945, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, 440 pages.


Rochat, Giorgo, Le guerre italiane 1935-1943. Dall’impero d’Etiopia alla disfatta, Turin, Einaudi, 2005, 460 pages.


Rodogno, Davide, Il nuovo ordine mediterraneo. Le politiche di occupazione dell’Italia fascista in Europa (1940-1943), Turin, Bollati Boringhieri, 2003, 586 pages.


Stucchi, Giovanni Battista, Tornim a baita. Dalla campagna di Russia alla Repubblica dell’Ossola, Milan, Vangelista, 2011 (1983), 467 pages.


1. Témoignage de Georges Heyriès, arrière-petit-fils de Piémontais, lorsqu’il était enfant à Marseille durant la Seconde Guerre mondiale.


2. Voir entre autres l’Archivio dell’Ufficio storico dello Stato maggiore dell’Esercito : séries N 1-11 (Diari storici), M 3, L 15, D 7 et H 8 (crimini di guerra), l’Archivio centrale dello Stato (Direzione generale servizi di guerra 1941-1945 et Direzione generale Pubblica Sicurezza 1940-1943) et l’Archivio storico diplomatico del ministero degli Affari Esteri (Gabinetto armistizio-pace Francia, Grecia, Serbia, Croazia, Montenegro), ainsi que les ouvrages cités dans la bibliographie sélective.


3. Lucio Ceva, Le forze armate, Turin, UTET, 1981, p. 295.


4. Enrico Serra, Tempi duri. Guerra e Resistenza, Bologne, Il Mulino, 1996, p. 181 et 182 ; Erwin Rommel, Guerra senza odio, Milan, Garzanti, 1952, p. 195 ; Christopher Seton-Watson, Da El-Alamein a Bologna. La guerra italiana di uno storico in uniforme, Milan, Corbaccio, 1994 (1993), p. 68.


5. Jean-Louis Panicacci, L’Occupation italienne. Sud-est de la France, juin 1940-septembre 1945, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, p. 140 ; Francesco Casati, Soldati, generali e gerarchi nella Campagna di Grecia. Aspetti e tematiche di una guerra vista da prospettive differenti, Rome, Prospettive ed., 2008, p. 90-91 ; Giorgio Rochat, Le guerre italiane 1935-1943. Dall’impero d’Etiopia alla disfatta, Turin, Einaudi, 2005, p. 384.


6. Erwin Rommel, Guerra senza odio, op. cit., p. 37.


7. Luciano Vigo, Non prendere freddo. Corpo di spedizione italiano in Russia (CSIR) 1941-1942. Racconto di un reduce, Pavie, Gianni Iuculano Editore, 2000, p. 38.


8. Giacomo Zanussi, Guerra e catastrofe d’Italia. Giugno 1940. Giugno 1943, Rome, Libraria Corso, 1946 (1945), p. 111.


9. Jean-Louis Panicacci, L’Occupation italienne, op. cit., p. 145 ; Giorgio Rochat, Le guerre italiane, op. cit., p. 374 ; documentaire : « La guerra sporca di Mussolini », réalisé par Giovanni Donfrancesco et produit par GA & A Productions de Rome et par la télévision grecque Ert, diffusé sur History Channel le 14 mars 2008 ; Erwin Rommel, Guerra senza odio, op. cit., p. 45.


10. Giovanni Messe, Come finì la guerra in Africa. La « Prima armata » italiana in Tunisia, Milan, Rizzoli, 1946, p. 130-133.


11. Luciano Vigo, Non prendere freddo, op. cit., p. 28.


12. Cité par Jean-Louis Panicacci, L’Occupation italienne, op. cit., p. 138-139.


13. Giovanni Messe, Come finì la guerra in Africa, op. cit., p. 233.


14. Jean-Louis Panicacci, L’Occupation italienne, op. cit., p. 141, 182-193, 212-217 et 225-228.


15. Thomas Schlemmer, Invasori, non vittime. La campagna italiana di Russia, 1941-1943, Rome, Laterza, 2009, 344 pages ; Costantino Di Sante, Italiani senza onore. I crimini in Jugoslavia e i processi negati (1941-1951), Vérone, Ombre Corte, 2005, 270 pages ; Tone Ferenc, « Si ammazza troppo poco. » Condannati a morte, ostaggi, passati per le armi nella provincia di Lubiana 1941-1943, Documenti, Ljubljana, Institut d’histoire moderne, 1999, 324 pages.


16. Davide Rodogno, Il nuovo ordine mediterraneo. Le politiche di occupazione dell’Italia fascista in Europa (1940-1943), Turin, Bollati Boringhieri, 2003, p. 286-297 et 389-392 ; documentaire « La guerra sporca di Mussolini », cité note 9.


17. Patrick Bernhard, « Behind the Battle Lines : Italian Atrocities and the Persecution of Arabs, Berbers, and Jews in North Africa during World War II », Holocaust and Genocice Studies, 26, no 3, hiver 2012, p. 436.


18. Davide Rodogno, « La politique des occupants italiens à l’égard des Juifs de la France métropolitaine : humanisme ou pragmatisme ? », Vingtième siècle. Revue d’histoire, no 93, 2007/1, p. 63-77.


19. Giorgio Rochat, Le guerre italiane, op. cit., p. 387 et 388.


20. Ibid., p. 370 et 372.


21. Davide Rodogno, Il nuovo ordine mediterraneo, op. cit., p. 476-482 ; Giorgio Rochat, Le guerre italiane, op. cit., p. 274.


22. Giorgio Rochat, Duecento sentenze nel bene e nel male. I tribunali militari nella guerra 1940-1943, Udine, Gaspari, p. 25, 41, 152 et 153.


23. Giovanni Battista Stucchi, Tornim a baita. Dalla campagna di Russia alla Repubblica dell’Ossola, Milan, Vangelista, 2011 (1983), p. 130.


24. Milan, Mursia, 1963, 432 pages.


25. Mario Carloni, La campagna di Russia. Gli eroici combattimenti sostenuti dal 6° bersaglieri durante la ritirata dell’inverno 1942/43, Gênes, Effepi, 2010, p. 134.


26. Giovanni Messe, Come finì la guerra in Africa, op. cit., p. 130-133.


27. Ibid., p. 225.


28. Giorgio Rochat, Marcello Venturi, La divisione Acqui a Cefalonia, Milan, Ugo Mursia Editore, 1993, p. 12-17.


29. Giorgio Rochat, Le guerre italiane, op. cit., p. 451.


30. Erwin Rommel, Guerra senza odio, op. cit., p. 193 et 194.

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