25 第二次世界大戰:一個男人的故事 作者:Fabrice V IRGILI
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La Seconde Guerre mondiale, une affaire d’hommes
par Fabrice VIRGILI
Eisenhower, Joukov, MacArthur, Montgomery ou Rommel parmi les militaires, Churchill, Hirohito, Hitler, Mussolini, Roosevelt, Staline pour les hommes d’État et, parmi les Français, de Gaulle, Laval, Leclerc, Moulin, Pétain, Weygand… L’on pourrait poursuivre longtemps la liste des noms masculins incarnant la Seconde Guerre mondiale avant qu’y figurent les premières femmes. Ni militaires ni politiques, elles sont pour la plupart des figures de dévouement, de martyres, parfois de résistantes, de traîtresses aussi. Lorsque la Seconde Guerre mondiale embrasa le monde, celui-ci était, plus encore qu’aujourd’hui, largement dominé par les hommes. Le pouvoir était en leurs mains. Certes, dans une moitié de l’Europe, comme aux États-Unis, les femmes votaient depuis une vingtaine d’années, mais elles n’étaient qu’une poignée à avoir des responsabilités politiques, moins encore à avoir une place dans la chose militaire. Alors quel rôle pouvaient-elles jouer dans la guerre ? Aucun ou presque, et les statistiques, longtemps aveugles au genre, ne prenaient pas le soin de les dénombrer. Les Français du commando Kieffer présent lors du débarquement de Normandie sont connus à l’unité près : 177 ; mais sait-on combien de femmes participèrent aux opérations ? Pourtant, opératrices radio, conductrices, infirmières, reporters de guerre, elles débarquèrent aussi sur les côtes françaises en juin (Normandie) puis en août 1944 (Provence). Si des photographies en témoignent, si quelques phrases dans les ouvrages de référence ou dans des livres de Mémoires portent trace de leur présence, ces éléments ne donnent pas de quoi en faire un phénomène statistique. Car, fondamentalement, « elles ne comptent pas » : dans la bataille, seul le combattant, celui qui donne la mort, en un mot le guerrier, serait important.
Femmes en uniforme
Cependant, et en se limitant d’abord aux armées régulières alliées engagées dans le second conflit mondial, tous les pays comptaient des femmes sous l’uniforme : combattantes dans l’Armée rouge, auxiliaires dans les corps australiens, britanniques, canadiens, états-uniens, français libres ou polonais1. À l’exception notable du Japon, il en est de même pour l’Axe : Wehrmachtshelferinnen de l’armée allemande, Servizio Ausiliario Femminile de la République sociale italienne et Lottas finlandaises. Au total, des centaines de milliers de femmes dont les statuts et les fonctions variaient selon les armées, mais qui toutes portaient l’uniforme de leur pays. Peu d’entre elles laissèrent leur nom à la postérité, et encore le firent-elles avec un désignant masculin, comme le commandant Marina Raskova, fondatrice de trois régiments d’aviation féminins, dont les pilotes furent par la suite connus sous leur désignation allemande de « sorcières de la nuit », ou, toujours dans l’Armée rouge, le lieutenant Liudmyla Mykhailivna Pavlychenko, tireur d’élite créditée de 309 soldats ennemis tués entre juin 1941 et juin 1942, date à laquelle, blessée, elle fut retirée du front puis envoyée en tournée aux États-Unis. Pour la France libre, songeons au lieutenant Torres, devenue Suzanne Massu, à la tête de l’unité Rochambeau des conductrices ambulancières de la 2e DB. Dans le Pacifique, le lieutenant-colonel Sybil Irving fut nommée à la tête de l’Australian Women’s Army Service. Au sein de la Luftwaffe, le capitaine de l’air Hanna Reitsch, pilote d’essai et nazie convaincue, alla jusqu’à proposer ses services pour créer une unité de pilotes suicides à l’image des kamikazes japonais. Elle fut la seule Allemande décorée de la croix de guerre de 1re classe. Quelques femmes furent ainsi reconnues, gradées et décorées, à côté de centaines de milliers d’hommes.
Civiles, donc victimes…
Ce ne sont pas ces exceptions qui amènent à considérer la guerre autrement que comme une « affaire d’hommes ». C’est un paradoxe de considérer la guerre comme un monopole masculin et de voir dans les deux conflits mondiaux qui ont déchiré le XXe siècle des « guerres totales », mobilisant toutes les ressources des belligérants. Pendant le premier conflit, et plus encore lors du second, la totalité des populations furent, non seulement mobilisées pour l’effort de guerre, mais devinrent des objectifs de guerre, un paramètre nouveau du déroulement des opérations. Le front et l’arrière, au moins pour l’Europe continentale, ne se distinguaient plus ; le front traversant, parfois à plusieurs reprises, l’ensemble du territoire et de la société. Une guerre totale n’est plus seulement une guerre des combattants, c’est celle de toute la population. Certes, sur le champ de bataille, les pertes demeuraient essentiellement militaires, donc masculines. Mais en bien des lieux, lorsqu’il s’agissait de bombarder une ville, d’assassiner une population, d’effectuer des représailles, les victimes étaient alors principalement civiles, des deux sexes et de tous âges. Le « total » n’est pas masculin, il englobe directement les femmes, comme victimes, mais aussi comme actrices par les stratégies mises en œuvre pour survivre, échapper, participer aux événements. Il les concerne également car les femmes devinrent des objectifs de guerre et les autorités civiles et militaires intégrèrent leur existence dans les politiques menées et les décisions prises2.
… des bombes
Dès le début de la guerre, les civils étaient devenus des objectifs militaires. L’attaque japonaise contre la Chine commença en août 1937 par une dizaine de jours de bombardements de la ville de Shanghai, avant que l’armée impériale ne débarque pour mener les opérations terrestres. En Europe, l’offensive allemande contre la Pologne en septembre 1939 fut accompagnée des bombardements aériens de Varsovie. Il ne s’agissait pas de détruire des objectifs militaires, mais bien de s’en prendre aux civils, parce qu’il y avait des femmes et des enfants des deux sexes, afin de montrer la détermination de l’assaillant et de faire plier l’adversaire, incapable de protéger « ses » femmes et « ses » enfants. Plusieurs milliers de tués à Shanghai, près de 25 000 à Varsovie, dès le début du conflit, les civils se retrouvaient au cœur de la bataille. En France comme en Angleterre, le sort de Varsovie poussa les pouvoirs publics à multiplier abris et protections et à faire évacuer les enfants des villes vers les campagnes. Le masque à gaz, arme défensive du soldat depuis l’été 1915, était désormais distribué aux hommes et aux femmes des villes françaises de 1939.
… des déplacements
Quelques mois plus tard, en mai 1940, lors de l’offensive allemande à l’ouest, la Luftwaffe renouvelait l’opération contre Rotterdam. Le nombre de victimes était moindre, un millier environ, mais appliqué à la Hollande neutre cela frappa une nouvelle fois les esprits. Autre effet de cette offensive, le gigantesque exode provoqué par l’avance de la Wehrmacht. Huit millions de femmes, d’hommes âgés et d’enfants fuirent sur les routes, de Belgique d’abord, puis de France. Combien de photographies, là encore, témoignent d’une population des deux sexes, dont de nombreuses femmes sans nouvelles de leurs maris mobilisés. Cette catastrophe humanitaire pour la France fut une aubaine stratégique pour l’armée allemande. En accentuant l’effet de panique par le mitraillage des colonnes de réfugiés, les routes envahies furent facilement bloquées, rendues inutilisables pour les troupes franco-britanniques. Ainsi les premiers mois de la guerre marquèrent-ils l’entrée massive des femmes dans les rangs des victimes. Le Blitz sur les villes d’Angleterre, d’août 1940 à la mi-mai 1941, puis l’amplification des campagnes de bombardement anglo-américaines sur l’Europe allemande à partir de 1942-1943 ne firent que confirmer ce phénomène ; le bombardement stratégique, dont l’intention était de briser le moral et la volonté du pays adverse, incluait explicitement les femmes et les enfants comme objectif militaire. Au total, on estime à 600 000 civils le nombre d’Européens tués sous les bombes, et à 1 million les blessés3. Quant aux réfugiés et personnes déplacées, comment évaluer précisément les dizaines de millions de personnes plus ou moins contraintes de se déplacer, personnes évacuées, réfugiées, travailleurs volontaires ou forcés, prisonniers, déportés ? Encore une fois, les statistiques nous le laissent difficilement appréhender. Pourtant, photographies, rapports et témoignages nous révèlent la présence massive de femmes, parfois majoritaires parmi ces populations. Combien, après guerre, n’avaient plus de foyer à retrouver, parce que détruit ou occupé par d’autres ?
… des assassinats de masse
L’autre violence qui provoqua massivement la mort de femmes fut l’assassinat des Juifs d’Europe par les nazis. L’analyse de genre n’est pas forcément pertinente pour comprendre ce qui se passe dans la chambre à gaz, tant la volonté des bourreaux était justement d’annihiler toute humanité aux victimes, de les détruire jusqu’à la cendre. Femmes et hommes y connurent un sort commun. Mais si la volonté génocidaire du nazisme visait la destruction totale et absolue de la population juive, les modalités en furent parfois distinctes pour les deux sexes. Dans l’organisation des rafles et des premiers convois partis de France vers Auschwitz, la population fut essentiellement masculine ; dans les sept premiers convois du 27 mars au 19 juillet 1942, 95 % des 7 073 déportés étaient des hommes. Puis, dès le lendemain, du fait de l’arrestation massive de femmes lors de la rafle du Vél’ d’Hiv’, les convois devinrent, à quelques exceptions près, mixtes. Au total, sur les 75 280 Juifs de France déportés en Allemagne, l’on compte 31 625 femmes, soit 42 %, dont seules 913 survécurent. Les décalages dans la déportation, comme lors de la sélection faite par les nazis à l’arrivée des convois, envoyant directement à la mort enfants, vieillards, femmes enceintes ou accompagnées d’enfants, n’ont pas d’effet sur le résultat de la mise à mort, mais soulignent la prise en compte par les bourreaux du sexe des victimes. Les effets de genre jouaient de manière contradictoire. D’abord parce que l’arrestation des hommes fut un avertissement enjoignant aux femmes de se cacher. Après l’arrestation, parce que leur supposée fragilité aux yeux des médecins SS les destinait plus rapidement à la chambre à gaz.
À l’est, l’organisation des tueries menées par les Einsatzgruppen à l’encontre des populations juives montre aussi un crescendo. Les exécutions de masse visèrent d’abord la population masculine adulte, puis, au cours de l’été 1941, les femmes en nombre de plus en plus important, enfin, à partir de la mi-août, les enfants des deux sexes firent également partie des Juifs à assassiner4. Les possibilités d’échapper à ces massacres étaient terriblement réduites. Le bilan établi en février 1942 par le commandant SS Jäger de l’application de la « Solution finale » à la Lituanie, alors déclarée « sans Juif », dénombre 136 421 Juifs assassinés, dont 46 403 hommes, 55 556 femmes et 34 464 enfants5. Le moindre nombre d’hommes, 46 %, s’explique par la mobilisation d’une partie de ceux-ci dans l’Armée rouge avant l’invasion allemande. Sans préjuger de ce que fut leur sort de combattants soviétiques, leur statut de soldat les avait protégés du génocide.
Une violence spécifique : le viol
Aux violences faites aux femmes comme aux hommes, il convient d’ajouter celles qui concernèrent spécifiquement les femmes, au premier rang desquelles les violences sexuelles. Longtemps ignorés de la recherche car ne paraissant pas modifier le sort de la bataille, les viols furent pourtant commis à différents moments, sur différents fronts et par des soldats de différentes armées, contre de très nombreuses femmes. Il convient de distinguer, d’une part, les viols commis isolément par des soldats qui, échappant au contrôle de leur hiérarchie, commirent un crime sexuel et, d’autre part, les viols participant à la « terrorisation » des populations ciblées. Dans le premier cas, des soldats profitaient du pouvoir que leur donnait l’uniforme en facilitant l’entrée au domicile de leurs victimes. La menace de leurs armes contribuait à imposer un rapport sexuel ; enfin, l’éloignement de leur société d’origine, le brassage des populations et de la troupe au gré des événements accentuaient leur sentiment d’impunité. Ils violèrent, le plus souvent isolément, des femmes dont ils considéraient qu’elles étaient à la merci de leur désir et de leur puissance. Parce que le viol était interdit en temps de paix comme dans tous les codes militaires, ces soldats furent plus ou moins poursuivis. Certains condamnés très sévèrement, parfois à mort et exécutés, d’autres bénéficiant de plus d’indulgence de leurs officiers, blâmés, sanctionnés ou transférés sur un autre théâtre d’opérations. Ainsi des membres de la Wehrmacht, coupables d’avoir violé des Françaises pendant l’Occupation, purent-ils être condamnés à de la prison ou transférés sur le front russe. Des soldats américains, coupables de viols en Angleterre, en France ou en Allemagne6, furent jugés par les cours martiales de leurs armées et, dans certains cas, condamnés à mort et exécutés par pendaison, parfois devant leur victime et sa famille. Cette criminalité sexuelle, favorisée par le contexte de guerre, n’en reste pas moins la somme d’actes individuels. Différents furent les viols commis par centaines, par milliers, voire davantage encore. Le cas le plus connu concerne ceux d’Allemandes par des soldats de l’Armée rouge. Les chiffres évoqués sont exprimés en centaines de milliers lors de l’offensive soviétique sur le territoire du Reich7. Lutte sans merci, l’affrontement germano-soviétique se transforma pour les soldats de l’Armée rouge en une guerre de revanche. Si la mortalité des prisonniers de guerre ou les massacres des populations furent bien moindres que ce qu’avaient subi soldats et civils soviétiques, les viols furent particulièrement massifs. Leur crainte, largement renforcée par la propagande nazie, avait d’abord provoqué l’exode des populations, voire le suicide de celles qui les anticipèrent. Leur réalité venait affirmer la puissance soviétique sur les femmes allemandes, une fois leurs hommes vaincus. C’était également un moyen d’infliger à la prétendue « race des vainqueurs » une souillure biologique majeure : les enfants à naître « aryens » seraient désormais à moitié slaves, caucasiens ou asiatiques. Cette forme de viol de conquête ne fut pas propre à l’Armée rouge. En Italie méridionale, les troupes coloniales du corps expéditionnaire français s’en rendirent coupables par milliers. Dans la dernière étude sur le sujet, Julie Le Gac avance le chiffre de 3 000 à 5 000 viols de femmes italiennes8. Ces viols étaient à la fois une razzia, c’est-à-dire un pillage toléré depuis la conquête coloniale pour intégrer ces combattants des tribus du Rif et de l’Atlas au sein de l’armée française, et un châtiment d’une population perçue comme ennemie, donc à soumettre. Le ressentiment est resté vif parmi les populations du sud de l’Italie, même si les victimes, de tous âges, furent prises en charge par la société locale. Des plaintes furent déposées et des indemnités obtenues des autorités françaises, certaines encore versées dans les années 1970.
Autre cas de figure, les viols commis dans le cadre de politiques de terreur menées, en France par exemple, en mai-août 1944, par l’armée allemande pour empêcher toute aide des populations aux maquis. Ils furent accompagnés d’autres violences, d’exécutions d’habitants, le plus souvent masculins, d’incendies, de pillages. L’ensemble de ces crimes de guerre étaient commis lors de parcours de la terreur qui traversaient toute une région. Les femmes de plusieurs villages de Bretagne, de la vallée du Rhône, du Sud-Ouest ou des Alpes ont été les victimes de cette politique dont l’objectif tactique était de pétrifier les populations une fois le débarquement de Normandie réussi. Quoique ces exactions figurassent dans la liste des crimes de guerre établie en 1943 par la United Nations War Crimes Commission et fussent qualifiées par la loi no 10 du Conseil de contrôle allié du 20 décembre 1945 de crimes contre l’humanité9, personne ne fut condamné pour ce motif lors des procès de Nuremberg.
Agir pour survivre
La présence massive de femmes parmi les victimes de la guerre pourrait suffire à démontrer qu’en rien la guerre ne fut une affaire d’hommes. Cependant, de ces femmes resterait l’image dominante d’êtres passifs, victimes des événements, ne pouvant ni ne voulant agir sur leur cours, et pas davantage sur leur sort personnel. Ce serait oublier combien, face aux menaces que nous venons d’envisager, ont été développées des stratégies d’évitement ou d’atténuation. Dans le cadre particulièrement contraint d’une guerre, dans l’horizon morbide de ces années dites aussi bien sombres que noires, femmes et hommes déployèrent toutes sortes d’énergies pour y échapper, pour y vivre ou au moins y survivre. Se protéger, se chauffer, se vêtir, se nourrir furent pour beaucoup, en particulier les populations ouvrières et urbaines, une tâche quotidienne. Non une attente, mais bien une quête de ce qui allait permettre de faire vivre les leurs. Dans ce rôle, les femmes se trouvaient au premier plan ; dans la répartition des rôles, l’entretien et l’approvisionnement du foyer leur revenaient. Gestion des tickets de rationnement, files d’attente, autoproduction, troc, marché noir, sacrifice de leurs rations pour la famille : nourrir les siens était pour beaucoup une obsession. Pour la plupart, traverser la guerre fut une épreuve solitaire, en l’absence d’un mari soldat, prisonnier, travailleur volontaire ou requis, déporté. Mais, à la différence du premier conflit mondial, il n’y avait plus d’arrière. À l’exception des États-Unis et du Canada, tous les belligérants connurent au moins la guerre aérienne (le Royaume-Uni), le plus souvent les combats terrestres et l’occupation de leur propre sol.
Pour échapper à ce quotidien mortifère et dans l’immense brassage des populations que fut la guerre, hommes et femmes se rencontrèrent, s’aimèrent fugacement ou plus longuement. Ces amours se traduisirent à l’échelle du continent par des centaines de milliers de naissances au père inconnu, oublié, disparu10. Il s’agit là, peut-être, du seul domaine pour lequel on ne considère plus la guerre comme une affaire exclusivement masculine, le seul dont la responsabilité (im)morale n’incomberait qu’aux femmes. Car, tandis que la sexualité masculine demeurait une affaire privée, le contrôle de celle des femmes par des autorités se substituant aux époux s’accrut en temps de guerre. Ce furent elles en effet qui, pendant le conflit et dans l’après-guerre, eurent à porter, accoucher, abandonner ou élever ces innombrables enfants ; à en subir la condamnation et le rejet familial, moral et social, voire parfois, comme en Norvège, un ostracisme organisé à l’échelle gouvernementale.
Des résistantes
L’action des femmes ne concerna pas uniquement les choix d’ordre privé, familial ou professionnel. Préparer le repas, soigner et trouver des vêtements étaient certes des tâches domestiques mais quand elles étaient prodiguées à un aviateur allié abattu caché, elles s’inscrivaient dans une des principales missions des réseaux de résistance en Europe de l’Ouest. Moins spectaculaires qu’un sabotage, peu revendiqués après guerre, ces agissements conduisirent rarement à la demande et à la délivrance de médailles ou de statuts reconnaissant leur action comme résistantes. Cela n’en demeurait pas moins extrêmement risqué, tout autant que les autres formes d’engagement résistant. Dès le début de l’Occupation, dans les premiers réseaux, des femmes s’engagèrent. La faiblesse des initiatives et des effectifs, la faillite masculine de la défaite avaient rendu les hommes qui voulaient poursuivre la lutte moins regardants. Non seulement les bonnes volontés étaient bienvenues, mais rapidement les contraintes de la clandestinité montrèrent l’intérêt d’avoir des femmes dans un réseau. Moins suspectes aux yeux des Allemands ou des policiers, il leur était plus facile de faire le guet, de transporter dans un innocent cabas, un landau ou à même le corps tracts ou journaux clandestins, parfois des armes. En dehors de quelques exceptions, les assignations de genre furent rapidement rétablies dans la clandestinité, dans les réseaux urbains comme au maquis. Pourtant, quelques femmes se retrouvèrent à la tête de réseaux comme Marie-Madeleine Fourcade (Alliance) ou Germaine Tillion (Musée de l’Homme) en France, Anne Sofie Østvedt en Norvège (XU) et Andrée De Jongh en Belgique (Comète). D’autres furent des figures importantes de la résistance communiste, telles l’Italienne Carla Caponi, Hannie Schaft aux Pays-Bas ou encore la Française Marie-Claude Vaillant-Couturier. Déportée à Auschwitz puis à Ravensbrück, cette dernière témoigna lors du procès de Nuremberg. Du côté communiste, signalons également l’action des partisanes : en URSS occupée mais aussi en Yougoslavie, au sein de l’ELAS grecque ou des Partigiane italiennes.
Globalement, les femmes furent bien moins nombreuses que les hommes au sein de la Résistance, de l’ordre de 10 % à 15 %, proportion que l’on retrouve avant guerre au sein des partis politiques. Elles n’en furent pas moins victimes de la répression. Un peu moins de 8 000 Françaises furent déportées, soit 12 % des déportations dites de répression. La quasi-totalité d’entre elles furent regroupées dans le camp de concentration de Ravensbrück, principal camp de femmes du IIIe Reich. Cent vingt mille femmes, de toutes nationalités, y furent détenues de 1939 à 1945. Plusieurs dizaines de milliers y moururent11. Le gouvernement de Vichy avait obtenu des Allemands qu’aucune femme ne soit fusillée sur le sol français. À l’exception notable de la Belge Suzanne Spaak, fusillée dans la cour de la prison de Fresnes le 12 août 1944, les résistantes condamnées à mort par les tribunaux militaires allemands étaient déportées en Allemagne, pour y être guillotinées. Olga Bancic, membre du groupe Manouchian de la FTP-MOI, contrairement à ses camarades masculins fusillés au mont Valérien le 21 février 1944, a été guillotinée trois mois plus tard à la prison de Stuttgart. Sort identique pour France Bloch-Sérazin, à la prison de Hambourg, ou Véra Obolensky à la prison de Plötzensee à Berlin. Ce fut également le cas pour les Allemandes. Gertrud Seele fut exécutée pour avoir caché des Juifs et tenu des propos défaitistes dans la même prison berlinoise en janvier 1945. La plus connue d’entre elles, Sophie Scholl, fondatrice avec son frère Hans du groupe de La Rose blanche, est exécutée à Munich le 22 février 1943. Ces femmes devinrent des martyres, rejointes par d’autres, dont Danielle Casanova, morte en déportation, Bertie Albrecht, qui se suicida dans la prison de Fresnes pour éviter de parler, ou la partisane soviétique Zoïa Kosmodemianskaïa, pendue le 20 novembre 1941, son corps exhibé pendant plusieurs semaines et mutilé. Ces femmes, mortes pour s’être opposées au nazisme, devinrent des icônes. Parce que femmes, elles représentaient tout autant la détermination de peuples se dressant tout entiers, femmes incluses, contre l’occupant, que la barbarie de l’oppression nazie qui s’en prenait aussi violemment aux femmes.
Si des femmes rejoignirent, avec tous les risques encourus, la Résistance, d’autres firent le choix inverse en s’engageant du côté du nazisme.
Nazies et collaboratrices
En Allemagne d’abord, au-delà des organisations de masse destinées aux jeunes filles (Bund Deutscher Mädel) et aux femmes (Nationalsozialistische Frauenschaft), afin d’encadrer la population du Reich dans toutes ses composantes, certaines d’entre elles s’engagèrent résolument dans la violence nazie. Environ 3 500 femmes entrèrent dans la SS et devinrent gardiennes de camps de concentration12. Elles ne se démarquaient pas de la cruauté de leurs homologues masculins, mais plusieurs furent, après la découverte des camps et leur arrestation, affublées de surnoms spécifiques aux femmes, telle la Sorcière de Buchenwald (Ilse Koch), la Bête d’Auschwitz (Maria Mandl) ou encore, toujours à Auschwitz, la Hyène (Irma Grese). Plusieurs d’entre elles furent condamnées et pendues après guerre par les tribunaux militaires alliés.
Dans le reste de l’Europe, ce fut le choix de la collaboration. En France, le Rassemblement national populaire (RNP) de Marcel Déat fut probablement l’organisation qui recruta le plus de femmes en s’adressant tout particulièrement aux épouses de prisonniers. Présentes dans les organisations politiques (RNP, Parti populaire français de Doriot), on en trouve également au sein des organisations paramilitaires, telles la Légion des volontaires français ou la Milice de Joseph Darnand ; jamais en situation de porter les armes, mais comme infirmières, dactylos, traductrices. Ces compétences étaient également recherchées par les troupes d’occupation, qui recrutèrent très largement parmi la population féminine en France, mais aussi dans le Reich, où 70 000 Françaises partirent travailler volontairement. Enfin, le cliché de la femme bavarde et insouciante désigna les femmes comme délatrices actives, même si les dénonciations, si précieuses pour les forces de répression, émanaient bien des deux sexes. Cet engagement collaborationniste fut, d’une part, sévèrement réprimé à la Libération – la proportion de femmes condamnées et emprisonnées dépassa largement celle des temps de paix – et, d’autre part, davantage attribué à l’influence d’un mari ou d’un amant, à l’appât du gain, à l’immoralité, qu’à un véritable choix idéologique et à des convictions.
Pourquoi alors une « affaire d’hommes » ? Les femmes tondues dans les pays d’Europe libérés, les Trümmerfrauen en Allemagne de l’immédiat après-guerre et les employées japonaises de l’armée américaine d’occupation du Japon représentent trois figures de femmes qui aident à mieux comprendre pourquoi l’après-guerre se reconstruit sur l’idée d’un conflit masculin.
Dans tous les pays d’Europe qui avaient été occupés, recouvrer l’indépendance nécessitait la mise à l’encan des traîtres. Partout, les choix idéologiques avaient fracturé la communauté nationale, celles et ceux qui avaient fait celui de la collaboration dans le cadre de l’Europe nazie allaient payer. Quoique réalisée dans un cadre national, parfois micro-local, l’épuration fut un phénomène européen. Le nazisme avait failli emporter le continent, il convenait de s’assurer que ses partisans fussent partout désormais hors d’état de nuire. L’épuration fut aussi un événement particulièrement « genré », car accusations et châtiments différaient en fonction du sexe de l’accusé. Bien que des femmes se fussent engagées dans la collaboration sous toutes ses formes, s’imposa l’image dominante de la collaboratrice « horizontale », c’est-à-dire de celle qui avait entretenu des relations sexuelles avec les soldats d’occupation. Bien qu’avec un effet moindre sur le cours de la guerre que la propagande en faveur du nazisme ou le travail pour les Allemands, être une « poule à boches » en français, une tyskpigger en danois, une moffenhoerren en néerlandais et même une jerrybag dans les îles Anglo-Normandes paraissait symboliquement d’une extrême gravité. Aussi des dizaines de milliers de femmes furent-elles tondues en Europe, non pas à la place d’un autre châtiment, mais en plus d’un internement ou d’une condamnation par les tribunaux chargés de sanctionner la collaboration. Quelle que fût la réalité politique de leur collaboration, s’imposait l’image de corps de femmes châtiées pour une trahison avant tout sexuelle. Alors que la sexualité des hommes, tels les prisonniers, les travailleurs libres ou requis en Allemagne, ne préoccupait personne, à l’inverse toute l’Europe sanctionna les femmes qui avaient « fauté ». Il s’agit là de la réaffirmation d’un contrôle masculin sur le corps des femmes, dont les hommes avaient eu peur qu’il ne leur échappe dans le trouble des années de guerre.
Pendant que dans le reste de l’Europe l’on punissait les collaboratrices, dans l’Allemagne en ruine émergeait la figure d’autres femmes, urbaines ou réfugiées, vivant dans les villes détruites et contribuant à leur déblaiement. En juillet 1946, par la loi no 32 du Conseil de contrôle allié, toutes les femmes entre quinze et cinquante ans pouvaient être employées pour le déblaiement des gravats. Dans une Allemagne au sex-ratio très défavorable aux hommes, morts, disparus ou prisonniers – le déficit masculin était de 7 millions –, les Trümmerfrauen, les « femmes des ruines », contribuèrent massivement à effacer les marques les plus visibles de la guerre et à engager la reconstruction du pays. Pour remplacer les hommes absents, elles retroussaient leurs manches et, sous le contrôle allié, préparaient de jolis foyers à la nouvelle Allemagne, prêtes à s’effacer au retour de leurs maris. Cette image de souffrance et d’innocence annulait progressivement ce qui avait été leur engagement dans le national-socialisme. Quelques mois plus tôt, au début de l’année 1945, elles étaient pourtant encore 500 000 employées de la Wehrmacht et 4 000 dans la Waffen-SS13.
Contrairement à tous les autres belligérants, rien au Japon n’avait conduit le gouvernement et l’état-major à mobiliser les femmes. Au-delà des manifestations de patriotisme et de la répétition continuelle de leur acceptation du sacrifice de leurs fils, frères ou époux, les femmes japonaises furent maintenues à distance. Cet éloignement donnait une image de douceur et de soumission des femmes qui s’accordait aux stéréotypes occidentaux et américains de la Japonaise. Après la capitulation du Japon, le 15 août 1945, l’occupation de l’archipel commença le 28 août avec le débarquement des troupes alliées. Un des pans de la politique de démilitarisation du Japon menée par le général MacArthur, devenu gouverneur militaire du pays, s’appuyait sur la population féminine. Parce qu’elles étaient considérées comme naturellement plus pacifiques, le droit de vote des femmes fut imposé dans la nouvelle Constitution. Le système familial féodal fut remplacé par de nouvelles lois civiles ; enfin, la création d’associations de femmes fut encouragée pour diffuser les nouveaux idéaux démocratiques et contribuer à la démilitarisation-dévirilisation de la société japonaise14.
Collaboratrices dont on mettait en avant la sexualité pour mieux oublier l’engagement, déblayeuses besogneuses qui effaçaient les ruines du nazisme en l’attente de leurs maris captifs, Japonaises si pacifiques qu’elles ne pouvaient avoir été belliqueuses : ces trois figures féminines de la sortie de guerre sont venues rétablir les hommes dans leur attribution guerrière. C’est sur les champs de bataille que la guerre avait été gagnée, que s’écrivait l’histoire de ses héros. S’achevait une guerre d’hommes. Il importait, en raison de la profondeur des traumatismes qu’ils avaient aussi vécus, que ces derniers reconstruisent une virilité mise à mal par les défaites, les occupations, la peur et la souffrance. Un sort à bien des égards partagé par les femmes – dont l’injonction multiséculaire à souffrir en silence les rendait plus discrètes en ce lendemain de guerre.
Bibliographie sélective
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8. Julie Le Gac, Vaincre sans gloire. Le corps expéditionnaire français en Italie, 1re éd., Paris, Les Belles Lettres, 2014, p. 417-467.
9. Trial of the Major War Criminals before the International Military Tribunal, Nuremberg, 14 November 1945-1 October 1946 (http://avalon.law.yale.edu/imt/imt10.asp, consulté le 25 mars 2015).
10. Fabrice Virgili, Naître ennemi. Les enfants de couples franco-allemands nés pendant la Seconde Guerre mondiale, Paris, Payot, 2009.
11. Bernhard Strebel, Ravensbrück. Un complexe concentrationnaire, Paris, Fayard, 2005.
12. Elissa Mailänder, « La violence des surveillantes des camps de concentration national-socialistes (1939-1945) : réflexions sur les dynamiques et logiques du pouvoir », Encyclopédie en ligne des violences de masse, publié le 6 mars 2012, consulté le 9 avril 2015 (http://www.massviolence.org/La-violence-des-surveillantes-des-camps-de-concentration), ISSN 1961-9898.
13. Gudrun Schwartz, « During Total War, We Girls Want to Be Where We Can Really Accomplished Something : What Women Do in Wartime », dans Crimes of War : Guilt and Denial in the Twentieth Century, New York, The New Press, 2003, p. 130.
14. John W. Dower, Embracing Defeat : Japan in the Wake of World War II, New York, Londres, W. W. Norton & Company, 1999, p. 81-83.
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