24 阿拉伯世界渴望德意志帝國的勝利。 作者:克里斯蒂安·德·埃斯特雷莫
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Le monde arabe a souhaité la victoire du Reich
par Christian DESTREMAU
Le 28 novembre 1941, au cours de l’après-midi, le mufti de Jérusalem, Amin al-Husseini, est reçu à Berlin par Adolf Hitler. Ce dernier est revenu de Rastenburg, le « repaire du Loup », son quartier général pour le front de l’Est. Le mufti, quant à lui, est arrivé à Berlin après un parcours rocambolesque. Expulsé au Liban par les autorités britanniques à la veille de la guerre en raison du rôle de meneur qu’il a joué dans la grande révolte qui a secoué la Palestine depuis 1937, il s’est ensuite enfui en Irak, avant de repartir pour l’Iran, d’où il a été exfiltré, déguisé en membre du corps diplomatique italien.
Une photographie montrant les deux hommes en pleine discussion, aujourd’hui largement diffusée, commémore l’événement. Elle est devenue, au fil du temps, l’illustration la plus spectaculaire de l’existence d’une alliance entre le monde arabe et le Reich au cours de la guerre. Plus encore, elle apporte, aux yeux de certains, la preuve d’une connivence idéologique entre l’Islam et le nazisme.
Mais au fond, que s’est-il réellement passé au cours de cet entretien et que représente Amin al-Husseini ? Ce n’est en réalité qu’après la guerre, dans le contexte du conflit israélo-palestinien, que cette rencontre prendra une telle place dans l’exposé de l’alliance entre le « croissant » et la « croix gammée ». Pourtant, si la position du Moyen-Orient dans le conflit mondial n’est pas sans ambiguïtés, à aucun moment le nazisme n’effectuera de réelle percée dans les consciences.
Le Führer et le Moyen-Orient
Certes, il y a quelques années encore, en flânant dans les vieilles cités du Moyen-Orient, on pouvait tomber sur un étal exhibant un exemplaire de Mein Kampf ou du Protocole des Sages de Sion. Mais on peut émettre quelques doutes sur la diffusion réelle de ces ouvrages fondamentaux de l’idéologie nazie et de l’antisémitisme. Il est en revanche clair que dans les années 1930 la connaissance des réalités du nazisme reste marginale. Une petite minorité est toutefois séduite par la nouvelle Allemagne. Au Liban, en Syrie, les images de la jeunesse hitlérienne rencontrent un certain écho – notamment, faut-il le souligner, dans la jeunesse chrétienne. En Égypte, en Irak, de jeunes officiers ambitieux et frustrés sont attirés par l’exemple de la renaissance spectaculaire de la Wehrmacht. Enfin, sentiment plus répandu sans doute, quoique plus diffus, la figure même du Führer séduit. Hitler est d’abord cet homme qui, parti de rien, a osé défier la Grande-Bretagne et la France, a redonné à son pays sa fierté, rebâti une armée puissante, et qui a commencé, avec une grande audace, à faire s’écrouler l’ordre général issu des traités de la Première Guerre mondiale. Tout comme Atatürk, autre figure emblématique, il fait renaître l’espoir : pour les jeunes éduqués, pour les nationalistes, qui rêvent d’indépendance et d’un réveil du monde arabe, il faut s’appuyer sur le modèle hitlérien pour faire émerger le grand leader qui bousculera les élites bourgeoises locales sclérosées et dociles. Entendons-nous bien : personne, ou presque, dans le monde arabe, ne souhaite que l’Allemagne nazie prenne la place des Britanniques et des Français. Mais les succès du Führer offrent une source d’inspiration. Puisqu’il semble si bien réussir en Europe, pourquoi ne pas appliquer certaines de ses méthodes dans ce Moyen-Orient endormi et humilié ?
Dans la hiérarchie raciale établie par Adolf Hitler, les Arabes sont à peine mieux traités que les Juifs. D’ailleurs, le dictateur ne s’intéresse pas à la question de l’Islam. Sur le plan des relations internationales, il néglige totalement le Moyen-Orient. À plusieurs reprises, il déclare en public que les Britanniques – il ne parle pas des Français – sont bien plus compétents pour guider le monde arabe, et que le Reich, en quête de son « espace vital », a suffisamment à faire en Europe. L’Allemagne n’a donc pas, ou quasiment pas, de « politique » au Moyen-Orient et ne cherche pas à soutenir les mouvements nationalistes antibritanniques ou antifrançais. Cette absence de politique active convient d’ailleurs parfaitement aux chefs militaires allemands, pour lesquels se lancer dans des opérations au Moyen-Orient reviendrait à plonger dans l’inconnu. Même la perspective de pouvoir mettre la main sur les précieuses ressources pétrolières – si essentielles pour les Britanniques – ne constitue pas une motivation suffisante. Pour les autorités britanniques et françaises, la seule menace vient donc de l’Italie et des ambitions de Mussolini, qui voudrait refaire de la Méditerranée le mare nostrum des Romains.
La politique antijuive d’Hitler est connue dans le monde arabe par le biais de la propagande radiodiffusée. Au-delà des déclarations incendiaires, peu estiment que les Juifs sont la cause de tous les maux. En Égypte ou en Irak, la communauté juive est d’ailleurs relativement bien intégrée et acceptée. Ce n’est qu’en Palestine que les choses se sont envenimées. En 1936-1937, on assiste à une révolte majeure des populations arabes, choquées par la place prise par l’immigration sioniste. Les Britanniques sont inquiets. Stratégiquement, la stabilité en Palestine est considérée comme indispensable, la sécurité du canal de Suez en dépendant pour une bonne part. Les autorités craignent une contagion générale. En 1939, une conférence est réunie à Londres à l’issue de laquelle est publié un Livre blanc, qui satisfait en grande partie les revendications arabes en restreignant de manière drastique l’immigration juive. Au cours de la révolte, des contacts ont été pris par le mufti avec les autorités allemandes, mais, conformément aux déclarations du Führer, elles se sont montrées presque totalement sourdes aux revendications du principal leader nationaliste en Palestine. D’ailleurs, à l’égard de la Palestine, le Reich a mené une politique qui peut être considérée comme hostile aux intérêts arabes. Depuis 1934, dans la volonté d’une Allemagne « Judenfrei », et bien avant que n’émerge l’idée de la Solution finale, l’émigration des Juifs allemands vers la Terre promise a été encouragée. En avril 1939, Hitler réaffirme publiquement sa politique : « Nous ne souhaitons pas nous occuper de la Palestine de quelque manière que ce soit. »
Une position attentiste
Au moment de la déclaration de guerre, en 1939, peu de raisons peuvent inciter les dirigeants et les peuples arabes à envisager que l’Allemagne nazie constitue un allié qui les aidera à poursuivre le rêve d’une indépendance totale. La majorité des dirigeants arabes sont d’ailleurs relativement satisfaits de l’évolution de leurs rapports avec les puissances mandataires depuis les traités signés avec l’Égypte et l’Irak, qui sont devenus officiellement des pays indépendants, membres de la Société des Nations. Quant aux plus fervents nationalistes, ils n’ont reçu aucun encouragement de la part du Reich et de son Führer. La pénétration des idées nazies ne touche en réalité qu’une infime minorité, d’autant que le Moyen-Orient est loin d’être uni. Churchill a d’ailleurs pensé qu’il ne fallait pas surestimer la menace représentée par le nationalisme arabe et s’est montré hostile au Livre blanc, un Munich en mode mineur à ses yeux. Pour lui, les Arabes sont trop velléitaires, trop inconstants et trop désunis. Un mouvement de révolte serait aisément réprimé. Dans le grand combat contre l’Allemagne, le Moyen-Orient représente au contraire un atout majeur, sur lequel il compte s’appuyer.
En juin 1940, le monde arabe est totalement pris de court par la défaite de la France. La victoire écrasante de l’Allemagne n’est pas l’objet de célébrations, mais elle amène les dirigeants à réfléchir, notamment en Égypte, le pays de loin le plus peuplé et qui sert un peu de guide à l’ensemble de la région. La rapidité avec laquelle Hitler a triomphé les fascine et conduit les Égyptiens à se préparer à tous types de scénarios.
Si les très rares sympathisants nazis sont confortés dans leurs options, en Palestine la situation demeure stable et les populations arabes ne profitent pas des déboires britanniques pour relancer la révolte. En Égypte, on craint en premier lieu le principal allié des nazis, l’Italie. L’offensive italienne en septembre 1940 est cependant facilement repoussée par les forces britanniques : les choses ne sont donc pas aussi simples, l’Axe n’est pas invincible. Les dirigeants arabes sont dans l’expectative, mais pour l’heure les Britanniques, sur place, semblent tenir la situation bien en main. À intervalles réguliers, au gré des nouvelles avancées des forces de l’Axe, les doutes se feront de nouveau jour, sans provoquer pour autant un basculement général en faveur de l’Axe.
Au cours de la fin de l’hiver et du printemps 1941, la Grande-Bretagne, désormais esseulée, traverse des mois difficiles. En février, l’arrivée en Afrique du Nord de Rommel et ses premiers succès constituent un premier tournant : l’Allemagne, inquiète des défaites de son allié italien, semble vouloir maintenant mener une politique plus ambitieuse dans le monde arabe. Si ces succès militaires s’amplifient, les Arabes devront-ils réviser leur point de vue ? En prenant position en faveur des Britanniques, ont-ils misé sur le mauvais cheval ? La compétence militaire des Allemands est admirée, et les défaites en Libye des Britanniques sont autant de petites revanches sur ceux qui sont perçus, malgré le traité d’indépendance, comme des colonisateurs.
Impossible, néanmoins, de parler de connivence idéologique avec le Reich : il s’agit surtout d’envisager le cas où la Grande-Bretagne serait une nouvelle fois défaite et contrainte d’abandonner le Moyen-Orient. Les mesures économiques prises par les autorités britanniques sont d’ailleurs efficaces, notamment l’achat de la récolte de coton, qui satisfait la bourgeoisie possédante. Le peuple, lui, pauvre, attaché à la terre, vivant dans une économie de subsistance, est très peu informé des événements. Les Frères musulmans, sous la direction de Hassan al-Banna, d’ailleurs assigné à résidence loin du Caire, n’ont pas pris de position officielle et préfèrent continuer leur travail social au sein de la population égyptienne défavorisée.
Putsch à Bagdad
À Bagdad, en revanche, les choses prennent un tour inquiétant. En avril 1941, un groupe d’officiers de la jeune armée irakienne renverse le régent soutenu par les Britanniques et s’empare du pouvoir. À leur tête se trouve Rachid Ali al-Gillani, un homme politique relativement expérimenté, qui a déjà tenu le poste de Premier ministre. Le moment semble propice pour expulser les Britanniques, très occupés par la défense de l’Égypte face à Rommel. Quelle est la nature profonde de ce mouvement ? Les officiers irakiens éprouvent une certaine admiration pour Hitler, l’homme qui a bousculé les puissances européennes et qui veut bâtir un monde nouveau. Ils ont le culte de l’homme fort, mais n’ont guère d’affinités avec le totalitarisme nazi et son idéologie raciale.
Ce coup d’État, comme le prouvent notamment les messages interceptés par les services secrets britanniques, n’est pas déclenché en accord avec les dirigeants de l’Axe, contrairement à ce qui a été souvent avancé. Churchill décide néanmoins de réagir. Alors que le général Wavell, commandant en chef des forces britanniques au Moyen-Orient, opposé à toute intervention, considère que le putsch est une affaire politique interne à l’Irak, qui peut être résolue par la négociation, le Premier Ministre veut passer à l’offensive et reprendre immédiatement le contrôle de la situation. Il ordonne l’envoi, à partir de la Transjordanie, d’une colonne armée, tandis que les forces armées britanniques en Irak même, notamment dans la grande base de la RAF à Habbaniya, au nord-ouest de la capitale, reçoivent pour ordre de déclencher les hostilités avec l’armée irakienne fidèle au nouveau pouvoir.
Rachid Ali al-Gillani est surpris par la fermeté britannique, à laquelle il ne croyait pas. C’est seulement à ce moment qu’il décide de solliciter l’aide de l’Allemagne et de l’Italie. Face aux appels des dirigeants putschistes, Hitler hésite. La préparation de l’invasion de l’Union soviétique est la priorité absolue et les chefs militaires sont extrêmement sceptiques face à la perspective d’une intervention au Moyen-Orient. Les distances à parcourir sont considérables, les problèmes logistiques leur paraissent insurmontables et les Irakiens ont la réputation d’être des partenaires très peu fiables. Les spécialistes allemands de la zone se comptent sur les doigts de la main. Une modeste force aérienne est finalement envoyée, ainsi que des stocks d’armes, prélevés en Syrie. C’est un appui tardif, à contrecœur, et totalement inadapté. Les forces britanniques, pourtant modestes, reprennent rapidement le contrôle du pays. Rachid Ali al-Gillani et ses compagnons, parmi lesquels se trouve le mufti de Jérusalem, sont contraints, fin mai, de s’enfuir en Iran. L’affaire est donc très rapidement bouclée et les Britanniques n’ont eu besoin que de quelques milliers d’hommes pour mettre un terme au coup d’État et ramener au pouvoir le régent et son Premier ministre, Nouri Saïd, un de leurs principaux alliés dans la région.
Cet échec cinglant n’est pas sans conséquence immédiate. Une partie de la population de Bagdad, ressentant l’humiliation, reporte sa colère contre la minorité juive. Le 1er juin 1941, alors que tout semblant d’ordre a disparu et que la capitale est livrée aux pillards, près de deux cents Juifs sont ainsi massacrés. L’événement tragique, quelque peu passé sous silence par les autorités britanniques, marque profondément la très ancienne communauté juive de Mésopotamie, qui compte plus de 100 000 individus. Le Farhoud est, durant les années de guerre, la manifestation la plus virulente des sentiments antisémites d’une partie de la population arabe. Faut-il pour autant voir dans cet événement tragique, qui s’apparente aux pogroms de la Russie de la fin du XIXe siècle, une preuve concrète de l’alliance entre Islam et nazisme, une manifestation de la volonté des Arabes d’appliquer au Moyen-Orient la Solution finale ? Nous ne le pensons pas. Le Farhoud n’a pas de lien avec un projet d’élimination systématique de la population juive ; il ne peut être compris que comme une réaction de colère totalement incontrôlée d’une populace humiliée, abandonnée par ses dirigeants et à la recherche d’un bouc émissaire désarmé.
Jeux complexes au Levant
En appuyant les putschistes irakiens, les Allemands ont été contraints de faire passer leurs avions par la Syrie, qui se trouve encore sous le contrôle du régime de Vichy. Certains dirigeants nationalistes arabes veulent profiter de la situation pour pousser leurs revendications d’une indépendance complète, qui leur a été promise par la France avant la guerre. Si, au cours des mois précédents, les dirigeants nazis se sont montrés sourds aux appels des nationalistes arabes qui cherchent le soutien de l’Allemagne, c’est en grande partie parce que Hitler ne veut pas mettre Vichy en difficulté. En juin 1941, l’invasion britannique, appuyée par les Français libres, semble changer la donne. Pourquoi ne pas s’appuyer sur les Arabes ? Des armes sont expédiées au Levant, des conseillers sont envoyés en Syrie afin de soutenir une opposition armée aux nouveaux maîtres du Levant. C’est, pour les représentants du Reich, une déception totale. Manifestement, les chefs arabes, heureux de se débarrasser de Vichy, se méfient d’un soutien allemand et italien trop exigeant. Dans son rapport de mission rédigé mi-juillet 1941, Rudolf Rahn, le chef de la mission allemande au Levant, fait part de ses désillusions : « Après un bref séjour en Syrie, j’ai dû faire, à mon grand étonnement, le constat qu’il n’existe pas de mouvement arabe. Le vrai esprit nationaliste est inconnu parmi les tribus syriennes, qui forment un ensemble incohérent et en général peu séduisant de races et de religions, totalement pourries par le lucre, le goût de l’intrigue, la jalousie, et ayant pris l’habitude d’accepter d’être achetées simultanément par les puissances opposées. Ce que veut Beyrouth est contredit par Damas. Ce que prône Damas est considéré comme trahison par Alep, Homs ou Hama. […] Même la partie la meilleure du point de vue racial, les Bédouins, a succombé à la corruption généralisée et accepte de suivre le plus fort, quel qu’il soit, comme le chacal suit la bête de proie […] Face au danger, les hâbleurs dirigeants du mouvement de libération arabe ont tous reculé. Dans un mouvement de panique, qu’ils n’ont même pas cherché à dissimuler, certains nous ont demandé de les aider à fuir à l’étranger, pendant que d’autres, par mesure de “précaution”, prenaient contact avec les Anglais. »
Égypte, Irak, Syrie : les tentatives presque à contrecœur des Allemands de se rapprocher des dirigeants arabes se sont partout heurtées à la prudence et à la méfiance. Pour les opinions publiques au Moyen-Orient, le Reich, après ses fulgurantes victoires initiales, n’est plus invincible, et il apparaît même comme hésitant. Seul Rommel va continuer à exercer une certaine fascination ; mais, précisément, Rommel a une image – exacte ou non – de combattant loyal, qui n’est pas mû par l’idéologie nazi. C’est le héraut d’une guerre sans haine, respectueuse de ses adversaires, et c’est cela que l’opinion retient. Une alliance ponctuelle, si la Grande-Bretagne s’effondre, est envisagée par certains ; encore faut-il que le Reich assure qu’il soutiendra l’indépendance des pays arabes, une revendication essentielle à laquelle Hitler n’acceptera jamais de répondre positivement et nettement, soit qu’il faille ménager Rome et Vichy, soit qu’il lui soit très difficile d’accepter l’idée d’aider des peuples à se libérer sans que l’aide ainsi apportée soit récompensée par des « prises de guerre », par exemple sous forme de contrôle des puits de pétrole. En avril 1942, un partisan du mufti – dont les positions sont devenues de plus en plus extrémistes – lui fait part de ses interrogations : « Les relations avec l’Axe risquent d’avoir pour conséquence le remplacement d’un étranger par un autre et une forme de domination par une autre. […] Quelle est l’étendue et la signification du principe de Lebensraum, et comment ce principe risque-t-il d’être appliqué aux pays arabes ? »
Le mufti, un cas isolé
Reste l’antisémitisme. Le monde arabe a une connaissance très parcellaire du nazisme, même si des extraits de Mein Kampf sont diffusés à la fin des années 1930. Avec la guerre, le discours est de plus en plus virulent et la haine du nazisme à l’égard des Juifs prend de plus en plus de place dans la propagande adressée au monde arabe, notamment par la radio. En Palestine, pourtant, la situation reste calme. La politique britannique, en freinant très fortement l’immigration juive, parvient à maintenir la stabilité, et les incidents antijuifs sont très isolés.
Le symbole même de la révolte contre le sionisme va pourtant mener un combat de plus en plus radical. Nous l’avons vu, le mufti est reçu en novembre 1941 par Ribbentrop, puis par Hitler. Que ressort-il de ces entretiens que certains jugent, aujourd’hui encore, d’une importance fondamentale ? En fait, lorsqu’on examine les communiqués publiés à l’issue de la rencontre, pas grand-chose. La principale revendication du mufti est que l’Allemagne proclame officiellement et fasse savoir à travers le Moyen-Orient qu’elle se porte garante de l’indépendance des pays arabes. Sur ce plan, Hitler reste très évasif et repousse toute déclaration à la conclusion favorable de la conquête de l’Union soviétique. D’ailleurs, que représente vraiment le mufti à cette époque ? Il semble bien qu’il manque de soutiens en Palestine même. Il ne cessera d’ailleurs par la suite de promettre une nouvelle grande révolte en Palestine sans rencontrer le moindre succès.
Pour Amin al-Husseini cette rencontre si importante est par conséquent un échec. Il va très rapidement se radicaliser, et se lancer dans une campagne de propagande de plus en plus violente à l’égard des Alliés et des Juifs, mais il est aujourd’hui difficile d’estimer son audience. Concrètement, ses appels n’ont pratiquement pas d’écho. Ceux qui étaient avant guerre ses partisans dans la lutte contre la colonisation sioniste lui reprochent surtout d’avoir coupé les ponts et d’avoir pris le risque de s’être totalement compromis en devenant l’allié du nazisme alors que la victoire finale du Reich est loin d’être assurée. Dans le monde musulman dans son ensemble, ses diatribes ont peu d’impact. Il suffit ici de rappeler le rôle si important joué par les troupes musulmanes au sein des forces alliées – Indiens musulmans dans l’armée britannique, Nord-Africains dans l’armée française, en particulier – pour montrer à quel point ses appels ne sont pas entendus.
Isolé en Allemagne, loin de ses bases, accompagné par une petite troupe de courtisans de moins en moins nombreux, le mufti paraît totalement coupé des réalités du Moyen-Orient. Chaperonné au début par l’Abwehr, le service de renseignements de la Wehrmacht, il se rapproche d’Himmler, le chef du Sipo-SD ; il aurait selon certains été mis dans la confidence de l’existence de la Solution finale, qu’il aurait chaleureusement approuvée. Sur ce point précis, les choses sont loin d’être claires. Mais comment peut-on en tirer la conclusion, comme certains le font encore, que le Moyen-Orient dans son ensemble aurait été une sorte de complice enthousiaste de l’application de la Solution finale aux Juifs de Palestine et aux communautés juives établies au Moyen-Orient ? Si, en juillet 1942, un commando SS dirigé par Walter Rauff a bien atterri en Afrique du Nord, sans doute avec l’idée de préparer la Solution finale, celui-ci ne reste qu’une dizaine de jours sur place, avant de repartir pour la Grèce sans avoir fait quoi que ce soit.
À mesure qu’il se fanatise, le mufti voit son audience diminuer. C’est ainsi que la seule véritable opération de sabotage et de subversion montée sur ses instructions se solde par un échec complet. En août 1944, un commando de cinq hommes – trois Allemands membres du SD, deux Palestiniens arabes – est parachuté aux environs de Jéricho. Tous sont arrêtés au bout d’une semaine. Ils ont auparavant tenté de prendre des contacts et d’établir des liaisons radio avec l’Allemagne, se présentant comme les envoyés spéciaux du mufti. Les personnalités palestiniennes arabes qu’ils parviennent à contacter refusent toutes de les recevoir. Il ne semble même pas exister, en Palestine, une sorte de noyau dur fanatisé prêt à tout pour en découdre avec les Juifs. La déroute de la mission est un élément supplémentaire qui confirme que les diatribes radiodiffusées du mufti n’ont, au cours de la guerre, rencontré pratiquement aucun écho au Moyen-Orient même.
Les événements récents dans le monde arabe ont mis en lumière un degré d’extrémisme et d’horreur tel que le rapprochement avec l’idéologie nazie est sans doute inévitable. La volonté d’exterminer certaines populations en raison de leurs convictions religieuses se situe, à une échelle moins élevée, dans la continuité des grands crimes contre l’humanité commis au cours du XXe siècle. Le comportement du monde arabo-islamique durant la Seconde Guerre mondiale conduit cependant à éviter les généralisations trop hâtives. Contrairement à certains pays européens qui font aujourd’hui partie des grandes démocraties de notre monde, les populations arabes n’ont pas été séduites par le nazisme. Les victoires de l’Allemagne ont pu faire naître, en plusieurs occasions, l’espoir qu’elles allaient permettre à un monde nouveau d’émerger au Moyen-Orient, mais les rares tentatives de rapprochement effectif ont été sans suite. « Hitler a été utile comme une sorte d’épouvantail grâce auquel les hommes politiques arabes pouvaient essayer de nous faire peur et de nous forcer ainsi à faire des concessions, écrit en juillet 1942 le haut-commissaire en Palestine, Harold MacMichael, mais au moment où il commence à se manifester plus concrètement, tout son “charme” s’est évanoui. Il y a des raisons de croire que certains dirigeants en place ces dernières années, qui ont pu être farouchement opposés à notre politique dans le passé, ont pris très peur face à la perspective de voir les forces de l’Axe envahir l’Égypte et atteindre la Palestine. » Parfois par conviction, avant tout par un calcul réaliste, le monde arabe a, dans son ensemble, assez rapidement conclu que la carte des Alliés était bien la moins mauvaise à jouer.
Bibliographie sélective
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