23 1940年至1944年間,維希政權保護了法國。 作者:Bénédicte V ERGEZ- C HAIGNON

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Entre 1940 et 1944, Vichy a protégé la France

par Bénédicte VERGEZ-CHAIGNON

Entre le 17 et le 25 juin 1940, le maréchal Pétain, nouveau chef du gouvernement, s’adresse à quatre reprises aux Français pour déclarer qu’il a demandé un armistice à l’ennemi, en expliquer la nécessité et, finalement, en annoncer l’entrée en vigueur. Dans le même temps, il indique les lignes fortes du programme qui a motivé son choix : sauver ce qui peut l’être puis redresser le pays. Dans une formule destinée à passer à la postérité, celui qui fut désigné tour à tour comme le défenseur, le sauveur puis le vainqueur de Verdun précise qu’il fait le don de sa personne à la France pour atténuer son malheur. Venant d’une telle autorité, ces paroles résonnent comme un engagement crédible. D’ailleurs, quatre ans plus tard, à l’heure des bilans, Henri Massis, l’un de ses derniers conseillers, place dans sa bouche une formule qui fera florès : « Loyalement, mais sans compromis, je n’ai eu qu’un seul but : vous protéger du pire. Et tout ce qui a été fait par moi, tout ce que j’ai accepté, consenti, subi, que ce fût de gré ou de force, ne l’a été que pour votre sauvegarde. Car si je ne pouvais plus être votre épée, j’ai voulu rester votre bouclier1. »


Les thuriféraires du Maréchal affirment que ses gouvernements et lui-même ont tenu les engagements pris en juin 1940 et, contre vents et marées, protégé la France et les Français. Le plus fameux de ses avocats, Me Isorni, fait de cet accomplissement le fil conducteur de sa plaidoirie, alors qu’il s’est chargé de justifier, lors du procès de 1945, les pans les plus douloureux de la politique de Philippe Pétain :


« La politique du Maréchal était la suivante : sauvegarder, défendre, acquérir des avantages matériels, mais souvent au prix de concessions morales. […] C’était donc un régime qui permettait, dans le cadre de la loi, de sauver des Français, […] d’entrer, en apparence, dans le jeu des Allemands et de chercher, par tous les moyens, à freiner leurs efforts, et puis, étant entré dans ce jeu, de conserver la possibilité de nous occuper des travailleurs partis au-delà de nos frontières.


« […] Le Maréchal n’a livré personne. Devant la dure loi de l’ennemi, il n’a cherché qu’un palliatif. […] Quelles que soient les souffrances des Juifs français – je ne parle pas des souffrances individuelles mais des souffrances collectives –, est-ce que la proportion de leurs malheurs est aussi grande que pour les Juifs de Pologne ? Je ne le pense pas. C’est seule l’action du gouvernement du Maréchal qui les a, peut-être faiblement, mais protégés quand même2. »


Les témoins à décharge défilent à la barre pour souligner comment Pétain, ses ministres et son administration, héritant de la IIIe République la pire des catastrophes, subissant le joug des exorbitantes exigences allemandes et menacés eux-mêmes d’arrestation, ont constamment limité les dégâts et ménagé l’avenir, jusqu’à contribuer à la victoire finale des Alliés. « Ce que l’on peut dire de la politique du Maréchal, quoi qu’on puisse en penser, c’est que c’était la seule qui fût à la fois raisonnable et humaine. Qu’a-t-elle permis de faire ? […] elle a permis à la France de durer, de vivre tant bien que mal pendant quatre années et elle a permis à nos Alliés anglo-saxons de préparer leurs armes. Elle a rendu possible la Libération3 », explique par exemple le général Héring.


Depuis, d’affirmations fracassantes en comparaisons chiffrées et d’uchronies en contestations de « l’histoire officielle », ce thème continue à courir, soulevant périodiquement des interrogations et des réactions indignées tant il paraît s’inscrire contre le bon sens, la morale et les simples faits.


Le Maréchal contre le gauleiter

Si on prend en considération cette proposition selon laquelle Vichy aurait protégé la France, il convient en premier lieu de se demander de quoi on parle. « Vichy » renvoie-t-il au seul maréchal Pétain, à ses gouvernements, aux hommes auxquels il en a confié la direction, Pierre Laval ou l’amiral Darlan, à tous ses ministres, y compris Philippe Henriot, Marcel Déat, Joseph Darnand, symboles de la collaboration, à l’armée de l’armistice, à l’administration, à ses très hauts fonctionnaires, à ses fonctionnaires subalternes ? Chaque parcours personnel, chaque considération de détail peut suffire à soutenir une interprétation et son contraire et soulève plus de questions qu’il n’apporte de certitudes. Par exemple, Fernand de Brinon, délégué général du gouvernement français dans les territoires occupés, a de fortes chances d’être, en termes arithmétiques, l’homme qui a sauvé le plus de Français entre 1940 et 1944, puisqu’il a multiplié les intercessions auprès des autorités allemandes, en particulier en faveur de personnes arrêtées ou condamnées. Il est aussi l’homme qui militera jusqu’en mai 1945 pour une alliance avec l’Allemagne. René Bousquet, secrétaire général à la police, se préoccupe de rétablir la souveraineté française sur tout le territoire, quitte à la négocier au prix de la liberté, de la sécurité et de la vie des étrangers et apatrides juifs que ces mêmes forces de l’ordre arrêtent. Pierre Pucheu, ministre de l’Intérieur, prétend sauver la vie de bons Français en proposant de les remplacer, sur les listes d’otages, par des communistes. À chaque fois qu’un chef du gouvernement, un ministre, un fonctionnaire d’autorité, un fonctionnaire de terrain se substitue à l’occupant pour définir des catégories, choisir des victimes, appliquer des mesures de coercition avec l’autorité de la loi et de la force publique, protège-t-il les Français ou des Français ? Sauve-t-il ce qui peut l’être de l’intérêt supérieur du pays, fût-ce en sacrifiant des hommes ? Arbitre-t-il entre les hommes et les principes ? Le maréchal Pétain, qui a assumé pendant la guerre précédente les responsabilités de général en chef, paraît alors être le plus logique lorsqu’il tient pour d’inévitables conséquences collatérales l’angoisse, la souffrance ou la mort des Juifs, y compris français, ou des jeunes requis du STO, ou lorsqu’il refuse de multiplier les demandes d’exemption du port de l’étoile jaune soumises aux SS – dont Brinon le presse de profiter.


Le fait qu’il existe une administration et un gouvernement français est alors présenté comme une garantie vitale au regard de la situation insoutenable faite aux pays directement administrés par un gauleiter nazi ou une créature du Reich. La comparaison avec la Pologne, dont près d’un cinquième de la population a péri, ou la Bohême-Moravie, placée sous la férule du « protecteur » SS Heydrich, semble donner raison à ceux qui affirment qu’aucun prix n’était trop élevé pour conserver cet avantage. « Supposez qu’à ce moment-là soient arrivés au pouvoir les hommes auxquels le Maréchal a fait barrage. […] Pas un Français n’eût marché, il n’y a pas l’ombre d’un doute. La France se serait cabrée, le Maquis se serait multiplié. Mais les horreurs se seraient multipliées aussi4. »


En réalité, Hitler a fait, dès juin 1940, le choix de ménager relativement la France afin de l’exploiter intensément en minimisant les coûts, et il a trouvé son content dans le maintien à la tête de l’État français du maréchal Pétain, au point d’en prolonger la fiction jusqu’à Sigmaringen. Il est douteux qu’il ait voulu, ou pu, confier la direction du pays à une administration allemande directe ou à une équipe de collaborationnistes inféodés, ces derniers ne lui ayant servi que de repoussoirs ou d’auxiliaires. Au contraire, l’existence d’un gouvernement français et d’une administration présentant des apparences de normalité et jouissant d’une certaine confiance, voire d’une grande popularité pour la personne même du Maréchal, a facilité l’Occupation, l’exploitation des ressources et la répression. Ainsi, les Juifs se sont pliés au recensement ou au marquage de leurs papiers d’identité par un souci de légalité accrédité par le fait qu’il leur fallait s’adresser à des fonctionnaires français et non à un bureau allemand.


Dans une fuite en avant qui ne tenait guère compte de leçons chèrement acquises, le gouvernement et l’administration se sont à maintes reprises retrouvés en situation de contribuer aux persécutions, aux arrestations, aux mises à mort, en en étant réduits à se justifier par la contrainte ou par le sacrifice à l’intérêt supérieur de la patrie.


Le statut de grande puissance

Vichy a-t-il à tout le moins protégé les possessions, les ressources, la position de la France dans le jeu des relations internationales ? Est-ce grâce à Vichy que la France a compté au nombre des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, obtenu un siège de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, échappé à la sphère d’influence soviétique en Europe, réussi sa reconstruction et figuré depuis 1950 parmi les dix pays ayant les produits intérieurs bruts les plus élevés ?


Dans ses rapports avec l’occupant allemand, le gouvernement français est pris d’emblée dans des contradictions. Il souhaite à l’origine appliquer loyalement les clauses de l’armistice – qui apparaît comme un moindre mal –, mais sans aller au-delà. Très vite, la prolongation inattendue de cet exorbitant statu quo, dont l’occupant joue à sa guise, amène à rechercher une négociation pour desserrer des contraintes qui entravent aussi bien la vie quotidienne que le fonctionnement de l’économie. Les gouvernants croient – que ce soit ou non à regret – à la victoire allemande et à une longue suprématie du Reich sur le continent européen. Ils pensent être éminemment raisonnables en essayant d’en anticiper les conséquences pour ménager à la France une place dans ce qu’on appelle dorénavant « l’Europe nouvelle », quitte à ce que le pays doive se contenter de la situation subalterne que le vainqueur tout-puissant voudra bien lui laisser. Ils se résignent à d’inévitables amputations territoriales et à un avenir de pays agricole et touristique.


Enfin, après le déclenchement de la guerre germano-soviétique en juin 1941, la peur de la contagion communiste amène à souhaiter que l’Allemagne nazie gagne la guerre sur le continent, ou du moins ne la perde pas. Tout vaudra mieux que le bolchevisme.


L’ensemble de ces raisonnements, sans cesse contredits ou invalidés par la succession rapide des événements de la guerre, conduit à une politique qui, tout en se voulant habile, se révèle chaotique et risquée. En effet, le respect de la convention d’armistice implique pour Vichy de contrecarrer les dissidences, celle des hommes comme celle des territoires. Aussi les Français sont-ils empêchés de quitter la France pour continuer à se battre contre l’Allemagne ou condamnés s’ils le font. Une loi du 27 juillet 1940 englobe dans le crime d’intelligence avec l’ennemi – passible de la peine de mort – tout Français qui s’engage dans une armée étrangère ou y favorise les engagements. Pourtant, le gouvernement français ne tarde pas à autoriser, soutenir et finalement légaliser les incorporations dans des unités placées sous commandement allemand, qu’il s’agisse de la Légion française des combattants contre le bolchevisme (LVF) ou de la Waffen-SS.


Les colonies qui échappent à l’orbite allemande ne sont pas platoniquement défendues contre les entreprises de la France libre ou des Alliés, mais jalousement conservées comme gage de bonne foi et atout à faire miroiter aux Allemands dans la négociation tant souhaitée. La volonté de trouver des interlocuteurs de haut niveau au sein du Reich et d’avoir quelque chose à offrir dans le cadre des tractations espérées fait croiser le gouvernement français dans des parages qui l’amènent à plusieurs reprises aux limites de la coopération militaire. Ainsi, décidé dès l’été 1940 à des concessions, Pierre Laval envisage-t-il au début de décembre le risque d’une guerre avec l’Angleterre pour reconquérir l’Afrique-Équatoriale française récemment ralliée à la France libre. Au printemps 1941, l’amiral Darlan ouvre les aérodromes syriens à l’aviation allemande, autorise la livraison de camions et l’utilisation de la ligne de chemin de fer Tunis-Gabès et du port de Bizerte pour faciliter la guerre contre les Britanniques au Moyen-Orient. En échange, l’Allemagne applique à son gré les clauses de la convention d’armistice et oppose au gouvernement, aux diplomates et aux militaires français un mélange de vagues promesses, de dérobades, de mensonges et de diktats. En Tunisie, c’est avec l’aval français que les Allemands puis les Italiens acheminent à la hâte des troupes pour faire pièce aux Alliés après le débarquement en Afrique du Nord. Au contraire, l’armée française engage le combat contre les Britanniques, les Français libres et les Américains en Syrie ou en Afrique du Nord. La politique de Vichy, aveuglée par l’idéologie et aggravée par son absence de réactivité à la marche inouïe des événements, fait perdre à la France la moitié de sa marine de guerre qui constituait l’un de ses rares fleurons. Au terme des combats de 1942-1943 en Afrique, la France de Vichy se trouve privée de ses colonies africaines, de son armée, entièrement occupée, discréditée auprès des Alliés anglo-saxons et encore un peu plus dépréciée aux yeux de l’Allemagne – qui lui impose plus que jamais ses prélèvements matériels et humains et lui dicte sa politique. Cependant, en Indochine, l’administration française navigue à vue entre embrigadement et séduction des populations, favorisant les élites traditionnelles et réprimant les communistes, dans l’espoir de contenir la croissante emprise japonaise, tout en acceptant de relayer les insoutenables réquisitions exercées au détriment des civils. Finalement, les Japonais suspendent l’administration française et portent à l’ancienne puissance coloniale un coup dont elle ne se relèvera pas.


Le coût financier est lui-même exorbitant. Non seulement en raison des écrasants frais d’occupation, mais aussi parce que Vichy encourage les entreprises françaises à travailler pour l’occupant et multiplie les concessions en poursuivant son mirage de négociation en position de faiblesse. C’est ainsi que le Trésor français finance les exportations vers l’Allemagne ou que des entreprises françaises passent sous contrôle allemand moyennant des simulacres de dédommagements payés de toute façon avec de l’argent français. La France contribue à hauteur de 217 milliards d’euros à l’effort de guerre de l’Allemagne, dont les succès ne font qu’aggraver sa sujétion. Ces politiques auront des répercussions pendant des décennies, par exemple lorsque la France se verra contrainte de signer un accord avec les États-Unis pour indemniser les victimes de la Shoah déportées par les trains de la SNCF – SNCF qui, de ce fait, se trouvait exclue du marché américain.


Les gouvernements français semblent ne pas tenir compte de cette tactique répétée : les Allemands profitent de chaque demande française non pour y répondre, mais pour formuler de nouvelles exigences. La politique de collaboration n’a été prise au sérieux que par Vichy, tandis que le Reich, qui n’a jamais vu la France comme un partenaire, l’utilisait comme un argument publicitaire fallacieux, le paravent de ses exigences et un moyen de pression éhonté.


Toutefois, malgré des tentations et des dérapages, les gouvernements ont finalement évité de remettre la France dans la guerre aux côtés des puissances de l’Axe, respectant l’un des principes qui avaient dicté au maréchal Pétain le choix de l’armistice : la volonté de préserver ce qui pourrait l’être de l’intégrité physique du territoire et de la population. C’est la raison pour laquelle, en 1944, Pétain déplore de façon spontanée les bombardements alliés, « s’épouvante » que des pays étrangers puissent venir se battre sur le sol français et, une fois le débarquement de Normandie commencé, appelle ses concitoyens à une stricte neutralité, tout en leur recommandant d’accepter les « dispositions spéciales » que les armées allemandes pourraient prendre dans les zones de combat. Pierre Laval aussi se montre cohérent avec ses profondes convictions pacifistes, cherchant dans un rapprochement à tout prix avec le vainqueur le moyen d’éviter la guerre. Dans le très célèbre discours de juin 1942 où il disait souhaiter la victoire de l’Allemagne, il expliquait également : « Nous devons épuiser tous les moyens pour trouver la base d’une réconciliation définitive. Je ne me résous pas pour ma part à voir tous les vingt-cinq ou trente ans la jeunesse de nos pays fauchée sur les champs de bataille. »


La guerre civile

La propagande vichyste et Philippe Pétain lui-même n’ont eu à la bouche que l’union, l’unité, la patrie, le pays, la nation. Mais à peine le Maréchal est-il au pouvoir que sont accusés des responsables de la défaite, désignés de mauvais Français, pourchassés les dissidents, épurés les fonctionnaires, stigmatisés les naturalisés, les Juifs. Aux divisions instaurées par les paroles et par les lois s’ajoutent l’internement, la répression, les arrestations. Des polices se créent et se spécialisent. L’encadrement, l’appel à l’obéissance, la discipline sont les solutions proposées par un régime qui, tout en rejetant les valeurs républicaines, n’a aucun projet crédible à proposer et confond les pétitions de principe avec le droit constitutionnel. Ayant contribué à créer les réfractaires en appliquant les réquisitions de main-d’œuvre exigées par l’occupant, le gouvernement les nomme terroristes et les traque, y compris en coordination avec les Allemands. Sa Milice se targue d’être le fer de lance de cette lutte contre les « terros » et de forger une France nouvelle. Tout en dénonçant à grands cris les diviseurs, les traîtres et les assassins, Vichy est l’acteur principal de la guerre civile qui couve et constitue à n’en pas douter l’un des plus grands dangers qui menacent la sécurité et l’avenir du pays à partir de la fin de 1943.


Les principes eux-mêmes sont battus en brèche ou ignorés, au nom d’un réalisme qui, de surcroît, finit toujours par échouer. Quand le gouvernement se met à légiférer à tour de bras sur l’« aryanisation » des biens juifs, il ne s’agit pas de contrecarrer les ordonnances allemandes et d’empêcher l’emprise ou les pillages par le Reich, mais bien d’éliminer les Juifs de l’économie, de multiplier les profiteurs qui se feront les soutiens ardents parce que intéressés de l’antisémitisme et de récupérer sa part des gains. Dans les faits, ces dispositifs aboutissent en outre à décharger l’occupant des difficultés qu’aurait représentées pour lui la mise en œuvre directe des processus de spoliation et accroissent la vulnérabilité des Juifs dans le parcours d’exclusion qui devait les conduire à la mort.


Lorsqu’en octobre 1941 le commandement militaire en France, sur ordre d’Hitler, fait fusiller quatre-vingt-dix-huit otages en représailles d’attentats commis sur des officiers allemands et annonce une seconde vague d’exécutions sous quarante-huit heures, quelques hommes à Vichy poussent le maréchal Pétain à s’offrir lui-même en otage ou en captif et proposent de se livrer avec lui. C’est là l’application littérale des théories du don de soi et du bouclier. Mais le Maréchal renonce aussitôt après qu’on lui a dit qu’il risque d’indisposer les Allemands. D’ailleurs, ne vient-il pas d’envoyer au Führer une lettre courtisane pour célébrer le premier anniversaire de leur rencontre à Montoire et rappeler son attachement à la collaboration ?


 


En 1950, Gilbert Renault, dit Rémy, qui dirigea un réseau de renseignements de la France libre, complète le slogan qui faisait de Pétain le bouclier, là où de Gaulle fut le glaive, les deux constituant l’indispensable attelage qui sauva la France5. Il suscite l’incompréhension outrée des anciens résistants. Ce n’est pourtant qu’un épisode dans le feuilleton douloureux du traumatisme hérité du régime de Vichy, que d’aucuns cherchent à surmonter en le réhabilitant ou en lui trouvant des excuses.


Mais Vichy, contrairement à son postulat de départ, a échoué à protéger la France. Les gouvernements et les administrations ont, à certains moments, protégé certains Français, certains territoires, certaines activités économiques. Mais ils en ont délaissé d’autres ou les ont eux-mêmes réprimés, parfois sous la contrainte, mais aussi par choix idéologique ou tactique. À l’aune des intentions, le bilan n’est pas plus convaincant qu’à celui des résultats : le gouvernement constitué le 17 juin 1940 et ses successeurs n’ont jamais voulu se contenter d’être les gestionnaires d’une situation matérielle tragique, d’essayer de contenir les conséquences de l’Occupation ou de se réfugier sur des positions de principe. Ils ont d’emblée fait le choix de profiter des circonstances pour changer le régime et réformer profondément le pays, ce qui n’était possible qu’en obtenant de l’occupant et futur vainqueur une collaboration, avec ce qu’elle pourrait impliquer d’alignement politique et pratique, de concessions et, bientôt, de compromissions.


Bibliographie sélective

Cointet, Jean-Paul, Hitler et la France, Paris, Perrin, 2014.


Costagliola, Bernard, Darlan. La Collaboration à tout prix, Paris, CNRS Éditions, 2015.


Marrus, Michaël R., et Paxton, Robert O., Vichy et les Juifs, Paris, Calmann-Lévy, 2015.


Vergez-Chaignon, Bénédicte, Pétain, Paris, Perrin, 2014.


—, Les Secrets de Vichy, Paris, Perrin, 2015.


1. « Français, je vous parle aujourd’hui pour la dernière fois », s.d. [circa 15 août 1944] (AN-3W282).


2. Plaidoirie de Me Jacques Isorni. Audience du 14 août 1945. Le Procès du maréchal Pétain. Compte-rendu sténographique, t. II, Paris, Albin Michel, 1945.


3. Déposition du général Héring. Audience du 1er août 1945. Ibid., t. I.


4. Déposition de Jean Tracou. Audience du 9 août 1945. Ibid., t. II.


5. Rémy, « La justice et l’opprobre », Carrefour, 11 avril 1950.

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