22 在第二次世界大戰之前和期間,英國人一致支持邱吉爾。 作者:弗朗索瓦·K·埃爾索迪

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Les Britanniques étaient unanimement derrière Churchill avant et pendant la Seconde Guerre mondiale

par François KERSAUDY

Plusieurs facteurs ont contribué à susciter et à perpétrer ce mythe ; d’une part, les mouvements et les gouvernements en exil à Londres durant la guerre, souvent divisés et isolés, n’ont pu manquer d’être frappés par la façade d’unanimisme que présentaient leurs hôtes britanniques ; d’autre part, les Mémoires de guerre de Churchill lui-même, en gommant les désaccords et les dissensions à l’intérieur comme à l’extérieur de son gouvernement, ont conforté cette impression, encore renforcée par le passage du temps ; enfin, du fait de la conclusion victorieuse de la guerre, ceux qui critiquaient la façon dont elle était menée se sont généralement abstenus de s’en vanter après coup.


Il s’agit avant tout de déterminer qui était concerné et à quelle époque. Car en parlant des « Britanniques », on pense d’emblée à l’opinion publique, mais cela inclut la presse, le Parlement, les partis, le gouvernement, le cabinet de guerre et les chefs d’état-major – sans oublier le monarque lui-même. Que Churchill ait pu compter sur le soutien constant et indéfectible de tous ces éléments depuis le début et jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale semble bien trop beau pour être vrai…


La bête noire de l’establishment

Entre la fin de 1936 et le début de 1939, Winston Churchill est sans doute l’homme politique le plus impopulaire de Grande-Bretagne – et avant tout à l’intérieur de son propre parti : depuis qu’il a quitté le Shadow Cabinet au début de 1931 à la suite d’une divergence radicale au sujet de l’Inde, il est devenu un « député conservateur d’opposition ». Mais avec son parti comme avec tous les autres, il a également été en désaccord sur le désarmement, sur la politique de défense lacunaire du gouvernement, sur le pacifisme du Premier Ministre Stanley Baldwin, puis sur la politique d’apaisement de son successeur Neville Chamberlain ; dans l’opinion comme au Parlement, de même, ses appels en faveur du réarmement, son soutien au roi Édouard VIII et son opposition résolue aux accords de Munich l’ont considérablement isolé politiquement, de sorte qu’à la fin de 1938, il ne compte pas plus d’une douzaine d’alliés aux Communes – dont la plupart, comme Anthony Eden et Alfred Duff Cooper, se montrent même assez discrets dans leur soutien… Le fait que la politique de Neville Chamberlain depuis Munich ait également reçu l’approbation du gouvernement, des partis, de la presse quasiment unanime et d’une forte majorité de l’opinion publique britannique1 explique pour une large part l’ostracisme auquel est confronté le député Churchill. Même dans sa circonscription d’Epping, un fort lobby s’est constitué pour protester contre son attitude d’opposition aux accords de Munich2. Le fait que le roi George VI en personne ait également tenu à faire connaître son soutien à la politique de Neville Chamberlain n’a pu qu’accentuer le sentiment d’isolement de Churchill – sans toutefois modifier son opposition inconditionnelle aux illusions de l’apaisement et aux incohérences du réarmement.


C’est l’entrée des Allemands dans Prague, suivie des premières exigences formulées contre la Pologne, qui commence à ouvrir bien des yeux au Parlement, dans la presse, chez les intellectuels et dans les milieux d’affaires – où l’on prend brusquement conscience du fait que la guerre est inévitable, que l’Angleterre n’y est pas préparée, et que Churchill le répète sur tous les tons depuis six ans déjà ; alors que l’on va sans doute devoir affronter une dictature surarmée, peut-on se passer d’un vieux guerrier comme Churchill ? Certains ne le pensent pas, et ses discours aux Communes trouvent des oreilles plus réceptives, tandis que les grands journaux nationaux commencent à exiger son retour au gouvernement : en avril, ce sont successivement le Daily Telegraph, l’Evening Advertiser et le Sunday Pictorial ; en mai, le News Chronicle3 et le Time and Tide ; en juillet, le Yorkshire Post, l’Observer, le Sunday Graphic, le Daily Mail, l’Evening Standard, et même le Manchester Guardian, qui exhorte le Premier Ministre Chamberlain à « faire passer le patriotisme avant les griefs personnels4 ».


En fait, ce n’est pas vraiment de griefs personnels qu’il s’agit – même s’ils abondent au sein de l’establishment conservateur. La vérité est que Chamberlain redoute que le député d’Epping ne domine rapidement son gouvernement, et surtout, il considère, tout comme ses ministres Simon, Hoare et Halifax, que l’arrivée aux affaires de Churchill serait un message de guerre adressé à Berlin. Or, malgré les nuages menaçants qui s’accumulent en Europe, Chamberlain recherche encore la paix à n’importe quel prix – excepté la perte de son poste. C’est pourquoi ses émissaires multiplient durant l’été les gestes de conciliation envers le Führer, tout en faisant discrètement pression sur les Polonais pour qu’ils négocient avec Berlin5. Mais la conclusion de l’accord germano-soviétique du 23 août et l’invasion de la Pologne le 1er septembre mettent brutalement fin aux illusions officielles : devant la perspective d’une fronde au sein de son gouvernement et de sa majorité parlementaire, Chamberlain n’a pas d’autre choix que de déclarer la guerre. Et pour tous, même pour les plus implacables adversaires de Churchill, il est inconcevable d’affronter un conflit majeur sans la participation du seul politicien qui connaît la guerre, ne la craint pas et sait la mener ; alors que débute la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill est donc nommé au poste qu’il occupait déjà un quart de siècle plus tôt : celui de Premier lord de l’Amirauté.


Pour Churchill, il n’y aura pas de drôle de guerre : ses navires traquent impitoyablement la Kriegsmarine, subissent des pertes sensibles, mais finissent par remporter une éclatante victoire contre le cuirassé Graf Spee au large du Río de la Plata ; son activisme, tout comme ses discours somptueux au Parlement et à la BBC, produit un excellent effet sur le moral des simples citoyens, des militaires, des députés et même des ministres ; ses interventions constantes dans les affaires de tous ses collègues, ainsi que les multiples plans d’offensives qu’il propose au Premier Ministre, ont certes pour effet de revigorer un gouvernement très peu belliqueux, mais ils n’en effraient pas moins un Premier Ministre qui veut éviter de « provoquer l’Allemagne », en espérant confusément que la guerre se terminera sans qu’il ait vraiment à la mener… Comme la plupart de ses ministres sont également exaspérés par les interventions assez brouillonnes du Premier lord dans leurs domaines de compétences6, force est de reconnaître que Churchill est assez peu populaire au sein du gouvernement. Il l’est certes davantage parmi la population, mais en décembre 1939, un sondage indique que 63,78 % des Britanniques approuvent la politique attentiste de Neville Chamberlain – et que ce dernier est préféré comme Premier Ministre par 51,69 % d’entre eux, contre 30,27 % seulement en faveur de Churchill (et 18 % sans opinion)7.


Premier Ministre par défaut

C’est le début des opérations de guerre actives sur le continent qui va changer la donne : au début d’avril, la Wehrmacht ayant conquis la Norvège par une opération éclair, le faible corps expéditionnaire britannique qui va tenter de l’en chasser est tenu en échec devant Narvik et sévèrement étrillé autour de Trondheim. C’est à la fois la stratégie hésitante des responsables britanniques et le dénuement de leurs soldats qui se trouvent cruellement mis en lumière, créant un début de panique dans la population et chez les représentants du peuple. Tous voient se rapprocher des îles Britanniques le spectre hideux de la défaite, ce qui explique la chute de popularité vertigineuse de Neville Chamberlain8 et l’âpreté des débats à la Chambre des communes les 7 et 8 mai 1940 – à l’issue desquels le Premier Ministre va remettre sa démission9. Lord Halifax passe pour être le successeur le plus acceptable par tous les partis, mais il se récuse, et le poste échoit à Winston Churchill – par défaut, en quelque sorte.


L’accession au pouvoir suprême du député et Premier lord Churchill ne provoque pas un enthousiasme délirant au sein de l’establishment politique et administratif britannique – ainsi qu’en témoignera un secrétaire de Chamberlain, John Colville : « Au no 10 [Downing Street], nous avions tant espéré que le roi ferait appel à lord Halifax ; mais c’est Churchill qui avait été choisi, et nous considérions avec quelque répugnance l’arrivée de ses myrmidons Bracken, Lindemann et Desmond Morton10. […] Le pays était tombé aux mains d’un aventurier, brillant, certes, et orateur persuasif, mais un homme dont les amis et les partisans n’étaient pas des gens à qui l’on pouvait confier la conduite des affaires de l’État à l’heure du plus grand péril. Rarement l’accession au pouvoir d’un Premier Ministre aura suscité autant de doutes au sein de l’establishment, et autant de conviction que ces doutes allaient se justifier11. »


Comme beaucoup de ses collègues, John Colville va vite reconnaître son erreur : ayant formé un gouvernement de coalition dont il est à la fois le chef et le ministre de la Défense, Churchill se met en devoir de transformer le pays en forteresse ; son énergie est inépuisable, et ses discours galvanisent le pays depuis Westminster et Whitehall jusqu’au moindre foyer des îles Britanniques ; ses inspirations, ses exhortations, ses instructions jaillissent à flots continus en direction des secrétaires, des ministres, des fonctionnaires, des diplomates et des chefs d’état-major. Alors même que les armées françaises et britanniques sont sévèrement étrillées sur le continent à la fin de mai 1940, Churchill se présente comme le garant d’une lutte à outrance contre le nazisme, quelles qu’en soient les chances de succès. Pourtant, il y a dans son gouvernement quelques personnalités de premier plan, comme Chamberlain et Halifax, qui se déclarent plus ou moins discrètement en faveur de négociations indirectes avec Hitler. Mais lors des séances du cabinet de guerre entre le 26 et le 28 mai, l’habileté, l’éloquence et la force de conviction du Premier Ministre les réduisent au silence12.


Jusqu’à la mi-juin 1940, le succès du rembarquement de Dunkerque, les péripéties de la bataille de France, la coopération franche et loyale des ministres travaillistes13 et le retentissement considérable des discours de Churchill à la BBC comme au Parlement achèvent de faire taire toutes les oppositions déclarées à sa politique. Toutefois, il n’en est pas de même des oppositions secrètes, ainsi que le rapporte au soir du 17 juin l’ambassadeur de Suède Björn Prytz dans un télégramme au ministre des Affaires étrangères Günther : « Lors d’un entretien ce jour avec [le sous-secrétaire d’État] Butler, celui-ci m’a confirmé que […] l’attitude officielle de la Grande-Bretagne serait pour l’heure que la guerre devait continuer, mais il m’a assuré que rien ne serait négligé pour conclure une paix de compromis, au cas où se présenteraient certaines possibilités d’obtenir des conditions raisonnables. Stop. On ne laisserait aucun jusqu’au-boutiste y faire obstacle14. Stop. […] Durant l’entretien, Butler a été convoqué chez Halifax, qui m’a fait savoir que le bon sens plutôt que la bravade dicterait la politique du gouvernement britannique15. […] Il a ajouté que cela ne devait pas être interprété comme une recherche de paix à n’importe quel prix. […] De mes entretiens avec d’autres leaders parlementaires, il semble ressortir que l’on s’attend à ce que des perspectives de négociations se présentent dans un proche avenir. Stop. Éventuellement après le 28 juin. Stop. Halifax pourrait succéder à Churchill16. »


Une opposition en embuscade

Bien sûr, la chose ne se fera pas, et Halifax devra même faire amende honorable en rejetant personnellement les propositions de paix d’Hitler le 22 juillet. En outre, les épreuves de la bataille d’Angleterre, la bravoure des pilotes alliés, les discours somptueux de Churchill et ses fréquentes visites aux populations sinistrées vont porter sa popularité à des sommets vertigineux17. Pourtant, même après l’échec de l’offensive aérienne allemande et les premiers signes de l’abandon des plans de débarquement ennemis, les preuves d’une sourde opposition à Churchill au sein de l’establishment ne manquent pas ; ainsi le vieux chef libéral Lloyd George déclare-t-il à l’automne : « J’attendrai que Winston s’écroule », et, dans une lettre au duc de Bedford, il préconise « des négociations de paix avec l’Allemagne après la bataille d’Angleterre18 ». Churchill sait par expérience que le monde politique est impitoyable, et que bien d’autres que Lloyd George attendent les premiers désastres militaires pour le déstabiliser et le contraindre à la démission.


Il est vrai que la presse y concourt largement, et après l’échec de Dakar en septembre19, elle tire à boulets rouges sur le gouvernement – à l’exemple du Daily Mirror, qui dénonce une « grossière erreur de calcul », et ajoute : « Avec Dakar, nous avons sans doute touché le fin fond de l’imbécillité20. » Mais Churchill, conscient de l’influence de la presse sur une opinion disposant d’un minimum absolu d’informations fiables, prend aussitôt à partie ses détracteurs, en déclarant aux Communes le 8 octobre : « La critique est souvent utile lorsqu’elle est constructive, rigoureuse et bien informée. Mais le ton que l’on relève dans certains organes de presse – heureusement peu nombreux – lorsqu’ils évoquent l’épisode de Dakar, et d’autres questions plus graves encore, est si hargneux et si venimeux qu’il en serait presque indécent même s’il s’adressait à l’ennemi21. »


Voilà de quoi calmer pour un temps l’ardeur des opposants – d’autant qu’après le décès de Chamberlain en novembre, Churchill lui succède à la tête du parti conservateur22 –, mais il se doute bien que sa pérennité en tant que Premier Ministre dépend du succès des armes britanniques sur les divers théâtres de guerre. Or, durant les premiers mois de 1941, les victoires sont rares et les défaites nombreuses – notamment en Libye, en Grèce et en Crète, où les soldats de Sa Majesté, peu entraînés et mal équipés, sont contraints à des retraites et à des évacuations humiliantes. Entre mai et juin 1941, beaucoup en Grande-Bretagne se plaignent de la conduite des opérations, ce qui s’exprime sans détours dans la presse, dans les clubs et lors de séances houleuses à la Chambre. « À cette époque, se souviendra le général sir John Kennedy, les critiques à l’encontre de Churchill étaient acerbes et générales. On affirmait que quelque chose n’allait pas dans le mécanisme de direction militaire de la guerre. […] On parlait d’improvisation et d’opportunisme. On disait que […] dès l’origine, les opinions des militaires étaient faussées et influencées par la redoutable éloquence d’un Premier ministre qui était à la fois avocat, témoin, procureur et juge. On critiquait aussi sa façon d’envoyer aux commandants en chef des instructions personnelles sans avoir consulté les experts, de même que son habitude d’épuiser dangereusement les chefs d’état-major23. » Le député Henry « Chips » Channon, une redoutable commère, écrit également dans son journal à cette époque : « Les critiques de Churchill s’amplifient de tous côtés. Sa popularité est en chute libre et beaucoup de ses ennemis, longtemps réduits au silence, ont recommencé à donner de la voix. Il a été sérieusement atteint par l’affaire de Crète24. »


La puissance du verbe

La victoire a d’innombrables pères, mais la défaite est orpheline… En Grande-Bretagne, c’est de la Chambre que tout dépend ; qu’elle mette le gouvernement en minorité, et Churchill devra démissionner. Mais le discours qu’il prononce devant les députés le 10 juin 1941 apparaît comme un véritable tour de force : « Pour pouvoir porter un jugement rationnel sur notre dispositif aérien et sur notre incapacité subséquente d’affecter suffisamment d’avions à la défense de la Crète, il faudrait savoir, non seulement à quoi se montait l’ensemble de nos ressources, mais encore ce qu’était la situation sur tous les autres théâtres qui étaient étroitement interdépendants, et il est vain de prétendre juger de ces questions sans avoir une connaissance exhaustive de faits qui, à l’évidence, ne peuvent être rendus publics. […] Je vois que certains disent que nous ne devrions jamais combattre sans avoir un soutien aérien adéquat. […] Mais que faites-vous si vous ne pouvez l’avoir ? Nous n’avons pas toujours le choix entre une bonne et une mauvaise solution ; très souvent, il nous faut choisir entre deux très mauvaises solutions. Et si vous ne pouvez avoir tout le soutien aérien souhaitable, allez-vous abandonner l’un après l’autre des secteurs stratégiques importants ? D’autres m’ont dit que nous ne devrions défendre que des endroits que nous sommes certains de pouvoir tenir. Mais alors, peut-on être sûr de l’issue de la bataille avant même qu’elle ait été livrée ? Et dans ce cas, l’ennemi ne pourrait-il procéder sans combat à une quantité illimitée de conquêtes ? […] En se battant opiniâtrement pour défendre des positions importantes, même dans des conditions défavorables, on ne fait pas que gagner du temps ; on oppose une résistance farouche à la volonté de l’ennemi. […] La Crète était un saillant très important dans notre ligne de défense ; elle était comme le fort de Douaumont à Verdun en 1916, ou la colline de Kemmel en 1918. Tous deux ont été pris par les Allemands, mais dans les deux cas, ils ont perdu la bataille, et aussi la campagne, et pour finir la guerre. Mais êtes-vous sûrs que le résultat aurait été identique si les Alliés n’avaient pas combattu pour Douaumont et pour la colline de Kemmel ? Et pour quoi d’autre auraient-ils combattu ? On ne peut juger de ces batailles qu’en relation avec l’ensemble de la campagne. […] Si un gouvernement en temps de guerre donne l’impression qu’il est hors d’état d’obtenir la victoire en dernier ressort, qu’importent ses justifications ? Il lui faut démissionner – à condition, naturellement, que l’on soit certain d’en trouver un autre qui soit capable de faire mieux. […] Mais si un gouvernement est obligé de regarder en permanence par-dessus son épaule de peur d’être poignardé dans le dos, alors il lui est impossible de garder l’œil sur l’ennemi25. »


Quelqu’un a-t-il jamais mieux exprimé les contraintes et les dilemmes que doit affronter le stratège ? Mais pour l’heure, ce sont les dernières phrases qui produisent le plus d’effet sur les honorables députés ; car quelle que soit la médiocrité des résultats obtenus sur les champs de bataille, il n’y a manifestement personne à Londres pour remplacer Winston Churchill dans son double rôle de Premier Ministre et de ministre de la Défense…


En vérité, c’est Adolf Hitler lui-même qui va venir au secours de Churchill ; le 22 juin 1941, alors que sa Wehrmacht et sa Kriegsmarine semblaient prendre l’ascendant en Méditerranée comme dans l’Atlantique, le Führer change brusquement de stratégie, et ses troupes pénètrent profondément en URSS. Depuis Gibraltar jusqu’à Alexandrie, en passant par Malte, Tobrouk et Bagdad, les armées britanniques voient se desserrer sensiblement l’étau des forces de l’Axe – tandis qu’un nouvel allié vient de rejoindre bien malgré lui la coalition antihitlérienne. Pour Churchill, c’est un renfort appréciable, même s’il lui pose de nouveaux problèmes en politique intérieure : sur ordre de Moscou, les communistes britanniques vont désormais monter dans la presse comme au Parlement une inlassable campagne visant à contraindre le Premier Ministre à ouvrir un second front en Europe de l’Ouest ; il s’agit de soulager d’autant les armées soviétiques, mises à mal par l’implacable machine de guerre de la Wehrmacht. Mais bien entendu, la Grande-Bretagne, qui lutte encore pour sa survie, n’a pas les moyens de passer à l’offensive en Europe…


Lorsque les États-Unis, attaqués dans le Pacifique, entrent en guerre le 8 décembre 1941, Churchill y voit d’emblée l’annonce du salut ; dans cette guerre mécanisée, rien ne pourra résister à la puissance de l’industrie américaine. Mais entre la fin de 1941 et le début de 1942, la situation s’aggrave considérablement pour la Grande-Bretagne : au large de Singapour, elle perd ses deux seuls cuirassés présents en Extrême-Orient, le Repulse et le Prince of Wales ; Hong Kong est occupée, de même que la plus grande partie de la Malaisie ; en Méditerranée, un croiseur et deux grands cuirassés sont coulés, tandis qu’en Libye, les Allemands repartent à l’offensive et s’apprêtent à prendre Benghazi ; dans l’Atlantique, enfin, la navigation alliée subit des pertes sans précédent26.


De retour des États-Unis, le Premier Ministre va devoir à nouveau défendre son gouvernement contre les critiques des parlementaires effrayés par tant de désastres. Les débats qui s’ouvrent le 27 janvier 1942 doivent s’achever par un vote de confiance, et certains espèrent qu’ils prendront la même tournure que ceux qui furent fatals à Chamberlain vingt mois plus tôt. Mais au terme de deux jours d’échanges acerbes, Churchill reste un maître de son art : « Il y a des gens qui parlent et se comportent comme s’ils avaient anticipé cette guerre et l’avaient soigneusement préparée en accumulant de vastes stocks d’armement. Mais il n’en est rien. Pendant deux années et demie de combats, nous avons tout juste réussi à garder la tête hors de l’eau. Quand j’ai été appelé à devenir Premier ministre, il n’y avait guère d’autres candidats à l’emploi. Depuis lors, sans doute, le marché s’est quelque peu amélioré : en dépit de la honteuse négligence, de l’indécente gabegie, de la flagrante incompétence, de la béate suffisance et de l’incurie administrative qui nous sont quotidiennement reprochées, nous commençons à aller de l’avant. […] Nous n’avons jamais eu les moyens, et nous n’aurions jamais pu avoir les moyens, de combattre simultanément l’Allemagne, l’Italie et le Japon à nous tout seuls. […] Je me suis efforcé d’exposer la situation à la Chambre, dans toute la mesure permise par les considérations de sécurité publique. […] Je n’ai à offrir ni excuses, ni échappatoires, ni promesses, […] mais en même temps, j’exprime ma confiance, plus forte que jamais, en une issue de ce conflit qui se révélera hautement favorable au meilleur ordonnancement du monde futur27. »


C’est une mesure de ses talents oratoires qu’ayant commencé la séance devant une chambre hostile, Churchill finit par obtenir la confiance par 464 voix contre une. Car les honorables députés ont encore dû se rendre à l’évidence : s’il est difficile de résister aux forces de l’Axe, il reste impossible de remplacer Churchill au milieu du combat…


Malgré tout, beaucoup de politiciens continuent d’y aspirer, à l’exemple de Lloyd George, du député travailliste Aneurin Bevan, de l’ancien ministre de la Guerre Hore-Belisha et du très marxiste ambassadeur et ministre Stafford Cripps28. Après la chute de Singapour, Rangoun et Tobrouk, alors que le prestige de Churchill en tant que chef militaire est au plus bas et que la presse se déchaîne contre lui29, ils croient leur heure arrivée. Le 1er juillet 1942, aux Communes, le député conservateur sir John Wardlaw-Milne dépose une motion de censure exprimant « le manque de confiance de la Chambre dans la direction centrale de la guerre », puis accuse Churchill d’intervenir intempestivement dans la stratégie ; il propose d’emblée la séparation des fonctions de Premier Ministre et de ministre de la Défense, ainsi que la désignation d’un généralissime. Mais pour occuper ce dernier poste, sir John avance le nom du duc de Gloucester, un aimable membre de la famille royale aussi mal préparé que possible à exercer une telle fonction ! Il en résulte un certain flottement dans l’assemblée, qui s’accentue visiblement lorsque le vieux héros de Zeebrugge, sir Roger Keyes, se trompant quelque peu de cible, concentre ses attaques sur le Comité des chefs d’état-major, puis déclare en réponse à une question : « Le départ du Premier ministre serait un désastre déplorable. » Au cours de débats qui se prolongent jusqu’à 3 heures du matin, lord Winterton trouve des arguments plus convaincants, en stigmatisant les dissensions ministérielles, les déficiences matérielles et les erreurs stratégiques ; il est suivi le lendemain du député travailliste Aneurin Bevan, qui souligne dans un discours venimeux que « le Premier ministre gagne tous les débats et perd toutes les batailles », mais se ridiculise lorsqu’il propose de confier la direction des opérations sur le terrain à des généraux tchèques, polonais ou français. Sir Hore-Belisha conclut en rappelant les nombreuses défaites subies dans le passé et en reprochant au Premier Ministre son manque de jugement, mais lui aussi commet une erreur fatale en s’étendant longuement sur la mauvaise qualité des armes britanniques – qui ont été conçues à l’époque où il était lui-même ministre de la Guerre…


Cette fois, Churchill va s’exprimer en dernier, et il le fera pendant plus de deux heures avec une pugnacité inégalée : « Au cours du long débat qui s’achève, […] tous les arguments imaginables ont été utilisés pour affaiblir la confiance dans le gouvernement, pour prouver que les ministres sont incompétents et les faire douter d’eux-mêmes, pour inspirer à l’armée la méfiance du pouvoir civil, pour faire perdre aux ouvriers toute confiance dans les armes qu’ils s’efforcent de produire, pour présenter le gouvernement comme un ramassis de nullités dominé par le Premier ministre, et pour compromettre l’image de ce dernier à ses propres yeux et si possible à ceux de la nation. » Suit une défense en règle des généraux, des ministres, des diplomates, des soldats, des stratégies suivies et de la qualité des matériels de guerre, après quoi il reprend l’offensive : « On ne peut pas s’attendre à ce que les généraux courent des risques sans avoir l’assurance d’être appuyés par un gouvernement fort, sans savoir qu’ils n’ont besoin ni de regarder par-dessus leurs épaules ni de se préoccuper de ce qui se passe à l’arrière, sans avoir le sentiment qu’ils peuvent concentrer toute leur attention sur l’ennemi. Et j’ajouterai que l’on ne peut s’attendre à ce qu’un gouvernement coure des risques sans avoir l’assurance d’être soutenu par une majorité solide et loyale. En temps de guerre, si vous voulez être bien servi, il vous faut donner de la loyauté en échange. […] Le devoir de la Chambre des communes est de soutenir le gouvernement ou d’en changer. Si elle ne peut en changer, elle doit le soutenir. En temps de guerre, il n’y a pas d’autre solution. […] Chacun de vos votes va compter. Si le nombre de ceux qui nous ont assaillis est réduit à quantité négligeable, […] alors ne vous y trompez pas, on entendra les acclamations de tous les amis de la Grande-Bretagne et de tous les fidèles serviteurs de notre cause, tandis que le glas du désespoir sonnera à l’oreille de tous les tyrans que nous cherchons à renverser30. »


Comment résister à ce genre d’éloquence ? Au soir du 2 juillet, la motion de censure est rejetée par 475 voix contre 25. Ce sera la dernière tentative de déstabilisation politique du gouvernement Churchill jusqu’à la fin de la guerre. C’est que sur le vaste champ de bataille du monde, le destin va progressivement infléchir son cours : Midway, El-Alamein, Alger, Stalingrad, Tunis, les débarquements en Sicile, en Normandie et à Leyte seront autant d’étapes marquantes dans le redressement allié et le déclin des forces de l’Axe. Entre l’automne de 1942 et le printemps de 1945, Churchill, habilement secondé – et fermement encadré – par ses ministres, ses diplomates et ses chefs d’état-major31, voit sa position renforcée dans le pays, alors qu’à l’extérieur, elle est progressivement affaiblie au sein d’une coalition alliée désormais dominée par les Américains et les Soviétiques. Mais en mai 1945, lorsque l’Allemagne est vaincue, la popularité de Churchill en Grande-Bretagne est au zénith32, sa position semble inébranlable, et personne – pas même les travaillistes33 – ne doute qu’il conduira les conservateurs à la victoire lors des prochaines consultations électorales.


Désaveu

Pourtant, en politique comme à la guerre, c’est toujours le plus inattendu qui est le plus certain. Alors que nombre de ministres, députés, journalistes, syndicalistes, diplomates et militaires s’étaient opposés au Premier Ministre Churchill aux jours les plus noirs du conflit, l’opinion publique dans son ensemble avait toujours approuvé son action à une confortable majorité34. Or, c’est précisément ce ferme soutien qui va se dérober lors des élections de juillet 1945. Bien des raisons convaincantes ont été avancées pour expliquer ce phénomène35, mais le fait demeure, et le général de Gaulle ne s’en montrera pas surpris : « Pour les esprits portés aux illusions du sentiment, cette disgrâce, infligée soudain par la nation britannique au grand homme qui l’avait glorieusement menée jusqu’au salut et à la victoire, pouvait paraître surprenante. Il n’y avait là, cependant, rien qui ne fût conforme à l’ordre des choses humaines36. » De fait, si les peuples consentent avec réticence à s’en remettre aux grands hommes durant les grandes tourmentes, ils ont tendance à se retourner contre eux à la première accalmie – et dans le cas de Churchill, ils le font même avant la fin de la Seconde Guerre mondiale. Quod erat demonstrandum…


Bibliographie sélective

Colville, John, The Fringes of Power, Londres, Hodder & Stoughton, 1985.


Gilbert, Martin, Winston S. Churchill, vol. VI et VII, Londres, Heinemann, 1983 et 1986.


Hastings, Max, Finest Years, Londres, HarperCollins, 2009.


James, Robert Rhodes (éd.), Chips, the Diaries of Sir Henry Channon, Londres, Weidenfeld & Nicolson, 1967.


James, Robert Rhodes (éd.), Winston S. Churchill, His complete Speeches, vol. VI, Londres, Chelsea House, 1974.


Kennedy, John, The Business of War, Londres, Hutchinson, 1957.


Manchester, William et Reid, Paul, The Last Lion, Boston, Little, Brown & Co, 2012.


1. De 52,8 % en décembre 1938 à 56,6 % en avril 1939. (BIPO, British Institute of Public Opinion, 1938 to 1946, UK Data, University of Warwick, # 53 to 57.)


2. Martin Gilbert, Winston S. Churchill, vol. V, Londres, Heinemann, 1976, p. 1012.


3. Le 10 mai, le News Chronicle a publié un sondage indiquant que 56 % des personnes interrogées souhaitaient l’inclusion de Churchill dans le gouvernement (26 % étaient contre et 18 % sans opinion).


4. Manchester Guardian, 3 juillet 1939. Sous la pression du Parlement et de certains de ses ministres, Chamberlain a dû accepter de mettre en œuvre trois des mesures que Churchill préconisait depuis deux ans : la conscription, la nomination d’un ministre de l’Approvisionnement et le début des négociations avec l’URSS ; mais tout cela s’est effectué avec un manque d’enthousiasme qui en garantit pratiquement l’inefficacité.


5. Afin de n’avoir pas à mettre en œuvre la garantie imprudemment donnée à la Pologne au mois d’avril.


6. Ou d’incompétences, selon les cas.


7. BIPO, 1938 to 1946, op. cit., # 65, December 1939.


8. 32,75 % seulement des personnes interrogées en mai 1940 approuvent la politique de Chamberlain, contre 59,78 % qui la désapprouvent. (BIPO, op. cit., # 69, May 1940.)


9. Il n’a pas été mis en minorité, puisque 281 députés ont voté pour son gouvernement et seulement 200 contre. Mais ces derniers comprenaient 33 conservateurs, tandis que 60 autres s’étaient abstenus. Devant cette défiance manifeste, Chamberlain a compris la nécessité de former un gouvernement de coalition pour mener la guerre, mais les travaillistes et les libéraux ont refusé d’y entrer tant que Chamberlain resterait à sa tête.


10. Lord Halifax, pourtant un modèle de modération, les qualifiera même de « gangsters »…


11. John Wheeler-Bennett (éd.), Action This Day, Working with Churchill, Londres, Macmillan, 1968, p. 49.


12. CAB 65/13, WM (40) 139, 151, 179, 180, 187 ; 26-27/5/40 (Confidential Annex) ; WM (40) 145/1, 28/5/40.


13. Notamment Attlee, Greenwood et Bevin, les deux premiers ayant été inclus dans le cabinet de guerre.


14. Allusion transparente à Churchill lui-même.


15. L’ambassadeur reproduit ensuite les propos de Halifax dans leur version originale : « Common sense and not bravado would dictate the British government’s policy. »


16. Chiffer-London-UD 723, 17/6. HP 39 A, Telegrammet Prytz til UD/Günther, 17/6/40. Reproduit dans Wilhelm Carlgren, Svensk Utrikespolitik 1939-1945, Stockholm, Allmänna Förlaget, 1973, p. 194.


17. 87,36 % d’approbation en juillet 1940… (BIPO, op. cit., # 71, July 40.)


18. Colin Cross (éd.), Life with Lloyd George, Londres, Macmillan, 1975, p. 281 ; David Reynolds, From World War to Cold War, Oxford, Oxford University Press, 2006, p. 79.


19. Entre le 23 et le 25 septembre 1940, une force navale britannique emportant des éléments français sous le commandement du général de Gaulle tente d’obtenir le ralliement de Dakar à la France libre, mais elle se heurte à une résistance opiniâtre des vichystes du gouverneur Boisson et doit finalement se retirer avec des pertes sensibles.


20. Daily Mirror, 27 septembre 1940. On trouve des articles tout aussi virulents dans le Times, l’Evening Standard, le Daily Mail, le New Statesman, le Guardian et l’Observer.


21. House of Commons, Parliamentary Debates, vol. 365, col. 298-301, 8/10/40.


22. Tandis que les « appeasers », lord Halifax et Samuel Hoare, sont exilés à Washington et Madrid respectivement.


23. John Kennedy, The Business of War, Londres, Hutchinson, 1957, p. 114 et 115.


24. Robert Rhodes James (éd.), Chips, the Diaries of Sir Henry Channon, Londres, Weidenfeld & Nicolson, 1967, p. 307.


25. Robert Rhodes James (éd.), Winston S. Churchill, His Complete Speeches, vol. VI, Londres, Chelsea House, 1974, p. 6408-6423.


26. Trente et un navires pour le seul mois de janvier 1942.


27. Robert Rhodes James (éd.), Winston S. Churchill, His complete Speeches, vol. VI, op. cit., p. 6559, 6573, 6578.


28. Depuis son retour d’URSS au début de 1942, Cripps ne cache pas son ambition de remplacer Churchill.


29. Particulièrement le Daily Mirror, le Manchester Guardian, le Times, le News Chronicle, le New Statesman et bien sûr le Daily Worker.


30. Robert Rhodes James (éd.), Winston S. Churchill, His complete Speeches, vol. VI, op. cit., p. 6645, 6656, 6657, 6659, 6661. Comme les deux précédents, ce discours de Churchill fait partie de ses plus remarquables, de ses moins connus… et de ses plus pugnaces à l’égard des opposants.


31. Qui ont étouffé dans l’œuf bien des inspirations stratégiques potentiellement catastrophiques.


32. 83 % d’opinions favorables. (BIPO, op. cit., # 126, May 45.)


33. Et moins encore Staline, un expert en matière électorale, qui est persuadé que Churchill a fait tout le nécessaire pour truquer la consultation à venir…


34. D’après les sondages, sa popularité entre mai 1940 et mai 1945 n’est jamais descendue en dessous de 78 % – avec des pics très supérieurs après novembre 1942.


35. La popularité acquise par les travaillistes grâce à leur travail au sein du gouvernement de coalition ; la campagne inutilement agressive menée par les conservateurs et leur chef – soupçonné en outre de vouloir étendre la guerre à l’URSS ; la plus grande attractivité du programme travailliste, qui promet de meilleurs logements, des services médicaux gratuits et des emplois pour tous ; enfin, le vote de protestation des militaires, qui rendent le parti conservateur responsable de n’avoir pas su éviter la guerre et de les avoir mobilisés pendant six longues années.


36. Charles de Gaulle, Le Salut, Paris, Plon, 1959, p. 203 et 204.

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