11 史達林格勒,第二次世界大戰的轉捩點 作者:Lasha O TKHMEZURI和 Jean L OPEZ

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Stalingrad, le tournant de la Seconde Guerre mondiale

par Lasha OTKHMEZURI et Jean LOPEZ

Le 2 février 1943, à 10 h 30, la dernière poche de résistance allemande dans Stalingrad se rend à l’Armée rouge. Après cent soixante-trois jours de combats1, la bataille dans la ville s’achève. Les Soviétiques ramassent 110 000 prisonniers allemands – dont un feld-maréchal, 22 généraux, 2 500 officiers – et 5 000 Roumains. Le nombre des morts s’élève à environ 160 000. La 6e armée (plus une partie de la 4e armée de panzers) a péri corps et biens avec ses 21 divisions.


Instantanément, les commentateurs occidentaux parlent de tournant de la guerre. Dès novembre 1942 à vrai dire, l’Office of Strategic Service (OSS), principale agence de renseignements américaine, avait relevé « la signification morale d’une défense victorieuse qui – beaucoup le pensent – dépasse la renommée de celles de Verdun et de Sébastopol, et qui est peut-être, dans le sens le plus vrai, le tournant de la guerre2 ». Le 18 janvier, alors que les forces de Paulus agonisent, le très conservateur Daily Telegraph abandonne son flegme en imprimant que « quelques superbes divisions de la Garde et des milices locales […] ont sauvé la culture européenne et peut-être aussi notre Angleterre ». Le 4 février, le New York Herald Tribune éditorialise sur « cette bataille qui pourrait figurer parmi les batailles décisives dans la longue histoire de la guerre. […] Par son intensité, les destructions engendrées et son horreur, Stalingrad est sans égale ». Le Daily Herald donne le 10 février dans la même veine : « Dans les siècles à venir les écoliers du monde entier entendront parler de Stalingrad3. » Du fond de sa lointaine Yan’an, Mao Zedong avait déjà jugé, le 12 octobre 1942, prématurément et sans craindre l’hyperbole, que Stalingrad « n’est pas seulement le tournant de la guerre germano-soviétique, ou encore de la guerre mondiale antifasciste, elle est aussi un tournant de toute l’histoire humaine4 ». Une partie des 80 millions d’habitants du Grand Reich ont eu le même sentiment, comme le révèlent les rapports du SD, le service de renseignements d’Himmler. Celui du 4 février 1943 : « La certitude est générale : Stalingrad est un tournant de la guerre. […] Les éléments les plus faibles en parlent comme du début de la fin. » Celui du 8 février : « L’on parle actuellement beaucoup à nouveau de la durée supposée de la guerre. Aujourd’hui la question n’est plus de savoir combien de temps il faudra attendre jusqu’à la victoire finale, mais combien de temps nous pourrons supporter la guerre avec la perspective d’une issue favorable5. »


Les Soviétiques, quant à eux, se montrent à l’époque plus prudents sur la signification de leur victoire. Journalistes et écrivains – Constantin Simonov et Viktor Nekrassov6 sont les plus connus – célèbrent à l’envi l’héroïsme des défenseurs, l’enfer de la guerre urbaine et pleurent les morts, mais sans évoquer les conséquences de la bataille ni chercher à la situer dans le conflit. Dans son discours du 23 février 1943, Staline évoque Stalingrad comme « une des plus grandes batailles de l’histoire des guerres ». Néanmoins, il ne lui confère aucun caractère décisif ni pour le monde ni pour son pays ; il ne la cite que dans la continuité de « la défense héroïque de Sébastopol et d’Odessa, des batailles acharnées près de Moscou, dans les contreforts du Caucase, dans le secteur de Rjev, près de Leningrad »… Ce que pense le simple soldat de l’Armée rouge est difficile à restituer. Et si le mot de soulagement vient aussitôt, celui d’étonnement doit le suivre de près. Aussi incroyable que cela puisse paraître, en effet, après l’encerclement de la 6e armée, nombre de soldats ne croient toujours pas à la défaite des Allemands, ainsi que le note un rapport7 de l’adjoint au chef du NKVD du front du Don, envoyé le 16 janvier 1943 à Beria. Intitulé « Réaction des éléments antisoviétiques à la défaite des Allemands à Stalingrad », le document cite une longue liste de déclarations « antisoviétiques et défaitistes de la part de certains militaires ». Ainsi du soldat Plotnikov de la 49e division : « La victoire ne sera pas nôtre. La victoire sera allemande. Les Allemands ne sont pas encerclés. Tout ce qu’on dit à ce propos n’est que mensonge. » Le soldat Pankov, de la 36e division de montagne : « Nous n’arriverons pas à liquider le groupement allemand de Stalingrad. Les Allemands feront une percée et sortiront car nous n’avons pas de munitions. Je ne crois pas à la victoire sur le fascisme. » Le soldat Yakovlev, de la 273e division : « Bien que nous ayons encerclé les Allemands, nous ne les vaincrons jamais, car nous ne savons pas nous battre. » Le soldat Zviaguine, de la 29e division : « Nous connaissons un succès, mais pas pour longtemps. Tout se répétera comme pendant l’hiver dernier : les Allemands vont passer l’hiver près de Stalingrad et, au printemps, ils vont nous montrer qui ils sont. »


Stalingrad ne devient pas immédiatement ce mythe qui trône toujours dans la mémoire collective russe. Certes, dès la contre-offensive des 19 et 20 novembre 1942, qui conduit à l’encerclement de la 6e armée, le conseil militaire du front de Stalingrad et le comité de défense de la ville décident de collecter documents et objets pour un futur musée de la bataille, qui sera ouvert au printemps dans les sous-sols du magasin central. L’on sait donc déjà que l’on vit un grand moment. Mais ce musée devra partager son fonds avec celui de la défense de Tsaritsyne – l’ancien nom de Stalingrad – destiné à immortaliser le combat mené en 1918 contre les Blancs par « le génial Staline ». Inauguré en juin 1948, il devient officiellement l’année suivante « le musée Staline de la défense de Tsaritsyne-Stalingrad ». Si le dictateur laissait se développer un mythe de refondation de l’Union soviétique, celui de la Grande Guerre patriotique, il n’entendait tout de même pas abandonner ce qui, dans l’ancien mythe de la guerre civile, était tout à sa gloire. Le mythe de Stalingrad prendra son véritable envol avec l’arrivée de Khrouchtchev au pouvoir et le lancement en 1959 des travaux du mémorial, dont la statue gigantesque du Kourgane Mamaï est le résultat le plus visible. Surtout, si l’on ne trouve aucun triomphalisme côté soviétique, c’est parce que, nous le verrons plus loin, la victoire a été suivie d’une défaite inattendue, qui annonçait une guerre encore longue et sanglante.


Une bataille à nulle autre pareille

Stalingrad se prête, plus qu’aucune autre bataille, à un ensemble de projections qui la magnifient à un point tel qu’il suffit de peu pour y voir la bataille des batailles de la Seconde Guerre mondiale et, par conséquent, un tournant radical. Sa durée d’abord, cinq mois, plus qu’aucun autre combat en Europe. Seule la dépasse Guadalcanal, dans l’archipel des Salomon, avec six mois et deux jours. La bataille de Normandie s’étire sur deux mois, celle de Cassino sur quatre mois, Koursk dure dix jours, comme Berlin, Moscou moins de trois mois. Mais c’est surtout la nature des combats qui a frappé les contemporains. En décidant de prendre Stalingrad d’assaut, la Wehrmacht a ouvert un nouveau chapitre de l’histoire militaire, celui de la guerre urbaine. Il ne s’agit plus d’assiéger une place, de la réduire par le bombardement et la faim, comme cela avait été de tradition depuis l’Antiquité. Le champ de bataille de Stalingrad prend le visage inusité d’une agglomération longue de 50 kilomètres, enchevêtrement d’immeubles, d’usines géantes, de silos, de gares, de ports. L’on se bat avec acharnement, de jour comme de nuit, dans les étages des immeubles, dans les ateliers, les fours, les caves, les égouts, au milieu d’immenses champs de gravats. Interloquées, les populations, qu’elles vivent sous occupation, dans la neutralité ou dans les camps belligérants, apprennent, par les communiqués soviétiques ou allemands, que la prise d’un silo à grain est une grande victoire obtenue en une semaine. Un nouveau genre de guerre est apparu, qui a dérouté, fasciné et tenu en haleine les grands journaux du monde entier suivant l’affaire avec une avidité encore jamais vue.


Stalingrad a captivé comme une tragédie, du fait de l’unité d’un lieu singulier, mais aussi par ses péripéties : avance allemande initiale, combats dans la ville, stupéfiant encerclement soviétique, pont aérien, contre-attaque de dégagement allemande, longue agonie d’un « camp de prisonniers en armes ». En février 1943, sur les écrans des pays alliés, les images de panzers avançant glorieusement dans la poussière ont laissé place à d’immenses files de prisonniers allemands squelettiques, miséreux enveloppés de châles et chaussés de chiffons, à des cimetières de matériel sous la neige, à des tas de cadavres dénudés, raidis par le gel. L’effet a été saisissant et durable. Que la ville ait porté le nom du dictateur du Kremlin a pu ajouter à la valeur symbolique de la bataille. Mais il ne faudrait pas exagérer ce facteur : le 20 octobre 1941, la chute de Stalino – l’actuelle Donetsk –, aussi peuplée que Stalingrad et plus importante du point de vue industriel, n’avait donné lieu à aucun commentaire particulier. Il n’en reste pas moins que Stalingrad est demeurée la bataille la mieux connue, peut-être la seule connue, de celles qui se sont déroulées à l’est. Les contemporains l’ont vécue subjectivement comme le tournant de la guerre, comme le début de la fin pour le IIIe Reich. D’où la floraison de rues, places, boulevards et avenue de Stalingrad en France, et d’une station de métro à Paris.


Adieu à la bataille décisive

Que les contemporains aient réagi avec emphase et émotion à la victoire sur la Volga se comprend bien. L’armée allemande, hormis son recul somme toute limité devant Moscou durant l’hiver 1941-1942, n’avait jamais subi de défaite semblable, pas même en 1918. Il est néanmoins impossible de souscrire au jugement selon lequel Stalingrad constituerait le tournant global du second conflit mondial. À l’évidence, il ne peut l’être pour l’immense théâtre du Pacifique. La marine japonaise avait définitivement perdu sa suprématie à Midway (3-7 juin 1942), huit mois avant que le feld-maréchal Paulus ne se rende, et son expansion cessera tout à fait avec l’évacuation de l’île de Guadalcanal en février 1943. En décembre 1942, et sans référence aucune à Stalingrad, l’amiral Paul Wenneker, attaché naval allemand à Tokyo, transmet que même les plus optimistes de ses collègues japonais ne croient plus à une victoire militaire. Plusieurs historiens, parmi lesquels l’éminent Gerhard Weinberg, jugent que l’occupation de Madagascar en mai 1942 par les forces anglo-américaines, qui établit leur domination sur l’océan Indien, avait déjà scellé le destin du Reich et de l’Empire japonais en leur ôtant tout espoir de faire leur jonction et de mener ainsi une seule guerre. Aux yeux de ces historiens très marqués par la tradition navaliste anglo-saxonne, si l’on doit prendre au sérieux le qualificatif de « guerre mondiale », le véritable tournant de la guerre serait là, dans ces eaux en apparence bien éloignées des champs de bataille.


Faut-il au moins voir en Stalingrad le tournant de la guerre en Europe ? Nombre de chercheurs soulignent que la défaite des U-Boote en mai 1943, en libérant l’Atlantique Nord, a eu une importance stratégique majeure : les loups de Dönitz chassés, plus rien ne pouvait s’opposer au débarquement en Europe occidentale, à la montée en puissance de l’offensive aérienne contre le Reich. Il est aussi aisé de relever que la défaite des Germano-Italiens à El-Alamein (23 octobre-3 novembre 1942), couplée au débarquement américain au Maroc et en Algérie (8 novembre), a aussi pesé d’un bon poids dans la défaite finale de l’Axe, en ouvrant son « ventre mou » aux entreprises alliées, en l’obligeant à disperser ses forces. Rappelons que cette campagne se termine par la capitulation à Tunis, le 13 mai 1943, de 130 000 soldats allemands – plus qu’à Stalingrad – et de 120 000 soldats italiens.


Aujourd’hui, la communauté des historiens de la Seconde Guerre mondiale parle plutôt de tournants temporels, coalescence sur quelques mois d’événements défavorables à l’Axe. L’on n’a que l’embarras du choix : discuter du caractère décisif ou non de ces tournants remplit les rayonnages des bibliothèques. Pour les uns, l’été 1940 constitue le moment cardinal, avec le refus de Churchill de déposer les armes et la décision de Roosevelt d’empêcher le cousin anglais de couler. D’autres, plus nombreux, voient la guerre changer de direction en décembre 1941 : l’opération Barbarossa échoue devant Moscou, les États-Unis entrent de plain-pied dans le conflit avec l’attaque japonaise de Pearl Harbour et la déclaration de guerre d’Hitler. Un troisième parti place le tournant entre l’automne 1942 et le printemps, voire l’automne 1943 (sortie de guerre de l’Italie et scellement de l’alliance Est-Ouest à Téhéran en décembre).


Un élément fédère néanmoins toutes ces propositions : le rejet de la notion de bataille décisive, héritage de la pensée militaire allemande du XIXe siècle. Stalingrad ne peut pas plus prétendre à ce statut qu’une autre bataille. La Première Guerre mondiale l’avait déjà montré : que peut vraiment décider un combat de quelques semaines, ou de quelques mois, dans un conflit moderne, complexe, s’étendant sur plusieurs années, plusieurs fronts, plusieurs continents, à la fois sur terre, sur mer et dans les airs ? La liquidation de l’armée française, suite à un coup de faux qui a duré moins de cent cinquante heures, n’a rien réglé en juin 1940. Les formidables victoires allemandes de l’été 1941 (Minsk, Kiev, Viazma-Briansk) n’ont rien résolu. Et pourtant, chacune s’est soldée par plusieurs Stalingrad en termes de pertes ! L’élément déterminant de la Seconde Guerre mondiale a été, personne n’en doute plus, la puissance économique, la disposition de matières premières en abondance, notamment de pétrole, la capacité à produire toutes sortes d’armements en masse et à opérer des percées technologiques d’un coût raisonnable, le nombre des hommes sur le front et dans les usines. Hitler et le Reich comme le Japon d’Hiro-Hito ne pouvaient jouer à ce jeu : si leurs dépenses militaires dépassent celles des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de l’URSS réunis sur la période 1935-1939, elles deviennent inférieures dès 1940, deux fois et demie plus faibles en 1941, trois fois et demie en 1942. Paulus l’aurait-il emporté à Stalingrad, cela n’aurait rien changé : les Alliés auraient gagné un peu plus tard, avec ou sans l’URSS. Dans leur majorité, les généraux allemands eux-mêmes, persuadés qu’ils pouvaient battre Staline, n’ont jamais pensé qu’une victoire contre les puissances occidentales était de l’ordre du possible : ils espéraient, au mieux, un arrangement entre « gens civilisés ».


Stalingrad, tournant de la guerre à l’est ?

Si Stalingrad a chu de son piédestal mondial, peut-on au moins la créditer d’avoir été le moment et le lieu décisifs de la victoire soviétique contre l’Allemagne nazie ? L’on peut examiner le problème de plusieurs points de vue : les objectifs poursuivis par Hitler et Staline, les pertes, les conséquences politiques, diplomatiques et morales de la bataille.


Pour Hitler, Stalingrad ne constituait pas un objectif majeur de la directive 41 (5 avril 1942) qui dessine les contours de la seconde offensive stratégique à l’est. Après l’échec de Barbarossa, la Wehrmacht se donne en effet pour mission d’« anéantir définitivement les capacités militaires restantes des Soviets et de leur enlever les sources majeures de leur économie de guerre ». Ces dernières sont les pétroles du piémont caucasien (Maïkop, Groznyï) et surtout ceux de la Caspienne (Bakou). Après l’anéantissement de la 6e armée sur la Volga, toute la direction politico-militaire du Reich, Hitler compris, prend acte de l’échec complet de la campagne : l’Armée rouge n’est pas détruite, les pétroles ne sont pas passés dans les mains allemandes. Il devient évident que le Reich ne peut plus espérer l’emporter à l’est. Avec la menace croissante d’un second front en Méditerranée ou en France, sa situation est devenue sans espoir. Une direction politique rationnelle aurait immédiatement tenté de trouver une issue politique. Pas Hitler. La période entre décembre 1942 et juin 1943 a pourtant été objectivement la plus favorable à la recherche d’un compromis avec Staline, ce qui n’est plus possible avec les Occidentaux, liés par leur exigence de reddition inconditionnelle formulée à Casablanca le 24 janvier 1943. Les adversaires ont d’ailleurs tenté de prendre langue par divers canaux. Mais rien n’en est sorti, Hitler refusant avec obstination de renoncer à son programme impérial à l’est. Il faut néanmoins abandonner l’idée que Stalingrad seule a placé le Reich dans cette situation. L’impasse stratégique résulte de nombreuses crises parallèles, qui se développent depuis plus longtemps, dans le domaine de la stratégie et des opérations, de l’économie et de la politique. Pour reprendre l’expression de Bernd Wegner8, il est de l’ordre de la logique des systèmes qu’à un moment donné ces crises fassent réseau entre elles et, dès lors, se renforcent les unes les autres. Le fait qu’en 1943 les Soviétiques puissent encore lever 75 divisions nouvelles – malgré leurs pertes immenses –, qu’ils puissent construire trois fois plus de chars et quatre fois plus de canons que l’Allemagne ne date pas de l’effondrement des forces de Paulus.


Si l’Armée rouge remporte une grande victoire à Stalingrad, elle est bien moins importante que prévu. Dans la planification de l’état-major général, l’opération Uranus – l’encerclement de la 6e armée – n’était qu’une des quatre opérations majeures destinées à détruire durant l’hiver le gros de l’armée allemande. Elle est la seule à avoir réussi. Les trois autres – opérations Saturne (marche sur Rostov), Mars (liquidation du saillant de Rjev), Jupiter (destruction du groupe d’armées Centre devant Smolensk) – ont échoué ou ont dû être abandonnées, l’affaire de Rjev coûtant à elle seule 100 000 tués et 230 000 blessés aux Soviétiques. L’Armée rouge voulait détruire les neuf armées des groupes Centre et Sud, elle n’en met qu’une, la 6e, à son tableau de chasse. Constatant ces échecs, Staline s’entête et fait lancer dans le Sud les opérations Skatchok (« Galop ») et Zvezda (« Étoile »), qui doivent amener les forces de trois fronts à Kharkov et sur le bas Dniepr. Les deux affaires sont montées à la hâte, avec des forces épuisées ; les directions des efforts divergent, l’adversaire est sous-estimé, l’aviation et le renseignement déficients. Dans leur hâte à engranger les dividendes de la victoire de Stalingrad, Staline et ses conseillers militaires poussent en fait leurs forces dans un véritable piège. Le feld-maréchal von Manstein, commandant en chef du groupe Don, réussit en effet un double exploit. Non seulement il parvient à extraire en bon ordre la 1er armée de panzers perdue au fond du Caucase, à lui faire parcourir 600 kilomètres jusqu’en Ukraine par des conditions météorologiques dantesques, mais encore il réussit à concentrer au bon endroit et au bon moment ces troupes en retraite et les renforts venus du Reich. À partir du 19 février, en une série de frappes étourdissantes, il brise les pointes des fronts de Voronej (Golikov) et du Sud-Ouest (Vatoutine), leur fait 70 000 pertes définitives, reprend Kharkov et renvoie l’adversaire 200 kilomètres vers l’est, sur la ligne Mious-Donetz. Le 20 mars, la boue de printemps fige pour quatre mois et demi les deux adversaires sur cette position. La direction allemande de la guerre respire. Le désastre de Stalingrad demeure mesuré dans ses conséquences opérationnelles et la Wehrmacht a repris l’initiative, sinon l’ascendant, sur son adversaire. Lequel comprend qu’il a encore beaucoup de progrès à faire en matière d’aviation et de maniement des grandes formations blindées. Voilà sans doute la raison profonde de l’absence de triomphalisme de la direction soviétique.


Si, sur le plan opérationnel, la Wehrmacht a su limiter la casse, n’est-elle pas blessée à mort par le niveau des pertes encaissées à Stalingrad ? Avec 78 759 tués en décembre 1942 et 180 310 en janvier 1943, la Wehrmacht connaît certes ses deux mois les plus sanglants depuis l’invasion du 22 juin 1941, mais ces morts ne sont pas tous liés à Stalingrad. Les 160 000 hommes tombés sur la Volga représentent 5,8 % des tués comptabilisés face à l’Armée rouge jusqu’à la fin 1944. C’est beaucoup, mais c’est bien moins que l’hécatombe de l’été 1944 (600 000 tués) et celle de 1945 entre Vistule et Elbe (800 000). Si les pertes matérielles sont lourdes en artillerie, avions de transport et camions, elles demeurent raisonnables, c’est-à-dire vite remplaçables, pour les blindés et l’aviation de combat. Au début de la bataille de Koursk, en juillet 1943, l’armée allemande fera bonne figure et ses équipements seront même plus modernes. La défaite de Stalingrad ne représente donc pas, en elle-même, une saignée insurmontable pour la Wehrmacht. Elle aggrave simplement le processus d’attrition qui ronge de façon continue les effectifs de l’armée de terre depuis le début de la campagne en Union soviétique, et singulièrement depuis le lancement du plan Bleu – la marche vers le Caucase. En novembre 1942, il manque déjà 374 000 hommes pour que les formations soient au complet, et le déficit atteindra 824 000 hommes en février 1943. Pour apprécier pleinement le bilan humain de la bataille, il faut aussi placer en regard les pertes soviétiques. Celles-ci totalisent 643 000 hommes – dont 323 856 tués, invalides définitifs ou prisonniers – pour la période défensive de la bataille (17 juillet-18 novembre) et 485 000 hommes, dont 155 000 biffés à jamais des effectifs, pour la période offensive (19 novembre 1942-2 février 1943). L’addition des deux nombres donne 2 à 2,5 pertes soviétiques pour une allemande. À la différence de son adversaire, l’Armée rouge peut supporter ce ratio, moins mauvais que ceux qu’elle a connus dans la première année de guerre.


L’Axe moribond, le Reich cafardeux

Si, sur le plan comptable, Stalingrad n’est pas la pire saignée de la Wehrmacht, ses conséquences politiques sont, elles, considérables. La bataille et l’offensive soviétique annexe sur le Don – menée par les fronts de Briansk et de Voronej – ont causé d’énormes dégâts aux armées des alliés du Reich. La 8e armée italienne a perdu 128 000 hommes, la 2e armée hongroise 117 000, les 3e et 4e armées roumaines 109 000 hommes. Dans ces trois pays, l’émotion est immense. Les Allemands eux-mêmes l’aggraveront en accusant leurs alliés d’avoir été la cause du désastre par leur incompétence militaire. Cette saignée conduit à un départ d’URSS des forces italiennes et à un quasi-retrait des Hongrois et des Roumains. À Budapest, à Bucarest, à Rome, mais aussi à Helsinki, on ne nourrit plus d’illusions sur une victoire allemande. Si Mussolini presse Hitler d’engager des discussions avec Staline, les Finlandais, les Hongrois et les Roumains prennent contact avec les Anglo-Américains. En Italie, c’est un feu d’artifice de complots, de rencontres secrètes et d’ébauches de discussions plus ou moins avortées. L’entourage du roi Victor-Emmanuel III et même certains fascistes comprennent qu’il est temps de changer de camp. Quant aux Japonais, ils multiplient les initiatives, seuls ou avec les Italiens, pour amener Hitler à donner un autre cours à sa politique en URSS. On verra en avril 1943 les Soviétiques accorder un visa de transit à une délégation militaire nipponne en route vers Berlin pour persuader Hitler de discuter avec Staline ! Fort intelligemment, les Japonais indiqueront à leurs interlocuteurs germaniques une des autres pistes qu’Hitler, s’il n’avait pas été Hitler, aurait pu explorer : manipuler l’effroi provoqué par la découverte des charniers de Katyń9 pour reconstituer une « petite Pologne », utiliser par de réelles concessions politiques les nationalismes balte et ukrainien. Le refus d’Hitler amène Tokyo à se replier sur sa « sphère de coprospérité asiatique » et à ne plus avoir égard aux demandes allemandes. Néanmoins, si l’Axe est frappé durement à Stalingrad, la blessure ne s’infecte qu’avec la capitulation de Tunis en mai 1943, et le décès n’est prononcé qu’après le double échec, en juillet, de l’offensive de Koursk et de la défense de la Sicile face au débarquement anglo-américain. Sur ce point aussi, Stalingrad n’est pas décisive.


Que, sur le plan moral, la victoire de Stalingrad ait eu des effets positifs dans le camp allié va de soi. Les témoignages en sont innombrables. Le journal secret de l’écrivain russe Mikhaïl Prichvine parle, le 28 février 1943, d’« un événement grandiose ». Un mois plus tard, il écrit, avec toute l’ambivalence du nationalisme russe, que « la victoire à Stalingrad a tout accompli : cette victoire sur les Allemands est à l’échelle mondiale la plus grande. Surtout, elle a ouvert nos yeux sur les Alliés et nos alliés ont vu clairement qui [souligné dans l’original] nous sommes10 ». Mais le 12 mars, sa réaction à la contre-offensive de von Manstein donne un aperçu de la volatilité de la confiance que les Soviétiques ont en eux-mêmes et en leur alliés : « La rumeur (mais de source crédible) affirme que les Allemands ont repris Lozovaïa, Kramatorsk […] ; qu’ils ont jeté toutes leurs forces contre notre front, au sud, alors que près de Tunis rien n’est fait ; que peut-être nous nous allierons finalement avec eux. Bref, la seule apparition de cette rumeur provoque une dévastation totale11. »


En revanche, dans le Reich, Stalingrad cause un ébranlement profond, d’autant plus que rien ne laissait présager un désastre de cette ampleur. C’est seulement le 16 janvier 1943, en effet, après cinquante-sept jours d’encerclement, que le bulletin de la Wehrmacht se résout à évoquer « des combats défensifs » menés « contre un ennemi qui attaque de tous côtés ». Le 24 janvier, la presse parle de « l’exaltant sacrifice héroïque que les soldats encerclés à Stalingrad offrent à la nation allemande », antienne reprise le 30 janvier à la radio par Goering. La catastrophe est finalement annoncée le 3 février par une émission radiophonique spéciale, qui dissimule néanmoins la reddition de 110 000 soldats et laisse croire que tous sont morts héroïquement. Trois jours de deuil national sont décrétés. Durant des semaines, la population broie du noir. Les rapports du SD enregistrent l’angoisse, la consternation, l’incompréhension et le doute dans tous les milieux. Les premiers craquements apparaissent. Les tracts du groupe étudiant de la Rose blanche mettent Hitler personnellement en cause dans le désastre. En mars 1943, deux tentatives d’assassinat du Führer, l’une à Smolensk, l’autre à l’arsenal de Berlin, toutes deux issues de l’entourage du général von Tresckow, sont directement en rapport avec le séisme de Stalingrad. Cependant, c’est seulement après l’échec de Koursk qu’Hitler montre qu’il craint la réapparition d’un « syndrome de novembre 1918 », c’est-à-dire un effondrement du moral de l’arrière. Cette crainte se manifeste par la nomination d’Himmler, le 20 août 1943, à la tête du ministère de l’Intérieur. Il ne faudrait pas exagérer ces craquements post-Stalingrad. La troupe garde sa pugnacité. La population, habilement travaillée par la propagande de « guerre totale » de Goebbels, se reprend vite, de même qu’Hitler, qui a traversé une crise personnelle profonde. Des mesures visant à mobiliser mieux la population et les ressources sont prises dans tous les domaines. La défaite de Stalingrad n’a pas sapé les fondements du IIIe Reich, elle a provoqué un ébranlement passager, suivi d’un raidissement politique, idéologique et économique.


Les Soviétiques aussi en quête d’un grand tournant

Globalement, les appréciations des historiens soviétiques sont basées sur ce constat simple… et simpliste : l’URSS s’étant battue pendant trois ans contre 70 % de l’armée de terre et 60 % de l’aviation allemandes, toute victoire décisive sur le front germano-soviétique est ipso facto décisive pour toute la Seconde Guerre mondiale. Mais comment ne pas retourner deux autres chiffres à l’envoyeur ? Hitler n’aurait-il pas atteint les objectifs de l’opération Barbarossa s’il avait disposé des 54 divisions et des 1 500 avions laissés à l’ouest et au sud face aux Britanniques ? Après tout, il s’en est fallu de peu que Moscou ne tombe, même si la chute de la capitale ne signifiait pas celle de l’URSS. Le credo du primat absolu de la guerre à l’est, toujours vivant aujourd’hui, n’a pas empêché la discussion au sein de la communauté des historiens soviétiques sur les mérites comparés des grandes victoires de l’Armée rouge. Car le problème, pour eux, est bien de savoir quelle bataille a été décisive à l’est – à supposer qu’une telle bataille existe. En 1948, pour le 70e anniversaire du Vojd, dans un article intitulé « Staline, chef de guerre génial », Vorochilov soutient l’idée que le tournant radical a eu lieu « entre la fin de 1942 et la fin de 1943 ». L’ancien commissaire du peuple à la Défense place donc dans un même paquet Stalingrad, Koursk et le franchissement du Dniepr par l’Armée rouge. Dans le deuxième volume de l’histoire de la Grande Guerre patriotique publié en 1961, l’idée est confirmée, Khrouchtchev y veillant en personne : Stalingrad est « le début du tournant radical du cours de la guerre ». Sous Brejnev, après 1964, le débat reprend. Le général Pavel Jiline, chef de l’Institut d’histoire militaire, voit le tournant de la guerre s’opérer en décembre 1941, avec la contre-offensive de Moscou. Le maréchal Gretchko, ministre de la Défense entre 1967 et 1976, le soutient, de même que les maréchaux Vassilevski et Tchouïkov, grandes figures survivantes de la bataille de Stalingrad. L’on s’empoignera lors de la rédaction du volume 4 (sur 12) de l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale publiée entre 1973 et 1982. À la question de la portée de la bataille de Moscou, l’on ne pourra trouver mieux, pour obtenir un consensus, que cette formule ampoulée : « La bataille de Moscou a posé les fondements du tournant radical de la guerre. » Enfin, en 1986, l’académicien Alexandre Samsonov, l’auteur (soviétique) de référence sur Stalingrad, se ralliera aussi à l’idée d’une préséance de Moscou sur Stalingrad.


Finalement, l’historiographie soviétique elle-même, malgré le fait que Stalingrad soit devenue le mythe de la Grande Guerre patriotique par excellence, ne réussit pas à identifier un tournant serré à son combat contre le nazisme. À sa place, elle choisit une vaste courbe de près de deux années dont l’inflexion commence dans les forêts glacées de la banlieue de Moscou en décembre 1941. La courbe s’achève dans les grandes plaines ukrainiennes, en juillet et août 1943, avec l’échec allemand de Koursk et les deux contre-offensives victorieuses contre Orel (opération Koutouzov) et Kharkov (opération Roumiantsev). Stalingrad se tient au milieu du virage. Pour filer jusqu’au bout la métaphore, la bataille de Stalingrad signale que l’Union soviétique ne peut plus connaître de sortie de route semblable à celle qui avait suivi la victoire devant Moscou. Si elle n’a pas encore la certitude de vaincre complètement, l’Armée rouge sait, avec sa victoire sur la Volga, qu’elle ne peut plus être battue. Mais la ligne droite jusqu’à Berlin n’apparaît qu’après la victoire défensive de Koursk et les deux opérations qui la suivent, quand tous constatent que, malgré l’été – la « saison allemande12 » –, malgré l’emploi de ses meilleurs chefs et de ses meilleures armes, la Wehrmacht ne peut plus gagner, elle peut tout au plus freiner une retraite permanente. Fin août, le retour à Moscou des représentations diplomatiques étrangères et du théâtre Bolchoï exilés à Kouïbychev depuis octobre 1941 marque symboliquement l’entrée dans une nouvelle phase de la guerre, celle de la reconquête des frontières de 1939, et au-delà.


Bibliographie sélective

Glantz, David M., The Stalingrad Trilogy, Lawrence (Kansas), University Press of Kansas, 2009, 2010, 2011.


Kehrig, Manfred, Stalingrad. Analyse und Dokumentation einer Schlacht, Stuttgart, DVA, 1974.


Lopez, Jean, Stalingrad, la bataille au bord du gouffre, Paris, Economica, 2008.


Roberts, Geoffrey, Victory at Stalingrad, Édimbourg, Pearson, 2002.


Werth, Alexander, The Year of Stalingrad, Safety Harbor (Floride), Simon Publications, 2001 (éd. originale 1947).


1. Nous faisons commencer la bataille au 23 août, date à laquelle la 16e division de panzers atteint la Volga, dans les faubourgs nord de la ville.


2. Jürgen Förster (dir.), Stalingrad. Ereignis – Wirkung – Symbol, Munich, Piper, 1992, p. 333. Contribution de Waren F. Kimball.


3. Ibid., p. 350. Contribution de Philipp M. H. Bell.


4. Éditorial du Quotidien de la Libération (https://www.marxists.org/reference/archive/mao/selected-works/volume-3/mswv3_10.htm).


5. Heinz Boberach, Meldungen aus dem Reich, vol. 12, Herrsching, Pawlak Verlag, 1984, p. 4751 et 4761.


6. Constantin Simonov écrit Les Jours et les nuits de Stalingrad en 1943-1944 (prix Staline 1946) ; Viktor Nekrassov termine Dans les tranchées de Stalingrad en 1945 (prix Staline 1947).


7. V. S. Khristoforov, « Obchtchestvennoé nastroenie v SSSR : 1943 God », dans V. S. Khristoforov (dir.), Velikaïa Otetchestvennaïa Voïna 1943 God, Moscou, 2013, p. 261.


8. B. Wegner, « Das Ende der Strategie », p. 223, dans Jurgen G. Foerster, Gezeitenwechsel im Zweiten Weltkrieg ?, Hambourg, Miller & Sohn, 1996.


9. Le 13 avril 1943, à Katyń, non loin de Smolensk, les Allemands découvrent les cadavres de 4 100 officiers polonais. L’enquête conclut à un crime du NKVD commis au printemps 1940 contre des prisonniers de guerre polonais capturés en septembre 1939. Le gouvernement polonais en exil à Londres exige l’ouverture d’une commission d’enquête internationale, ce à quoi Berlin consent volontiers. Staline prend prétexte de cette demande pour rompre le 26 avril ses relations diplomatiques avec les Polonais de Londres. C’est une fêlure majeure dans le camp occidental, même si Londres et Washington font semblant de croire aux dénégations soviétiques.


10. Mikhaïl Mikhaïlovitch Prichvine, Dnevniki 1942-1943, Moscou, Rosspen, 2012, p. 467.


11. Ibid., p. 449.


12. Dans le discours prononcé par Staline à l’occasion du 26e anniversaire de la révolution d’Octobre, l’importance de Koursk est déjà relevée : « Pour la première fois de la guerre, nous avons réussi une offensive d’été à grande échelle. […] Si Stalingrad a annoncé le déclin de l’armée germano-fasciste, la bataille de Koursk l’a placée devant la catastrophe. » Dans O Velikoï Otetchestvennoï Voïne Sovetskogo Siouza, Saint-Pétersbourg, 2010, p. 101 et 104.

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